JULES CESAR. — SALLUSTE
Avant de nous livrer à l'étude des historiens romains, n'est-il pas utile de rechercher quelles doivent être les principales qualités d'un historien ? Dans la poésie et même dans l'éloquence, l'imagination joue le premier rôle: l'observation rigoureuse des règles posées d'avance par les rhéteurs n'y semble pas d'une absolue nécessité. Dès qu'un poëte nous plaît et nous émeut, dès qu'un orateur nous touche et nous entraîne, peu nous importe de savoir si c'est en vertu des règles d'Aristote ou des préceptes de Quintilien, ces deux grands législateurs de la poésie et de l'éloquence antiques. Mais il est des devoirs plus impérieux imposés à l'historien; ce sont ces devoirs qu'il faut connaître, afin de juger s'ils ont été remplis. L'histoire estime science, et toute science a des règles fixes, qu'on ne peut violer sans détruire la science même.
Quelle magistrature est plus haute que celle de fhistorien?Il a pour clients les rois et les peuples, pour faits
les révolutions des empires, pour lois la morale et la vérité, pour auditoire les siècles! Et dans ce grand procès Hue trouve-t-il pour éclairer sa justice? Les erreurs de la tradition et les mensonges de l'esprit de parti. C'est bien lui qui, selon l' expression d'Horace, marche sur des charbons ardents recouverts d'une cendre trompeuse. Que lui demanderons-nous d'abord? La conscience. La conscience de l'historien est l'interprète du magistrat. Comment serait-il juste, sans la volonté de l'être? Et cette conscience, qui peut la donner? La droiture du cœur et la sagacité de l'esprit. C'est peu pour lui d'aimer la vertu et de haïr le vice, de fuir l'erreur et de chercher la vérité; il faut encore qu'il sache les reconnaître sous le masque qui les couvre à ses yeux, et si son discernement ne vient en aide à sa bonne foi, il juge sur les apparences, le plus trompeur des témoignages. La vérité une fois dévoilée à l'historien, qu'importe s'il n'a pas le courage de la dire? Et ce courage, ce n'est pas seulement contre les autres qu'il doit l'avoir, c'est encore contre lui-même. S'il a l'énergie nécessaire pour lutter contre les passions de son siècle et de son pays, aura-t-il la force de combattre ses propres passions ? saura-t-il se dépouiller de toute opinion systématique pour juger avec la même impartialité les républiques et les monarchies, les peuples et les rois? l'impartialité est le plus impérieux des devoirs de l'historien; et peut-être le plus difficile à remplir. Est-il parvenu à découvrir la vérité sur les hommes et les événements; est-il résolu à la montrer telle qu'il l'a vue? sa tâche n'est encore qu'à demi faite. Cette conviction loyale el sincère qui est en lui, il faut qu'il la fasse partagera ses lecteurs. On ne le croit pas sur parole; il doit prouver la vérité qu'il veut établir; démontrer l'erreur qu'il veut
détruire. C'est alors que toutes les qualités de l'écrivain lui deviennent nécessaires, et, la première de ces qualités, c'est la clarté. Il doit faire en sorte, non pas seulement qu'il nous soit possible de le comprendre, mais encore qu'il soit impossible que nous ne le comprenions pas. Élégant et rapide quand il raconte, poétique et coloré quand il décrit, lumineux et serré quand il discute, éloquent et profond quand il moralise, l'historien doit avoir tous les styles ta ses ordres , et se montrer tour à tour narrateur, logicien, critique, orateur, philosophe et poëte.
Les historiens se divisent en deux classes distinctes : les uns, se plaçant sous la bannière de l'impartialité, se bornent h raconter les faits et laissent au lecteur le soin de les juger comme il l'entend. Les autres, rangés sous l'étendard de la morale, se font les juges des hommes et des événements, et semblent vouloir imposer au lecteur leurs opinions et leurs jugements. Ces deux systèmes- suivis rigoureusement à l'exclusion l'un de l'autre, nous semblent également contraires au véritable but de l'histoire, qui est l'enseignement des peuples, et de ceux qui les gouvernent. Les faits de l'histoire ne peuvent suffire pour éclairer les hommes, les arrêts de l'histoire n'ont point assez d'autorité pour les convaincre. Que faire donc? Demander aux faits eux-mêmes les enseignements de la morale. Pourquoi n'exigerait-on pas de l'historien, d'être à la fois narrateur exact et moraliste sévère? Ces deux qualités ne peuvent-elles se trouver réunies dans le même homme? Qui peut douter que l'historien qui y parviendrait ne remportât la palme de l'histoire? Nous verrons que ceux qui en ont le plus approché ont suivi la route que nous indiquons.
La république romaine durait depuis six cents ans et
elle n'avait pas encore d'historien. Elle ne méritait pas
(Peu avoir pendant les qualre premiers siècles de son existence toujours précaire et incertaine. L'État romain n'avait pas alors plus de dix lieues en largeur et en longueur, et ses chefs étaient plutôt des capitaines de bandits que de véritables rois d'une nation puissante. Ce ne lut que Tan de Rome 360, que Veïes fut prise après âne espèce de siège ou de blocus qui avait duré dix années, comme celui de Troie, et aucun Homère n'avait eu ridée de chantée cette conquête. Veïes, aujourd'hui Civita- Vecchia, n'est qu'à six lieues de Rome. La puissance romaine ne s'étendait pas au delà. Les faits, dont se composait alors son histoire, transmis et altérés par la tradition, n'acquéraient quelque importance que parle merveilleux dont on les entourait en les racontant. L'allaitement de Romulus par une louve, l'enlèvement des Sabines, le combat des Horaces et des Curiaces, l'aventure de Lucrèce, le dévouement de Curtius ont tellement grandi sous la plume des historiens et des poètes, qu'il nous semble aujourd'hui que ces premiers Romains étaient des hommes d'une nature supérieure à celle des autres peuples. Ils ont tant exalté la vertu de Rome républicaine qu'on a fini par y croire, sans plus d'examen, comme si la vertu consistait dans le pillage des nations. Puis ils ont flétri la corruption de Rome impériale, comme si le vice ne consistait qu'à jouir des richesses qu'on a volées. La morale ne condamne pas moins la dépravation des Romains de la république que les excès des Romains de l'empire. Un peuple qui durant six siècles ne connut que les superstitions les plus grossières ! pour toute religion; qui dans les sciences et dans les arts i se fit honneur de son ignorance comme d'une gloire, qui
foulant aux pieds les droits de l'humanité, s'abreuvait dans ses jeux du sang des peuples qu'il avait vaincus ; qui, étouffant dans son cœur tous les sentiments de la nature, n'obéissait qu'à une politique farouche érigée en vertu patriotique, un tel peuple serait resté en exécration aux autres peuples, sans les brillantes couleurs dont les historiens sont venus parer et ennoblir l'injustice de ses victoires et les cruautés de sa domination. Le seul art des Romains fut la guerre, durant six siècles, et si les sciences, les lettres et les arts n'eussent légitimé leur conquête du monde, quel historien eût osé se faire l'apologiste de leur sanguinaire usurpation ?
Ce ne fut que l'an 654 de Rome (100 ans avant l'ère chrétienne), lorsque la république romaine était déjà depuis longtemps la terreur des nations, que naquit le premier de ses historiens qui fut en même temps le plus grand de ses capitaines, Caïus Julius César. Il appartenait à l'illustre famille Julia, qui faisait remonter son origine à Énée et à Vénus. Témoin, dans son enfance de la lutte sanglante entre Sylla et Marius dont il était le neveu, il comprit qu'à une époque d'anarchie la carrière de l'ambition était ouverte au génie, et que le plus hardi devait être le plus heureux. Deux grands partis divisaient alors la république romaine, les sénateurs ayant pour chef Pompée, et le peuple qui en attendait un. César s'offrit et fut accepté. Il était brave et éloquent, adroit et audacieux. C'est au peuple qu'il demanda la puissance dont il devait se servir pour le dominer, et le peuple la lui donna sans crainte ; car César se parait des vices et des vertus qu'il savait plaire à la multitude. Il fut à lui seul l'âme, la tête et le bras de sa conspiration; il ne se fia qu'à lui-même, et la seule fois
oà ses amis purent entrevoir à quel ambitieux la république avait affaire, ce fut le jour où traversant un petit village des Alpes, il leur dit : « J'aimerais mieux être le premier dans ce village que le second dans Rome. » Tout César élail dans celle parole. Mais pour être le premier dans Rome, par la puissance, il fallait en être le premier par la gloire, et ce fui dans les Gaules qu'il vint forger les chaînes de Rome.
Celle tâche fut plus rude qu'il ne l'avait espéré. Il fallut à César dix années de combats, de trahisons et de jierlidies pour soumettre les Gaules à la domination romaine. Peut-être même n'aurait-il jamais eu cette gloire, si les Gaules eussent formé alors une seule et même nation, conduite par un seul chef, et animée d'un même esprit d'indépendance. César eut à conquérir huit cents villes et trois cents peuples; il en triompha successivement. Leur division les lui livra, leur union "les eût sauvés. C'est encore aujourd'hui la plus grande gloire de César, 'que la conquête des Gaules. Il y ajouta celle d'en être lui-même l'historien, et s'il eût borné làson ambition, il ne serait pas tombé sans honneur au pied de la statue de Pompée sous le poignard parricide de Brutus. Mais laissons le dictateur pour nous occuper de l'historien. Les Commentaires de César sur la guerre des Gaules et les guerres civiles qui la suivirent ont pour nous un intérêt tout particulier : c'est en quelque sorte un monument national pour la France. César nous fait connaître
e qu'étaient ces vieux Gaulois dont nous descendons en partie. Il nous révèle leurs mœurs, leurs lois, leur caractère, leur religion, dont les souvenirs auraient peutêtre péri avec eux. Il nous montre leur courage dans le
ombat, leur fermeté dans la mort. On aime à entendre
un vainqueur rendre aux vaincus un si noble témoignage. Généreux et clément par nature, César ne fut injuste et cruel que par nécessité, et si trois millions de Gaulois restèrent sur les champs de bataille ou furent emmenés captifs à Rome, c'est que la résistance fut énergique et non que la victoire fut impitoyable.
Ce n'est point, dans les Commentaires, un iiistorien qui raconte ce que les traditions lui ont appris; c'est un témoin qui nous dit : j'ai vu; c'est un acteur qui nous dit : j'ai fait. Et les détails sont tellement précis, tellement positifs, qu'il semble impossible d'élever le moindre doute sur la véracité du narrateur. Il parle de lui-même, comme il parlerait d'un étranger, avec la même franchise, avec la même bonne foi ; il se garde bien de se prodiguer des louanges inutiles ; il laisse aux événements le soin de faire l'éloge de son courage ou de son génie. S'agit-il de former un campement, d'assiéger une ville, de franchir un fleuve, il nous apprend tout l'art de la guerre, toute la science des batailles par le récit de ce qu'il a fait; il nous semble le voir tracer une de ces enceintes qui gardent encore son nom, disposer ces machines qui renversaient les tours et les murailles, et diriger les travaux de ce pont qui, en dix jours, réunit les deux rives du Rhin, la Gaule et la Germanie. Il n'a été donné à aucun grand capitaine de combattre et d'écrire comme César. Il est à la t'ois Xénophon et Alexandre. Loin d'avoir recours à ta pompe des narrations, à l'éclat des pensées, à la variété des images et à la magie du style pour grandir sa gloire, c'est à l'exactitude, à la simplicité, à la clarté de ses récils qu'il doit tout l'intérêt qui s'attache à ses Commentaires. Aucun écrivain n'a plus que César ce qu'on nomme la propriété des mots. Jamais avec lui d'interpré-
: la tion douteuse. Jamais il ne s'égare dans des phrases obs-
! cures où ne se perd dans des locutions embarrassées; sa : pensée est toujours aussi nette et positive que son expres- 1 sion est claire et correcte; il va droit au but : deux mots | de lui suffisent pour le peindre comme héros et comme historien. « ('esse de craindre, dit-il au pêcheur qui le conduisait dans sa barque à travers une mer orageuse : lu portes César et sa fortune! » Voilà le héros! « Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu! écrivait-il après la défaite du km de Pont. » Voilà l'historien! Cicéron qui aimait trop ; la liberté de son pays pour ne pas haïr le grand capitaine qui voulait la détruire, Cicéron qui appelait César le plus scélérat des hommes, quand il jugeait le dictateur, a rendu hommage à l'historien. S'il ne voit dans les Commentaires que des matériaux pour l'histoire, il se hâte d'ajouter : « Peut-être quelques sots écrivains croiront pouvoir broder ce canevas, mais les gens de goût se garderont bien d'y toucher. » Les Commentaires de César sont à nos yeux le modèle le plus parfait de la forme et du style qui conviennent aux mémoires historiques ; et ce n'est pas leur moindre gloire d'avoir été traduits par Henri IV et médités par Napoléon.
Si César n'est qu'un habile annaliste, parce qu'il manque de profondeur dans les pensées et d'élévation dans le style , on ne peut faire le même reproche à Salluste que Quintilien place au premier rang des historiens romains. Crispus Sallustius était né au pays des Sabins, 80 ans avant l'ère chrétienne. Élevé à Rome, il ne se fit d'abord remarquer que par la conduite la plus dissolue, à l'exemple I de tant d'autres grands personnages qui n'en étaient pas ' moins en crédit auprès du peuple romain. Il est rare que, dans les républiques, la vertu soit un titre à la faveur
populaire. A Athènes, Aristide était banni et Socrate buvait la ciguë; à Rome, Gaton se déchirait les entrailles et Cicéron livrait sa tête aux assassins, sans que le peuple songeât à les défendre et à les venger. Salluste, au contraire, à qui le dérèglement de ses mœurs avait mérité la honte d'être fouetté de la main des licteurs, obtint, bientôt après, du peuple témoin de son humiliation, les charges de questeur et de tribun. Il n'en devint alors que plus audacieux à étaler les scandales de sa vie, et le sénat le chassa de son sein, comme infâme, sur la demande des censeurs. Dépouillé de son rang de sénateur et tombé dans le mépris des gens de bien, Salluste, à défaut de vertu, eut recours à son génie pour se relever de sa honte, et il y parvint. Son précepteur, le grammairien Praetextatus, ayant remarqué son penchant pour les études historiques, lui traça un sommaire de l'histoire romaine, en l'engageant à choisir, pour la traiter, l'époque qui lui conviendrait le mieux. Salluste n'hésita point : il choisit la conspiration de Catilina. Gatilina n'avait-il pas. comme lui, encouru la réprobation des bons citoyens, et, comme lui, mérité d'être chassé du sénat! C'en était assez pour que Salluste cherchât à grandir, dans l'histoire, le personnage qui avait avec lui quelques traits de ressemblance. Mais le devoir de l'historien est-il seulement de ne rien dire qui soit faux? Ne doit-il pas encore ne rien taire de ce qui est vrai? Cacher la vérité, c'est mentir à l'histoire ; et il est difficile d'avoir foi dans la conscience d'un historien qui, en racontant la conspiration de Catilina, ne trouve rien à dire à la gloire de Cicéron. C'est à peine si, dans le récit de cette conspiration, il est fait mention du consul qui la découvrit, qui la déjoua, qui en triompha, qui la punit. Dans cette histoire, où les détails abon-
' dent, tous les honneurs, toutes les récompenses que la
1 reconnaissance de Rome décerna à Cicéron, pour son
i courage, pour sa vigilance, pour sa fermeté, sont comme
! s'ils n'étaient pas. Si Sallusle eût été le seul historien de
: celte époque, on pourrait croire que l'ingratitude des
j Romains envers Cicéron a commencé le jour même où il
; eut la gloire de sauver Rome du pillage et de l'incendie.
i Pourquoi donc ces perfides réticences? Pourquoi ce si-
! lenee menteur? Il est pénible de le dire : c'est queTéren-
, lia, l'épouse répudiée de Cicéron, était devenue la femme
de Sa 11 uste, et, pour lui complaire non moins que pour
satisfaire son inimitié personnelle, l'historien étouffa la
voix de sa conscience et de la vérité. Mais cette coupable
injustice à été moins nuisible à Cicéron qu'à Salluste : elle
a fait mettre en doute sa véracité comme historien, et
justifie le soin qu'a mis Cicéron de se rendre lui-même
la justice qui lui était refusée par ses ennemis.
Si l'on peut reprocher à Salluste d'avoir écrit la conspiration de Catilina en haine de Cicéron et du sénat, on ne peut lui supposer, dans l'histoire de la guerre de Jugurtha, d'autre intention que d'élever un monument historique digne de son talent. Ce fut à son retour du gouvernement de Numidie, et lorsque la protection de César eut empêché qu'on ne lui demandât compte de ses dilapidations dans cette province, qu'il entreprit d'écrire cette guerre dont il avait recueilli, sur les lieux mêmes, tous les documents nécessaires à son travail. Retiré dans ce palais somptueux et ces magnifiques jardins qui attestaient ses immenses richesses, Salluste essaya d'effacer le souvenir de ses propres concussions en flétrissant celles des principaux chefs de l'État. Il déclama en Caton contre l'insatiable avidité des gouverneurs de provinces, après
s'être conduit en Verres dans son gouvernement de jNumidie ; il peignit, sous les plus odieuses couleurs, la corruption de son siècle, comme s'il n'en eût pas été l'un des hommes les plus corrompus; il exaltait la vertu dans les termes du plus ardent enthousiasme, au sortir de ces orgies où il s'était montré l'esclave de. tous les vices. Peuton croire que, dans sa conscience, il ne se fît pas justice à lui-même comme il la faisait aux autres, etqueson hypocrite probité se trouvât à Taise au milieu du luxe accusateur de ses jardins et de son palais? Non, sans doute; mais l'ennemi de Cicéron et le protégé de César se flattait de couvrir la honte de sa vie par la gloire de ses ouvrages : il comptait sur son génie pour le rétablir dans l'estime des siècles; la postérité a été juste envers Salluste : elle a condamné l'homme et admiré l'historien. Occupons-nous de ce dernier.
La conspiration de Catilina et la guerre de Jugurlha, sont les deux seuls écrits historiques de Salluste qui nous soient parvenus. Le premier a plus d'intérêt par le sujet, le second lui est supérieur par le talent. Là, Rome entière est menacée dans son existence même par l'un de ses plus audacieux citoyens ; ici, c'est un petit roi numide qui tente de s'affranchir du joug des Romains; là, Rome est le théâtre des événements; ici, c'est une province éloignée ; là, c'est le peuple romain qui est en guerre avec lui-même ; ici, quelques légions seulement combattent dans un coin de l'Afrique; là, c'est un fils rebelle armé contre sa patrie, de torches et de poignards ; ici, c'est un prince étranger qui ne met en péril qu'une armée romaine. Mais quels sont les généraux de cette armée? j C'est Marius, c'est Sylla, ces deux terribles rivaux de gloire et de crimes. Tout leur génie suffît à peine pour
• LES HISTORIENS LATINS. iOi
triompher de ce Jugurtha, qui formé sous Scipion à Tari de la guerre, a appris des Romains à les vaincre, qui, perfide autant que brave, a jeté de For aux puissants de Rome, afin d'avoir le droit, en succombant, de mépriser ses vainqueurs. 11 succombe enfin; mais la trahison seule le livre enchaîné aux Romains, qui semblent moins grands dans leur triomphe que le vaincu dans sa défaite. Quelle puissance que le génie d'un grand historien! C'est lui sou!, en quelque sorte, qui fait les héros, ou du moins qui les grandit à sa taille. Combien d'hommes, véritablement grands par leur vertu, par leur génie, sont tombés dans l'oubli, parce qu'il leur a manqué un historien pour les entourer d'une auréole de gloire! Combien aussi, sans doute, d'hommes médiocres par eux-mêmes ont dû toute leur renommée à l'écrivain qui, de sa main puissante, les a élevés sur le pavois de l'histoire!
Salluste était digne de peindre les événements et les hommes de son temps. Toujours maître de son pinceau, il décrit les lieux, raconte les faits, trace les caractères avec une supériorité qui ne l'abandonne jamais. Tantôt il pénètre dans les profondeurs du cœur humain, pour y découvrir le mobile secret des actions des hommes, et lien n'échappe à sa sagacité; tantôt il s'élève, dans l'appréciation des événements, aux plus hautes considérations de la politique, et le lecteur qui le suit s'étonne de la merveilleuse lumière qu'il répand sur les mystères de la destinée des nations. Thucydide, qu'il avait pris pour modèle, lui est inférieur en force et en énergie, On peut retrancher, dans l'historien grec, des phrases entières, sans que le mérite delà diction en soit altéré, sans que 'la peni sée de l'écrivain en paraisse moins complète. Qu'on ote i un mot à Salluste, et le sens est détruit. Toujours égale-
meut concis, nerveux et clair, son style est moins heurté, moins rude et surtout plus élégant que celui de Thucydide. Ce qu'il décrit, on le voit ; ce qu'il raconte, on le sait ; ce qu'il dit, on l'entend. Ses harangues, qu'on trouve trop longues, sont des modèles d'éloquence, et elles sont tellement clans le caractère et dans la situation des personnages qui les prononcent, qu'il semble que l'historien n'a l'ait que les recueillir. Telle est surtout la fameuse harangue de Marius au peuple romain, après sa nomination au consulat. Elle est citée dans tous les cours de littérature; mais, comme il est probable qu'elle est l'ouvrage de Marius lui-même, nous choisirons, de cet historien, deux fragments qui n'appartiennent qu'à lui et qui le font connaître sous d'autres rapports. Voici, par exemple, comment il juge le génie et le caractère de César et de Caton :
« Il y avait peu de différence entre eux pour la naissance, l'âge et l'éloquence : leur grandeur d'âme et leur gloire étaient égales, mais opposées. César devait sa réputation de grandeur à ses bienfaits, à sa munificence ; Caton devait la sienne à l'intégrité de sa vie. Le premier se fit remarquer par une clémence généreuse, le second se fit respecter par une dignité sévère. La gloire de César était de donner, de soulager, de pardonner : celle de Caton den accorder rien. L'un était le refuge des malheureux; l'autre le fléau des méchants. On louait le caractère facile du premier et la fermeté inébranlable du second. Enfin César s'était fait une règle d'être laborieux, vigilant, de se dévouer aux intérêts de ses amis, de négliger les siens, de ne rien refuser de ce qu'il jugeait digne d'être donné par lui, et de ne désirer pour lui-même qu'un grand pou-
voir à exercer, une armée à commander, une guerre nouvelle à conduire, afin d'} Caire briller son génie. Caton au contraire, faisait son étude de paraître modeste, probe et surtout Bévère. Il ne luttait point de riebesses avec le riche, ni d'intrigues avec les intrigants, mais de valeur avec le plus brave, de modération avec le plus modeste, de probité avec le plus honnête: il aimait mieux être vertueux que de le paraître; c'est ainsi que moins il cherchait la gloire plus il l'obtenait. »
Il est difficile de faire mieux sentir le contraste de ces deux grands hommes, et lorsqu'on voit l'un tomber par un assassinat, l'autre périr par un suicide, on s'afflige de penser que ni la gloire, ni la vertu ne peuvent garantir du malheur et du crime.
Peu d'historiens ont mieux décrit que Salluste les agitations d'un combat et les alternatives de la victoire: on croit voir marcher les légions romaines de Marius et voltiger les cavaliers numides de Jugurtha ; on est présent à toutes les batailles, à tous les sièges. Ne nous semble-t-il pas assister à la prise de la forteresse du roi numide, quand nous lisons ce récit :
« Non loin du fleuve Melucha, qui sépare les royaumes de Jugurtha et de Bocchus, un énorme rocher, isolé au milieu d'une plaine, s'élevait à une hauteur immense, couronné par un château de médiocre grandeur où Ton n'arrivait que par un sentier fort étroit. Tout le reste était aussi escarpé que si on l'eût taillé demain d'homme. Les trésors du roi étaient renfermés dans celte forteresse; aussi Marius en poussa l'attaque avec vigueur. Mais ici le hasard le servit mieux que la prudence, le
château était suffisamment pourvu d'armes et de soldais, il avait des grains en abondance et une source d'eau vive, et il était inattaquable à l'aide des terrasses, des tours et des autres machines de guerre. Le seul chemin qui pût y conduire était très-étroit et bordé deprécipices des deux côtés, on ne pouvait dresser les mantelets qu'avec un extrême péril et sans espoir de succès, car dès qu'on les approchait des murailles, ils étaient aussitôt détruits par les pierres et le feu : la pente rapide du terrain ne permettait pas aux soldats de se tenir en avant des travaux, ni de se garantir dans leurs opérations par les mantelets; les plus hraves se faisaient tuer ou blesser, les autres perdaient courage.
« Marius, après tant de travaux inutiles et de jours perdus, se demandait avec inquiétude s'il devait renoncer à une entreprise jusqu'alors sans résultats, ou en attendre le succès de la fortune qui l'avait servi tant de fois; il avait déjà passé des nuits et des jours à flotter entre ces deux partis, lorsque le hasard voulut qu'un Ligurien, simple soldat des cohortes auxiliaires, sorti du camp pour chercher de Peau, aperçût du côté de la citadelle opposé à l'attaque, des colimaçons qui grimpaient le long des rochers. Il en prend un, puis deux, puis un plus grand nombre, et dans son ardeur pour en trouver encore, il gravit peu à peu jusqu'au sommet de la montagne. Là, se voyant seul, il céda à la curiosité naturelle à l'homme devoir du nouveau, et comme en cet endroit un grand chêne avait poussé entre les fentes du rocher, et selon la loi naturelle/après s'être courbé en avant, s'était redressé en hauteur, le Ligurien, s'appuyant tantôt sur les branches de l'arbre, tantôt sur les saillies du rocher, parvint à l'esplanade du château, pendant que les Numides com-
battaient du côté opposé. Après avoir examiné avec soin tout ce qui pouvait servir son dessein, il descendit parle même chemin, non pas au hasard comme il était monté, mais en étudiant le terrain et en observant tout attentivement Il va trouver aussitôt Marius et lui raconte ce qu'il a fait; il rengage à (enter une attaque du côté où il a gravi le rocher, offrant de servir de guide et de s'exposer le premier au péril. Marius envoie vérifier le rapport du soldat; chacun, selon son caractère, juge que l'escalade est ou n'est pas praticable; mais Marius s'anime à l'espoir du succès. Parmi les trompettes de l1 armée, il choisit cinq hommes des plus agiles, et leur adjoint quatre centurions pour les soutenir. Tous doivent obéir au Ligurien et l'expédition est fixée au lendemain. « À riieure dite, toutes les dispositions étant prises, on se met en marche. Les centurions, d'après les instructions de leur guide, ont changé d'armures et de costumes ; leur tète est découverte pour mieux voir et leurs pieds tout nus pour mieux grimper sur les rochers, ils portent sur le dos leurs glaives et des boucliers de cuir, à la façon des Numides, afin que le poids en soit plus léger et le choc moins bruyant. Le Ligurien marche devant sur les rochers; il attache aux vieilles racines qu'il rencontre des cordes qui aident ses compagnons à monter; quelquefois il tend la main à ceux qu'effraye un chemin si nouveau pour eux; quand la montée devient trop rude, il les fait passer devant lui l'un après l'autre, sans leurs armes qu'il leur porte ensuite; il tente le premier les passages qui paraissent dangereux, montant et descendantplusieurs fois, puis se jetant de côté pour leur faire place, il les encourage et les excite à passer. Enfin après de longues et nombreuses fatigues, ils arrivent à l'esplanade du château,
entièrement déserte de ce côté, les Numides étant tous,, comme les jours précédents, occupés du côté opposé à combattre l'ennemi.... Tandis que Romains et Numides, également acharnés, sont aux prises et combattent avec fureur les uns pour la gloire, les autres pour leur salut, le son des trompettes et des clairons se fait entendre derrière eux; les femmes et les enfants, qui s'étaient approchés pour voir le combat, s'enfuient les premiers ; leur exemple entraîne ceux qui sont sur le rempart, et bientôt,, armés ou non, tous prennent la fuite. A cette vue, les Romains redoublent d'ardeur; ils se précipitent; ils blessent,, ils tuent, et avides de gloire, ils passent sur les morte pour escalader les murailles , et pas un seul ne s'arrête pour piller. Aussi le hasard servit si heureusement la témérité deMarius que dans une faute même il trouva la gloire. »
Vous avez dû remarquer combien ce récit est à la fois rapide et pittoresque, et cependant la traduction est loin de reproduire la rapidité et la précision du texte latin. Salluste a un tel besoin de rendre sa pensée concise et son expression énergique , qu'il ne se fait souvent aucun scrupule d'inventer des mots nouveaux , lorsque les anciens ne lui suffisent pas : on voit toujours qu'il se travaille à rendre sa phrase aussi courte que possible, au risque même d'en altérer la clarté ; et cependant cet amour de la brièveté dans le style ne l'a pas empêché de se complaire, avant d'aborder son sujet, dans de longues introductions qui ne semblent pas avoir un rapport assez direct avec le but qu'il se propose pour qu'on en sente l'utilité. Il peut arriver quelquefois que le lecteur, effrayé de la longueur de ses dissertations morales, aban-
donne le philosophe an moment où se montre l'historien el perde ainsi le plaisir qui l'attendait plus loin, semblable au voyageur qui n'a pas le courage de franchir une colline escarpée pour arriver dans un riant vallon. Si les critiques, qui blâment la longueur des introduc-, tions de Sallusle, les comparaient aux préfaces qu'on est aujourd'hui dans l'usage de placer en tête de tous les livres, ils reconnaîtraient que son seul tort est de n'avoir lias séparé l'introduction à l'histoire de l'histoire même. Ils n'auraient eu alors que des éloges à donner à l'élévation de pensées el à la dignité de style qu'un lecteur plus patient el plus attentif se plaît à y admirer.
Sallusle passa les neuf dernières années de sa vie dans sa riante maison de campagne de Tivoli, que César avait fait bâtir, partageant son temps entre le travail et les plaisirs, toujours admiré pour ses écrits, toujours décrié pour ses mœurs. Il mourut à l'âge de cinquante ans, l'an de Rome 718.