SIECLE D'AUGUSTE
Les Romains pouvaient se consoler de la mort prématurée de Lucrèce. Le jour même où le chantre de la nature échangeait la vie pour l'éternité, un jeune homme, âgé de seize ans, recevait à Milan la robe virile et prenait place sur les bancs où la jeunesse romaine venait étudier la philosophie. Il n'appartenait point à une famille patricienne. Né Tan de Rome 684 (70 ans avant l'ère chrétienne) dans le petit village d'Andes, voisin de Capoue, il devait le jour à d'honnêtes cultivateurs, qui ayant reconnu en lui des goûts moins vulgaires que ceux des bergers, compagnons de son enfance, l'avaient envoyé à Crémone d'abord, puisa Milan, pour y étudier les sciences et les lettres, alors en honneur dans toute l'Italie. On le nommait Publius Virgïlius Maro, nom obscur comme la plupart de ceux qu'ont portés les hommes de génie. De Milan, il se rendit à Naples où l'éloquence et la poésie tenaient alors leurs plus célèbres écoles, rivales de celles
VIRGILE. iOU
; d'Athènes et d'Alexandrie. Là le jeune Virgile s'abreuva i aux sources grecques, et se nourrit de la lecture des poètes el <\v> philosophes qui avaient élevé si haut la ! gloire de la Grèce. La grande révolution qui venait de s'accomplir dans les destinées de Rome par le triomphe ; du jeune Octave sur Brutus et Cassius, dans les plaines i de Philippes, arracha Virgile à ses paisibles études. Le | modeste patrimoine de ses pères se trouva compris dans [es terres distribuées an récompense aux vainqueurs, et il partit pour Rome afin d'en réclamer la restitution. Présenté à Mécène par Pollion et à Auguste par Mécène, il obtint la faveur de l'empereur et l'amitié du ministre. Rentré dans ses biens, il sentit le besoin de chanter le bonheur de la vie pastorale, qui lui était rendu, et la reconnaissance fut la première muse du poëte. Il composa dix églogues à l'imitation des idylles de Théocrite, et plusieurs d'entre elles renferment des louanges aussi délicates qu'ingénieuses pour le jeune Octave. Ces églogues, ([non nomme les Bucoliques, présentent-elles une peinture fidèle des mœurs, des goûts et du langage des bergers de l'antiquité ? Retrouve-t-on dans les vers élégants du courtisan les idées simples des laboureurs? Nous ne le pensons pas. Cependant nous croyons que dans les temps anciens et surtout dans la république romaine, la classe des bergers et des laboureurs n'était point encore tombée dans l'état d'ignorance et de grossièreté où nous la pourrions supposer. Après la guerre, rien n'était plus en honneur à Rome que l'agriculture. Les consuls et les dictateurs, comme nous le dit Pline, en sortant duCapil oie où ils étaient montés triomphants, retournaient dans | leurs terres, enorgueillies de se voir cultivées par leurs ; mains victorieuses. Ils quittaient sans regret et sans
houle l'épée du général pour reprendre la charrue «lu
laboureur, et Ton sait où la république trouva Cincinnatus, lorsqu'elle vint lui confier le salut de la patrie. Les travaux de la campagne n'étaient donc point confiés à des mercenaires ; et, comme au temps des peuples pasteurs, les cultivateurs appartenaient souvent aux premières familles de l'État. Les Bucoliques de Virgile sont un tableau sans doute embelli et orné de la vie pastorale; mais il diffère beaucoup moins de la réalité que les nombreuses imitations qu'en ont faites des poètes modernes. Ces imitations, dont nous aurons à nous occuper plus tard, sont loin d'égaler le modèle, et ce modèle, qui est lui-même une imitation, paraît à quelques critiques inférieur aux idylles du Sicilien Théocrite. Nous ne sommes point de cet avis. Nous trouvons plus d'élégance, plus de variété, plus de charme, plus d'intérêt dans les compositions du poêle romain : elles étaient à Rome dans une telle faveur qu'on les récitait souvent sur le théâtre. Gicéron, en entendant l'une d'elles s'écria dans son enthousiasme : Magna? spes altéra Romœ ! Voilà une nouvelle espérance pour notre grande Rome !... Comme ce vieillard qui assistait à la première représentation des Précieuses ridicules s'écria du milieu du parterre : Courage, Molière ! voilà la bonne comédie ! Cicéron et le vieillard ne s'étaient pas trompés. Molière fit le Misanthrope. Virgile écrivit les Géorgiques.
Octave venait de triompher à Actium de son rival Antoine , et, dans son retour à Rome, il s'arrêta quatre jours à Atella pour s'y reposer de ses fatigues. L'auteur des Bucoliques, qui durant les troubles civils s'était réfugié à Naples pour y cultiver en paix la poésie, vint à1 Atella embrasser son ancien ami Mécène et saluer If
I nouveau maître de [^Empire. Octave acoueillil le poëte, | en homme qui owatppead combien la gloire «les lettres : ajoute à la grandeur du souverain qui les protège et qui s les aime, et il permit à Virgile de lui lire le poème des Géorgiques, dans lequel, à l'exemple d'Hésiode, il avait décriï les Iravaux de la campagne ei tracé les devoirs des ! cultivateurs.
( Vta\e ne \ il-il dans les Géorgiques qu'une œuvre d'art I et applaudit-il en poète au izénie d'un poëte qui, le pre- I mier peut-être, avait donné à la langue latine la grâce, rélégance et l'harmonie de la langue d'Homère? ou bien, le futur empereur découvrit-il, en profond politique, dans ces ravissantes peintures de la vie champêtre un puissant mobile pour inspirer aux vétérans de son armée l'amour des travaux rustiques? Nous avons peine à croire, malgré toutes les merveilles attribuées dans l'antiquité à la puissance de la poésie, que des soldats, accoutumés au tumulte des camps et au bruit des batailles, aient pu être convertis au bonheur paisible de la vie des champs par le charme des vers de notre poëte, comme la fable prétendait que les animaux féroces s'étaient laissé attendrir aux accents d'Orphée. Nous croyons qu'en aucun temps un poëme comme les Géorgiques n'a pu devenir un moyen d'action sur les intelligences toujours peu délicates d'une soldatesque ignorante. La voix du général, le son de la trompette et un chant de guerre : voilà toute la poésie du soldat.
Quoi qu'il en soit, il est certain du moins que de ce moment le chantre des Géorgiques devint le poëte favori HrOctave César, et ce poëme, indépendamment de tout ! but politique, méritait bien une pareille distinction. i Hésiode, dans son poëme des Travaux et des jours, avait
donné ses conseils sur l'agriculture dans le style le plus simple et dans la forme la plus didactique. C'était plutôt un dictionnaire qu'un poème sur Fart de cultiver la terre. Démocrate, Xénophon, Aristote, Théophraste, Caton le Censeur et le docte Varron avaient traité en prose le même sujet. Virgile seul a fait un poëme, et depuis près de deux mille ans, l'admiration qu'il inspire n'a fait que s'accroître, tant la véritable poésie est à l'abri des égarements du goût et des révolutions des empires.
Le poëme des Géorgiques, que Virgile mit sept années à composer pendant son séjour à Naples, renferme quatre livres distincts, dont l'analyse ne serait qu'une sèche nomenclature des soins et des travaux imposés aux cultivateurs. Ici tout l'intérêt, et en quelque sorte tout le mérite du poëme est dans la forme sous laquelle ces préceptes sont tracés : c'est ainsi que la broderie qui recouvre une étoffe lui donne seule de la valeur et du prix. Il faut lire le poëme entier pour sentir avec quel art et nous pouvons dire avec quel génie le poëte triompha des difficultés sans nombre que la sécheresse des détails techniques présentait au langage poétique. Le premier livre traite du labourage, des instruments nécessaires au cultivateur, de la différence des saisons, des époques des ! semences et des signes précurseurs des orages ou qui annoncent le beau temps. Le second livre indique la manière de planter les arbres et l'art de les faire fructifier. Le troisième enseigne les moyens d'élever les troupeaux et les secrets pour les garantir des maladies. Enfin le quatrième est presque entièrement consacré aux abeilles, dont il décrit les moeurs et les habitudes, avec autant de soin que le ferait l'écrivain le plus minutieux, du peuple dont il aurait à raconter l'histoire. Ne semble-
i-il pas que de pareils sujets soient incompatibles avec la poésie, ou que du moins la poésie ne puisse parvenir à élever à sa hauteur un enseignement si aride et si contraire aux élans du génie ? Eh bien, ouvrons les Géorgiques; voyons d'abord comment Virgile, après l'effrayanl tableau îles orages qui portent la dévastation dans les campagnes, trouve encore des couleurs plus terribles pour peindre les prodiges qui suivirent la mort de César. Il s'adresse au soleil :
Quand César expira, plaignant, notre misère,
D'un nuage sanglant tu voilas ta lumière;
Tu refusas le jours à ce siècle pervers :
Une éternelle nuit menaça l'univers.
Que dis-je? tout sentit notre douleur profonde,
Tout annonçait nos maux : le ciel, la terre et l'onde,
Les hurlements des chiens, et le cri des oiseaux.
Combien de fois l'Etna, hrisant ses arsenaux,
Parmi des rocs ardenls, des flammes ondoyantes,
Vomit en bouillonnant ses entrailles brûlantes!
Des balaillons armés dans les airs se heurtaient,
Sous leurs glaçons tremblants, les Alpes s'agitaient :
On vit errer, la nuit, des spectres lamentables,
Des bois muets sortaient des voix épouvantables :
L'airain même parut sensible à nos malheurs,
Sur le marbre amolli l'on vil couler des pleurs,
La terre s'entr'ouvrit , les lleuves reculèrent ;
Et pour comble d'effroi, les animaux parlèrent.
Le superbe Éridan, le souverain des eaux,
Traîne et roule à grand bruit, forêts, bergers, troupeaux ;
Le prêtre environné de victimes mourantes,
Observe avec horreur leurs fibres menaçantes.
L'onde changée en sang roule des flots impurs;
Des loups hurlant dans l'ombre épouvantent nos murs :
Même en un jour serein, l'éclair luit, le ciel gronde;
Et la comète en feu vient effrayer le monde.
Rappelant ensuite les malheurs des deux dernières
guerres civiles, le poëte revient à son sujet par la transition la plus ingénieuse et enmênn? temps la plus philosophique :
On jour, le laboureur, dans ces mêmes sillons. Où dorment les débris de tant de bataillons, Heurlant avec le soc leur antique dépouille, Trouvera, plein d'effroi, des dards rongés de rouille, Verra de vieux tombeaux sous ses pas s'écrouler, Et des soldats romains les ossements rouler.
Voilà comment un grand poëte trouve le secret de mêler à des préceptes techniques les plus hautes leçons de la philosophie et les plus nobles accents de la poésie ; il convertit en or tout ce qu'il touche. Ici le poëte est sublime de grandeur; nous allons le voir sublime de simplicité, lorsque après avoir enseigné Fart de planter et de cultiver les arbres, après avoir montré à combien d'usages différents l'homme peut les employer, il décrit le bonheur de la vie champêtre. Écoutons-le encore dans la traduction de Delille, le chef-d'œuvre des traductions :
Ah! loin des fiers combats, loin d'un luxe imposteur,
Heureux l'homme des champs, s'il connaît son bonheur !
Fidèle à ses besoins, à ses travaux docile,
La terre lui fournit un aliment facile..
Sans doute, il ne voit pas, au retour du soleil,
De leur patron superbe adorant le réveil,
Sous les lambris pompeux de ses toits magnifiques,
Des tlols d'adulateurs inonder ses portique».
11 ne voit pas le peuple y dévorer des yeux
De riches tapis d'or, des vases précieux :
D'agréables poisons ne brûlent point ses veines;
Tyr n'altéra jamais la blancheur de ses laines ;
Il n'a point tous ces arts qui trompent notre ennui;
Mais que lui manque-t-il ? La nature est à lui,
Des grottes, des éiangs, une claire fontaine
Dont l'onde, en murmurant, l'endort sous un vieux chêne;
VIRGILE. Ho
Uo troupeau qui mugit, des vallons, des forêts :
ni là ses trésors, ce sont là ses palais. C'esl dans les champs qu'on trouve une mâle jeunesse; Ces! là (pion sert les dieux, qu'on chérit la vieillesse; La jUftUee, fuyant nos coupables climats, Sous le chaume innocent porta ses derniers pas.
Il me faudrait citer le poëme tout entier, si je voulais vous faire connaître toutes les beautés qu'il renferme.
On ne peul trop admirer, dans le troisième chant, avec quelle verve de style il décrit les mœurs des animaux que l'homme a soumis à son joug, depuis le taureau sauvage et le cheval superbe jusqu'au timide mouton et à la chèvre agile. Le tableau de l'hiver dans la Scythie fait passer dans Tàme du lecteur le froid glacial qu'il a sous les yeux, et lorsqu'il nous montre l'horrible fléau de la peste poursuivant les troupeaux dans la prairie et les atteignant au bercail, frappant l'oiseau dans l'air et le poisson au sein des eaux, on croit assister à ce désolant spectacle; et tel est l'art du poëte que l'âme ne serait pas plus émue de pitié, lors même que l'homme serait le théâtre où se livre cette lutte horrible entre la vie et la mort.
Il semble cependant que Virgile ait réservé toute la puissance de son talent et toute la magie de son style pour le quatrième livre, où il se complaît à raconter l'histoire des abeilles. Ce livre est à lui seul un poëme entier. Le poëte sait à tel point nous intéresser aux iieeurs, aux travaux, aux combats, aux désastres du petit peuple ailé dont il s'est fait à la fois l'Hérodote et l'Homère, qu'on oublie en quelque sorte qu'il s'agit d'insectes, et lorsqu'il compare les occupations des abeilles à celles des cyclopes, la comparaison paraît aussi naturelle
HG LITTÉRATURE ROMAINE.
qu'ingénieuse. La pensée du lecteur a grandi avec celle du poète et se trouve merveilleusement préparée au magnilique épisode cTAristée, dans lequel l'histoire si touchante d'Orphée et d'Eurydice a inspiré au poëte de Mantoue les plus beaux vers peut-être qu'ait produits la Muse latine. Nous les citerons encore. C'est Protée qui révèle à Àristée la cause de la mort de ses abeilles.
Tremble, un dieu te poursuit ! Pour venger ses douleurs,
Orphée a sur ta tête attiré ces malheurs;
Mais il n'a pas au crime égalé le supplice.
Un jour tu poursuivais sa fidèle Eurydice :
Eurydice fuyait, hélas ! et ne vit pas
Un serpent que les fleurs recelaient sous ses pas.
La mort ferma ses yeux : les nymphes, ses compagnes,
De leurs cris douloureux remplirent les montagnes :
Le Thrace belliqueux lui-même en soupira,
Le Rhodope en gémit et l'Élire en murmura.
Son époux s'enfonça dans un désert sauvage :
Là, seul, touchant sa lyre et charmant son veuvage,
Tendre épouse, c'est toi qu'appelait son amour,
Toi quil pleurait la nuit, toi qu'il pleurait le jour.
C'est peu : malgré l'horreur de ces profondes roules,
Il franchit de l'enfer les formidahles voûles;
El, perçant ces forêts où règne un morne effroi,
11 ahorda des morts l'impitoyable roi,
Et la parque inflexible, et les pâles furies
Qua les pleurs des humains n'ont jamais attendries.
Il chantait; et ravis jusqu'au fond des enfers,
Au bruit harmonieux de ses tendres concerts,
Les légers habitants de ces obscurs royaumes,
Des spectres pâlissants, de livides fantômes,
Accouraient, plus pressés que ces oiseaux nombreux
Qu'un orage soudain ou qu'un soir ténébreux
Rassemble par milliers dans les bocages sombres;
Des mères, des héros, aujourd'hui vaines ombres,
Des vierges que l'hymen attendait aux autels,
Des fils mis au bûeher sous les yeux paternels,
Victimes, que le Styx dans ses prisons profondes Environne neuf l'ois des replis de ses ondes, El qu'on marais fangeux, horde de noirs roseaux, Entoure tristement de ses dormantes eaux. L'Enfer même s'émut : les Hères Euménides Cessèrent d'irriter leurs couleuvres livides : Ixîon immobile écoutait ses accords; L'Hydre affreuse oublia d'épouvanter les morts, Et Cerbère, abaissant ses têtes menaçantes, Retint sa triple voix dans ses gueules béantes.
Enfln, il revenait triomphant du trépas : Sans voir sa tendre amante, il précédait ses pas, Proserpine à ce prix couronnait sa tendresse. Soudain ce faible amant, dans un instant d'ivresse, Suivit imprudemment l'ardeur qui l'entraînait: Rien digne de pardon... si l'enfer pardonnait.
Presque aux portes du jour, troublé, hors de lui-même, H s'arrête, il se tourne... Il revoit ce qu'il aime! C'en est fait : un coup d'œil a détruit son bonheur. Le barbare Pluton révoque sa faveur; Et des enfers, charmés de ressaisir leur proie, Trois fois le gouffre avare en retentit de joie...
Près du Strymon glacé, dans les antres de Thrace,
Durant sept mois entiers, il pleura sa disgrâce;
Sa voix adoucissait les tigres des déserts,
Et les chênes émus s'inclinaient dans les airs.
Telle sur un rameau, durant la nuit obscure,
Philomèle plaintive attendrit la nature,
Accuse en gémissant l'oiseleur inhumain
Qui glissant dans son nid une furtive main,
Ravit les tendres fruits que l'amour fit éclore,
Et qu'un léger duvet ne couvrait pas encore.
Pour lui plus de plaisirs, plus d'hymen, plus d'amour,
Seul, parmi les horreurs d'un sauvage séjour,
Dans ces noires forêts, du soleil ignorées,
Sur les sommets déserts des monts hyperborées,
Il pleurait Eurydice, et plein de ses attraits
Reprochait à Pluton ses perfides bienfaits.
En vain, mille beautés s'efforçaient de lui plaire;
11 dédaigna leurs feux, et leur main sanguinaire. La nuit, à la faveur des mystères sacrés, Dispersa dans les champs ses membres déchirés. L'Èbre roula sa tête encore toute sanglante : Là, sa langue glacée et sa voix expirante, Jusqu'au dernier soupir, formant un faible son, D'Eurydice en flottant, murmurait le doux nom. Eurydice ! ô douleur ! Touchés de son supplice, Les échos répétaient : Eurydice ! Eurydice !
Ces vers de Delille sont beaux assurément ; mais quand on les compare aux vers de Virgile, on ne peut que s'affliger de l'impuissance d'une traduction à faire connaître toutes les beautés du texte latin. Un seul poëte en France aurait pu traduire Virgile, en lui conservant sa grâce et son harmonie : ce poëte, c'est Racine.
Lorsque Virgile avait lu ses Géorgiques à Octave, le futur empereur avait reconnu dans le poëte des travaux champêtres un rival du grand poëte qui avait donné à la Grèce l'Iliade et l'Odyssée. Mécène avait demandé à Virgile les Géorgiques ; Octave lui demanda un poëme épique, et Virgile fit Y Enéide.
Quelles durent être les pensées du poëte, après une invitation si formelle du vainqueur d'Actium ? Suivonsle dans sa demeure où le bruit de Rome ne peut l'atteindre, et où, seul avec son génie et en présence d'une statue d'Homère, il médita longuement sur l'ordre qu'il venait de recevoir. Pouvait-il choisir pour son héros un homme dont les mains, rouges encore du sang de ses concitoyens, essayaient déjà sur son front la couronne impériale et jetaient les bases de sa puissance sur les débris des libertés publiques? Son âme romaine repoussa sans doute cette idée ; mais il se dit en même temps que son devoir était de plaire à son ancien bienfaiteur devenu le maître de
VIRGILE. Hf
Pempire, et rappelant à sa mémoire les tristes événements dont il avait été témoin, il chercha, dans l'intérêt des Romains, comme Homère l'avait l'ail dans celui des Grecs, vers quel grand but moral il devait diriger la pensée de sou poème, Quel terrible spectacle déroula sous ses yeux le tableau des guerres civiles, dont Rome saignai* encore ! La république avait reçu une hlessure mortelle dans le premier duel entre Marius et Sylla. Le peuple, triomphant avec Marius, avait presque entièrement secoué le jou.u de lanohlesse. Les chefs du peuple, |sous le spécieux prétexte de faire justice des oppresseurs de la liberté, se vengèrent de leurs ennemis personnels. S\lla, vainqueur à son tour, proscrivit les tètes du parti contraire, au nom de cette même liberté, qu'il voulait étouffer également. La liberté, dans les temps d'anarchie, (ressemble à ces victimes qu'on pare de fleurs pour les immoler. Marius avait brisé la puissance sénatoriale ; Sylla brisa la puissance populaire : la tyrannie dut s'élever sur leurs ruines ; elle était la conséquence inévitable de l'anéantissement des lois fondamentales et de la constitution du peuple romain.
après la mort de ces deux usurpateurs, la république avait paru renaître ; mais cette vie nouvelle fut sans force et sans énergie. Pompée, Crassus et César avaient jouté les douceurs du pouvoir absolu. Chacun d'eux ôtanl un obstacle à l'élévation des deux autres, une amitié feinte s'établit entre eux et ils partagèrent la puissance, dont aucun ne pouvait s'emparer seul. Leur ambition se déguisa en patriotisme. La république se crut sauvée, heureuse et triomphante. Mais ce salut n'était qu'un mensonge, comme l'amitié dont il était l'ouvrage.
Crassus meurt, Pompée se trouve seul en présence de
César, et pour l'anéantir, il fait rendre contre lui par le sénat plusieurs décrets injustes et offensants. César, insulté, et trop faible pour résister par les lois à la noblesse qui obéit à son rival, prend les armes et jette une seconde fois dans la république les brandons de la guerre civile. Sa cause est juste contre Pompée ; elle ne Test pas contre son pays ; mais il confond l'un et l'autre dans sa vengeance, et le ciel s'étant déclaré pour lui, il se fait des lauriers de Pliarsale une couronne de dictateur. L'assassinat le punit de son usurpation ; la république redresse un moment la tête sous Cassius et Brutus ; mais elle tombe bientôt, avec les assassins de César, dans les plaines de Philippes, et celte fois, c'est pour ne plus se relever.
Ainsi le peuple romain a été joué trois fois grossièrement. Trois fois, dans un même siècle, il est deven» esclave, et toujours sous le prétexte de le rendre à la liberté. Enfin, le dernier coup est porté, et la république i est changée en monarchie par la conduite prudente et habile d'Octave et aussi peut-être par son bonheur. La république romaine sera désormais l'empire romain : le triumvir Octave se nommera à l'avenir l'empereur César Auguste.
Virgile a vu ce grand changement comme une nécessité, peut-être même comme un bonheur. Il sait que la république est perdue sans ressources, que ses chefs n'existent plus, que le sénat, formé dans un nouveau moule, a tendu de lui-même sa tête au joug, dans la crainte d'y être forcé. Pesant alors dans le fond de son âme le passé, le présent et l'avenir de Rome, il comprend que la corruption a pénétré trop avant dans les entrailles de la république pour que l'amour de la liberté puisse
jamais l'en efaasser. Sans doute aussi il se rappelle qu'il tient tous ses liions, toutes ses richesses, des bontés du maître, qui l'estime, l'aime et le comble d'honneurs : il se persuade aisément que ce maître est le meilleur que Rome puisse avoir, que les arts de la paix vont fleurir sous son patronage ; il voit que , malgré sa puissance absolue, le tyran délègue souvent au sénat une partie de sou autorité, qu'il gouverne dans l'intérêt général et pour la plus grande gloire de Rome ; et il en conclut que c'est l'intérêt véritable de la république d'être gouvernée ainsi et que les Romains peuvent être heureux, s'ils veulent renoncer à être libres.
Quel est alors le devoir du poëte? D'inspirer au peuple te respect pour un pareil prince, puisque ce respect le conduira à l'obéissance, et cette obéissance au bonheur. Telle sera donc la morale de son poëme, honorable pour l'empereur auquel il donnera une céleste origine, honorable pour le peuple romain, qui partagera avec son chef la gloire d'être issu des héros de Troie, honorable enfin pour le poëte qui acquittera ainsi la dette de la reconnaissance.
C'était une opinion reçue, que les Romains descendaient des Troyens et Jules César de Iulus, fils d'Énée. Cette croyance populaire suffisait à Virgile, quoique sans doute il ne la partageât pas lui-même, pour faire de l'établissement des Troyens en Italie le sujet de son poëme, et prendre pour héros l'un des aïeux de l'empereur, le TroyenÉnée. Mais quelles grandes qualités donnera-t-il à ce héros? Le fera-t-il, comme le héros de l'Iliade, violent, emporté, sacrifiant tout à sa haine, à sa vengeance, et ne rachetant les défauts de son caractère que par l'énergie de son âme et la vaillance de son bras?
Le montrera-t-il sous les mêmes couleurs dont Homère a peint son Ulysse, si prudent, si rusé , si défiant et si adroit? Non : il ne convient à Virgile de rappeler ni les violences du triumvir, ni les ruses de l'empereur. Il a oublié Octave ; il ne voit qu'Auguste s'efforçant d'établir sa puissance sur le respect envers les dieux et sur les tendres affections de famille, montrant autant de courage, et d'habileté dans la guerre que de sagesse et de modération dans l'exercice de son pouvoir, reconnaissant envers ceux qui l'ont servi, faisant justice à tous, amis ou ennemis, et régnant en père plutôt qu'en maître sur le peuple qui s'est donné à lui et auquel il se dévoue. Énée aura toutes les vertus d'Auguste. Il sera vaillant, populaire, éloquent, politique et religieux, car Auguste est doué de toutes ces qualités : il se caractérisera d'un mot par l'épitliète de pieux, car la piété comprend l'accomplissement des devoirs envers les Dieux, envers la patrie, envers la famille. La piété, c'est la vertu, et la vertu doit l'emporter sur la vaillance, car la vaillance, sans la vertu, n'est qu'une qualité secondaire, qui n'exclut aucun vice, tandis que la vertu les exclut tous et comprend la vaillance. Virgile fera enfin un prince parfait du héros troyen, car Auguste est à ses yeux les plus parfait des princes.
Lorsque le chantre de X Enéide eut ainsi bien arrêté dans sa tête le sujet de son poëme, et le caractère de son héros, il consulta Aristote et il relut Homère, quoiqu'il le sût par cœur. Cette étude lui apprit que, malgré l'opinion d' Aristote qui assigne le premier rang à la tragédie, un poëme épique, vraiment digne de ce nom, est incontestablement la merveille, le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Son but est de former aux vertus héroïques, par la puissance de l'exemple, et pour y parvenir, il doit
plaire e< instruire à la ibis. L'action doit être une, grande 81 complète, alin de captiver l'imagination, d'éle- \.'i- ràiiir ci de satisfaire l'esprit et le cœur. Les épisodes les moins importants doi\ont se rattacher au sujet et concourir au but, en sorte qu'il semble qu'on ne puisse les eu détacher sans nuire à l'ensemble, ni les changer de place, sans eu détruire l'effet. Les moindres parties d'un poème épique doivent avoir le caractère épique. Tout doit 3 élre simple, grave, majestueux, sublime: rien ne doit \ détourner de la haute pensée du poëte, et le poète doit bien se garder, quand il élève un palais de marbre, d') mêler la brique et la pierre, qui ne pourraient qu'en altérer l'ensemble, en détruire l'harmonie et en dénaturer le caractère.
Il est hors de doute que la narration a précédé l'action dans les couvres de l'esprit bumain ; c'est-à-dire que l'épopée est venue avant le drame. Le drame n'est autre chose que le récit mis en action. Les poètes dramatiques de la Grèce n'ont fait que s'emparer des épisodes et des fragments d'Homère pour les développer dans une action qu'ils ont ensuite montrée sur le théâtre. Ce qu'il avait resserré, ils l'ont étendu. De ses membres, ils ont fait des corps : d'un Hercule, ils ont tiré une foule de pygmées, tous cependant animés du souffle divin qu'ils avaient reçu de leur créateur.
Pénétré de ces grandes vérités sur l'importance de la tâche qu'il s'est faite, Virgile se met à l'œuvre, au milieu des jouissances d'une vie paisible et glorieuse. De nombreux esclaves se pressent à son réveil, attendant ses ordres, et l'accompagnent lorsqu'il se rend au palais de Mécène et à la cour d'Auguste. Paraît-il au théâtre, le peuple se lève et le salue de ses acclamations, à l'égal de
l'empereur lui-môme. La foule ensuite le reconduit en triomphe jusqu'à sa demeure où l'attendent un somptueux festin et de joyeux convives. Le bruit de Rome le trouble-t-il dans ses travaux, une riche et élégante villa lui offre à la fois tous les charmes de la campagne et tout le luxe des cités. Ce n'était pas ainsi qu'Homère, aveugle et pauvre, errait de ville en ville, chantant ses vers dans l'espoir d'obtenir un asile et du pain ; mais le ciel élève et grandit tellement les fronts qu'il a marqués du sceau = du génie, que les coups du sort ne peuvent pas plus les abattre que les faveurs de la fortune ne peuvent les flétrir.
Durant douze années, Virgile travailla sans relâche à' son Enéide. 11 était à cet âge où le génie est dans toute sa force, et quelques vers confiés à l'amitié et répétés de bouche en bouche faisaient déjà présager qu'Homère avait enfin trouvé un rival : Properce même annonçait en vers élégants la victoire du poëte romain. Rome entière les répétait avec enthousiasme. Virgile seul repoussait des éloges qu'il ne croyait pas mériter. Naturellement doux, modeste et même timide, il semblait embarrassé de sa gloire et se dérobait, en rougissant, à l'empressement de la foule avide de le contempler. La pureté de ses mœurs et la candeur de son caractère lui avaient fait des amis de tous les grands hommes de son siècle et même de tous les poètes. Un seul, nommé Cornificius, avait tenté de flétrir la gloire de Virgile, dont le génie était un supplice pour sa nullité. Il fit même courir des fragments obscènes qu'il attribua effrontément au chantre des Géorgiques. Virgile pouvait le perdre en signalant à l'empereur cette infâme calomnie ; mais trop généreux pour se venger, il se contente de dire : « Je ne saispour-
quoi Cornifîcius déchipe ma réputation : je no l'ai jamais offensé, au contraire, je l'aime beaucoup; mais j'ai la vengeance en main : je vais m1 étudier à devenirpius habile, el il en mourra de dépit. »
Si un envieux lui attribua des vers qu'il n'avait pas faits, un autre plus adroit tenta de s'attribuer des vers qu'il avait laits. C'était an distique à la louange d'Auguste, qui tut affiché la nuit aux portes du palais, sans qu'on pût savoir quelle main l'avait écrit. Virgile ne le trouvait peut-être pas assez bon pour s'en déclarer l'auteur. Mais Auguste en ayant paru flatté, un mauvais poëte, nommé i Batlivlle, eut la hardiesse de se présenter pour recevoir la récompense promise à l'auteur du distique : Virgile s'en vengea en écrivant les premiers mots d'autres vers dont il invitait l'imposteur à remplir la mesure et le sens. Ces mots, répétés quatre fois, étaient :
Sic vos non vobis.
Il fallut que Virgile achevât lui-même les vers qu'il avait commencés : on peut les traduire ainsi littéralement :
C'est moi qui fis ces vers, un aulre en eut l'honneur : Ainsi ce n'est pas pour lui que l'oiseau bâlit son nid, Ainsi ce n'est pas pour elle que la brebis se couvre de sa toison, Ainsi ce n'est pas pour elle que l'abeille compose son miel , Ainsi ce n'est pas pour lui que le bœuf laboure la terre.
Auguste lit i>l us pour Virgile que de le combler de ses bienfaits : il l'admit, dit-on, dans son conseil secret, le jour où, dégoûté de la puissance suprême et peut-être enrayé du sort de César, il consulta ses amis les plus intimes sur son projet d'abdiquer l'empire et de rétablir la république. Agrippa, honnête homme, mais mauvais
politique, conseilla à l'empereur de suivre l'exemple de Sylla. Mécène, plus adroit courtisan, s'efforça de lui faire adopter un avis contraire. Auguste, placé entre les opinions opposées de son gendre et de son favori, invita Virgile à faire connaître la sienne. Voici ce que répondit le poète :
« Le changement d'un gouvernement républicain en une monarchie absolue est ordinairement suivi d'une infinité de malheurs. La haine et l'injustice font naître des craintes et des jalousies perpétuelles ; mais si le peuple trouve un homme juste en qui il puisse mettre sa confiance, ce sera un avantage pour chacun en particulier et pour tous en général qu'un tel homme soit le souverain. Si donc vous voulez continuer à vous montrer juste et magnanime, comme vous l'avez été jusqu'à présent, votre puissance sera sans danger pour vous et utile à tous les autres. »
Ainsi, un poète eut l'honneur de décider la plus grave question qui pût être soumise au jugement des hommes, et comme après avoir blâmé la révolution qui s'était faite, il se prononça pour le maintien de la monarchie fondée par Auguste, on peut croire que sa faveur près de l'empereur n'en fut point altérée.
Cependant X Enéide venait d'être achevée, et l'empereur voulut être un des premiers à en entendre la lecture. Très- versé lui-même dans les lettres grecques et latines, Auguste faisait ses délices de la poésie : il la cultivait même avec succès. On lui attribuait une tragédie i (VAjax, une réponse au Caton de Brutus, des exhortations à l'étude de la philosophie et une Vie de Drusus; et ses courtisans n'étaient pas les seuls à louer la grâce de son esprit et la délicatesse de son goût. L'étude des lettres et
le commerce des hommes lettrés avaient fait du soldat sanguinaire et féroce un monarque juste et bienfaisant. Ce qui a'esl peut-être pas moins à son' honneur, c'est que, malgré sa qualité de poëte, il ne se montrait ni jaloux, m enviera du latent des autres: il savait rendre I hommage à la supériorité du génie, et lorsque les grands ■ hommes de son siècle se rassemblaient dans la bibliothèque d'Apollon qu'il avait fait construire dans son palais, ils \ trouvaient leurs statues élevées, avant leur mort, par la munificence impériale. Là, l'empereur s'ell'acait derrière le poëte, et du tout-puissant maître du monde, il ne restait plus que le rival et l'ami des poètes et des orateurs dont Rome s'honorait alors.
Ce fut dans cette bibliothèque d'Apollon, qui renfermait tous les trésors littéraires de la Grèce et de l'ancienne Rome, que l'empereur convoqua les personnages les plus illustres de son temps pour y entendre le nouveau poëme de l'auteur des Géorgiques. Au nombre des invités on remarquait d'abord Mécène, le protecteur ou plutôt l'ami du poêle, qui ne se contentait pas de servir Auguste en paix comme en guerre, dans le conseil et à la tel-1 des armées, mais qui au milieu de ces graves occupations avait encore trouvé le temps d'écrire deux tragédies. Prométhée et Octavie, des poésies, des harangues, et de se mêler aux folles dissipations de la jeunesse romaine. Son style, disait-on, ressemble à son costume : il est aussi lâche, aussi flottant que sa toge. Ses expressions ont la même singularité que sa parure, que son cortège, que l'ameublement de son palais. C'eût été un Ihomme d'un grand génie, s'il eût voulu marcher par le |cheminle plus droit, s'il n'eût pas affecté de se rendre [inintelligible. Son éloquence enveloppée, chancelante,
déréglée est celle d'un homme ivre: dans sa manière d'écrire, comme dans sa manière de s'habiller, c'est toujours Mécène.
Près de lui on voyait Caïus Asinius Pollion à la fois poète, orateur, historien, consul et triomphateur. Non moins distingué par ses lumières que par sa valeur, il était l'oracle du sénat et l'un des soutiens de l'empire. Plusieurs tragédies sur des sujets nationaux lui avaient acquis une telle renommée, que Virgile le comparait à Sophocle. Il avait écrit l'histoire des guerres civiles, et l'on s'accordait à lui trouver un style plein de noblesse et de grandeur : Horace l'avait loué comme historien, dans une ode qui aurait suffi à sa gloire. L'empereur l'estimait plus qu'il ne l'aimait, car Pollion conservait dans sa conduite et dans ses discours toute la fierté républicaine, ce qui lui avait attiré de la part d'Auguste plusieurs épigrammes auxquelles il n'avait pas daigné ou osé répondre.
Venaient ensuite Lucius Varius et Plotius Tusca, les amis et les conseillers de Virgile : le premier avait fait applaudir au théâtre une tragédie de Thy este ; le second s'était rendu célèbre par la pureté de son goût comme critique.
D'autres écrivains illustres, tels que Domitius Marsus, j répigrammatiste, le docte Valgius, le tendre Tibulle et:. le spirituel Horace s'étaient empressés de se rendre à l'invitation de l'empereur.
Enfin parut la belle et vertueuse Octavie, sœur d'Auguste ; depuis la mort du jeune Marcellus, son fils, elle ne quittait jamais de noirs vêtements, image trop fidèle du deuil de son âme. Elle était suivie des sénateurs Claudius, Memmius et Cluentius dont la prétention était
de compter pour aïeux les chefs de L'expédition troyenne i et les compagnons d'Ènée.
Lorsque Virgile eut déroulé les feuillets de son manuscrit, il se (il un profond silence, et le poète commença :
Moi qui, jadis, assis sous l'ombrage des hêtres,
i\ai quelques airs sur mes pipeaux champêtres, Qui depuis, pour les champs désertant les forêts, Kl soumettant la terre aux enfants de Cérès, La forçai de répondre à leur avide attente, Aujourd'hui, saisissant la trompette éclatante, Je chaule les combats et ce guerrier pieux Qui, banni par le sort des champs de ses aïeux, Kt des bords phrygiens conduit dans l'Ausonie, Aborda le premier aux champs de Lavinie.
Tels étaient en effet les seuls événements que l'histoire ou plutôt les traditions offraient au poëte. Une bande de fugitifs, échappés avec peine au sol et à l'incendie de Troie, cherchant à travers les mers la seconde patrie que des oracles ont promise à leur infortune, et forcés, pour jeter sur cette terre inconnue les fondements d'une fille nouvelle, d'en chasser les paisibles possesseurs : étaient-co là des aventures et des exploits bien dignes de remplie le vaste cadre d'une épopée, à la manière de Çlliade? Non, assurément. Voyons cependant, en suivant I marche du poète, comme tout va s'embellir et grandir à nos yeux.
Énée et ses compagnons, après avoir erré quelque Imps sur les mers, se dirigent vers l'Italie, pour obéir au destin. Mais Junon, qui a toujours présent l'outrage lue lui «i fait le Troyen Paris et dont la ruine de Troie n'a point assouvi la vengeance,
Tant il entre de fiel dans les haines des dieux !
l'implacable Junon s'indigne de les voir aborder aux rivages du Latium: elle invoque les secours d'Éole, le dieu des vents, qui à sa prière déchaîne les aquilons contre la flotte troyenne :
L'orage affreux, qu'anime encor Borée,
Siffle et frappe, la voile à grand bruit déchirée : Les rames en éclats échappent au rameur; Le vaisseau tourne au gré des vagues en fureur, Et présente le flanc au flot qui le tourmente. Soudain amoncelée en montagne écumanle, L'onde bondit : les uns sur la cime des flots Demeurent suspendus ; d'autres au fond des eaux, Roulent épouvantés de découvrir la terre : L'onde, en grondant, répond aux éclats du tonnerre ; Le fond des mers bouillonne, et les sables mouvants Sont poussés par les flots et battus par les vents.
Énée, qu'alarme le danger de ses compagnons et qui lui-même craint de périr sans gloire dans F abîme des mers, regrette de n'être pas mort, les armes à la main, sous les remparts de Troie, et il implore les dieux. Neptune entend sa prière, gourmande les vents, d'un mot calme la tempête, et pousse les navires troyens dans un port inconnu. Énée et son fidèle Achate vont à la décou- i verte; ils rencontrent une femme qui leur apprend que la terre où ils ont abordé, est l'empire de la belle Didon. | la veuve de Sichée; elle engage Énée à se rendre à Cartilage et à se présenter à la reine, puis elle s'éloigne: mais à l'œil du héros
Elle offre, en détournant sa tête éblouissante, D'un cou semé de lis la beauté ravissante : De ses cheveux divins les parfums précieux Semblent, en s'exhalant, retourner vers les cieux : Sa robe, en plis flottants, jusqu'à ses pieds s'abaisse; Elle marche, et son port révèle une déesse.
Celle femme <vsi en effet Vénus, ta mère d'Énée, qui a obtenu de Jupiter que la colère de Jimon serait impuissante ei que Pordre des destins serait accompli.
Énée obéit et se rend à Cartilage. Didon lui apparaît dans tout l'éclat de sa gloire et de sa beauté; elle accueille en reine le héros troyen, le conduit dans son palais, et prépare une fête splendide pour célébrer son arrivée. Par ordre de Vénus, l'amour, sous les traits du jeune àscagne, fils d'Énée, inspire à Didon une tendre compassion pour le bel étranger que le destin a conduit ,i sa cour. Elle lui demande le récit de ses malheurs, de sa gloire, et ce récit, qui présente, dans le tableau si terrible de la ruine de Troie, le spectacle si touchant des vertus du héros qui a sauvé son père et ses dieux au péril de sa vie, ne permet plus à la malheureuse Didon de combattre son fatal amour.
Lorsque Virgile eut achevé la lecture de ce second (liant de son poëme où sont retracés tous les détails de celte horrible nuit, qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle, un enthousiasme unanime éclata parmi ses auditeurs. On ne se lassait pas d'admirer par quelle inspiration du génie le poëte avait trouvé le secret d'amener sans effort le récit de cette grande catastrophe qui semblait manquer à l'Iliade, et tous étaient d'accord pour reconnaître qu'Homère lui-même n'aurait pu atteindre à un pathétique plus sublime et plus touchant. L'un rappelait le magnifique épisode de Laocoon et prédisait qu'un statuaire y trouverait un chef-d'œuvre ; l'autre citait la description de l'incendie de Troie et défiait tout fart des Apelles d'enfanter un pareil tableau. Un troisième, appelant sa mémoire à son secours, répétait cette belle comparaison de la chute d'Ilion :
Ainsi, comme un vieux pin, qui du haut des montagnes,
Dominait fièrement sur les humbles campagnes,
Lorsque des bûcherons, réunissant leurs bras,
De son tronc ébranlé font voler les éclats,
L'arbre allier, balançant sa tête chancelante,
Menace au loin les monls de sa chutcpesante ,•
Attaqué) mulilé, déchiré lentement,
Enfin, dans un dernier et long gémissement,
11 épuise sa vie, il tombe, et les collines
Retentissent du poids de ses vastes ruines :
Ainsi croule Ilion.
Mais ce qui avait surtout excité l'admiration et même arraché des larmes parmi les auditeurs, c'était le récit de la mort du vieux Priam. Auguste, qui l'avait retenu en entier, se plut à le redire :
Voyant les Grecs vainqueurs au sein de ses remparts, Son antique palais forcé de toutes parts, L'ennemi sous ses yeux, d'une armure impuissante, Ce vieillard charge en vain son épaule tremblante, Prend un glaive à son bras dès longtemps étranger, Et s'apprête à mourir plutôt qu'à se venger. Dans la cour du palais de ses rameaux antiques, Un laurier, embrassant les autels domestiques, Les couvrait de son ombre : en ces lieux révérés, Hécuhe et ses enfants ensemble retirés, Ainsi qu'aux sifflements des tempêtes rapides S'attroupe un faihle essaim de colombes timides, Le pressaient; embrassaient les images des dieux. Dès qu'elle voit Priam, vainement furieux, Par un dernier effort oubliant sa faihlesse, Saisir les dards rouilles qu'illustra sa jeunesse : « Cher époux, dit Hécuhe, où courez-vous, hélas! Contre un destin cruel que peut ce faible bras? Mon Hector même en vain renaîtrait de sa cendre. Approchez : de nos dieux l'autel va nous défendre, Ou sous le même fer nous expirerons tous. » Par ces mots, du vieillard désarmant le courroux.
La reine enfin l'entraîne et le place auprès d'elle. Tout à coup de Pyrrhus fuyant la main cruelle, A travers mille dards, un dernier tilsdu roi S'échappe, et «lu palais dépeuplé par l'effroi Traverse tout sanglant la longue galerie. Pyrrhus le suit : déjà, tout bouillant de furie, 111e presse, il le touche, il l'atteint de son dard. Enfin, au saint autel, asile du vieillard, Son iils court éperdu, tend les liras à son père, Hélas! et dans son sang, tombe aux pieds de sa mère. A ce spectacle affreux, quoique sûr de la mort, Priam ne contient plus son généreux transport : « Que les dieux, s'il en est qui vengent l'innocence, T'accordent, malheureux, ta juste récompense; Toi, qui d'un sang chéri souilles mes cheveux blancs, Qui sous les yeux d'un père égorges ses enfants ! Toi, fils d'Achille ! Non : il ne fut point Ion père ; D'un ennemi vaincu respectant la misère, Le meurtrier d'Hector, dans son noble courroux, Ne vit pas sans pitié Priam à ses genoux, Et pour rendre au tombeau des dépouilles si chères, 11 me renvoya libre au palais de mes pères; Tiens, eruel...» A ces mois au vainqueur inhumain 11 jette un faible trait, qui du solide airain, Effleurant la surface avec un vain murmure, Languissamment expire et pend à son armure. — « Eh bien, cours aux enfers conter ce que tu vois, A mes nobles aïeux, va dire mes exploits : Dis au fils de Thétis que son sang dégénère : Mais avant, meurs! » — 11 dit, et d'un bras sanguinaire, Du monarque traîné par ses cheveux blanchis, Et nageant dans le sang du dernier de ses fils, 11 pousse vers l'autel la vieillesse tremblante : De l'autre, saisissant l'épée étincelanle, Lève le fer mortel, l'enfonce et dans son flanc Arrache avec la vie un vain reste de sang.
Chacun, dans l'auditoire, applaudit de nouveau à ces beaux vers récités par Auguste, et ce fut vainement qu'Horace voulut leur comparer ceux qui peignent la
lU LITTÉRATURE ROMAINE.
fuite glorieuse du héros, emportant son vieux père et ses dieux à travers les ruines de sa patrie.
Virgile, reprenant la lecture de son poëme, fait raconter à Énée les dangers qu'il a courus après avoir quitté Troie. On trouva que l'aventure de l'île des Cyclopes avait moins d'intérêt que celle d'Ulysse chez Polyphème, et que l'épisode des Harpies était une tradition peu cligne de l'épopée; mais on reconnut le grand poëte dans la touchante entrevue d'Énée et d'Andromaque au tombeau d'Hector. On y admira sous quels nobles traits il avait peint l'inconsolable douleur et la sublime résignation de la veuve du plus grand des Troyens et de la mère du jeune Astyanax, plus grande peut-être dans l'esclavage et le malheur que lorsque les triomphes de son époux et les caresses de son fils la rendaient la plus glorieuse des femmes et la plus heureuse des mères. Jamais aucun poëte de la Grèce, jamais Homère lui-même n'avaient déployé une sensibilité plus profonde et plus vraie que Virgile dans ce bel épisode d'Andromaque.
L'émotion qu'il avait produite durait encore lorsque commença la lecture du quatrième chant. La reine de Carthage s'est abandonnée sans crainte au charme qu'elle éprouve à écouter Énée ; son âme reste comme suspendue aux lèvres du héros, et lorsqu'il a cessé de parler, elle écoute encore. Junon a vu naître cet amour qui doit servir son projet d'écarter les Troyens du Latium. Vénus elle-même, qui craint de nouveaux dangers pour les jours de son fils, se joint à Junon pour retenir Énée dans les murs de Carthage et l'y enchaîner par un nouvel hymen. Didon veut associer le chef des Troyens aux destinées de son empire. Mais comment lui faire oublier les promesses et les ordres du destin ? Junon et Vénus
eonspirenl avec la reine de Carthage, elles veulent que la récompense el l'honneur lui lassent un devoir de sacrifier son brillant avenir à l'amour de Didon. Leur volonté fatale s'accomplit :
Déjà la Renommée, en traversant les airs,
En a semé le bruit chez cent peuples divers.
Faible dans sa naissance et timide à sa source,
Ce monstre s'enhardit et s'accroît dans sa course.
La terre l'enfanta pour se venger des cieux ;
Elle aime à puhlier les faiblesses des dieux.
Digne sœur des géants qu'écrasa leur tonnerre,
Son iront est dans l'Olympe et ses pieds sur la terre :
Rien ne peut égaler son bruit tumultueux,
Rien ne peut égaler son vol impétueux ;
Pour voir, pour écouter, pour semer les merveilles,
Le monstre ouvre à la fois d'innombrables oreilles,
Par d'innombrables yeux surveille l'univers,
Et par autant de voix fait retentir les airs.
La nuit, d'un vol bruyant il poursuit sa carrière;
Jamais le doux sommeil ne ferme sa paupière :
Le jour, il veille assis sur le palais des rois,
Et de là, répandant son effrayante voix,
A l'univers surpris incessamment raconte
La vérité, l'erreur, et la gloire et la honte.
Parmi cent bruits divers, la déesse, en son cours,
D'Enée et de Didon publiait les amours.
« Un Troyen disait-elle est entré dans Carthage;
Un secret hyménée à la reine l'engage :
El tous deux, oubliant le soin de leur grandeur,
Se livrent sans remords à leur coupable ardeur. »
Jupiter est informé par le jaloux Iarbe, son fils, du
mépris que l'on fait de ses ordres et des arrêts du destin.
Il envoie Mercure, son messager, rappeler Énée au sen-
1 timent de ses devoirs. Mercure accomplit la mission, el
I parle au nom du souverain des dieux. Le héros troyen
j ne peut hésiter à obéir. L'envoyé de Jupiter lui a dit :
De la postérité, pourquoi trahir l'espoir? Pourquoi trahir un fils sur qui déjà se fonde Le sort de l'Italie et l'empire du monde?
Énée ordonne à ses compagnons de tout préparer en secret pour le départ, mais ce secret ne peut échapper à Pœil d'une amante. Didon a tout vu, elle sait tout. Que peut répondre Ënée à ses reproches, à ses prières, h ses larmes? Qu'il obéit à la volonté des dieux; que l'intérêt de son fils, non moins que Tordre de son père, lui commandent le plus douloureux des sacrifices, et que ce fatal départ est l'arrêt du destin, non le vœu de son cœur :
Durant ces mots, Didon dévorant son offense, A peine à contenir sa longue impatience, Avec le froid dédain de son courroux allier, Le mesure des veux, le parcourt tout entier, Se détourne en silence, et de sa sourde rage, En ces mots à la fin laisse éclater l'orage : « Non, tu n'es point le fils de la mère d'Amour; Au sang de Dardanus, tu ne dois point le jour. N'impute point aux dieux la naissance d'un traître ; D'une race divine, un traître n'a pu naître : Moins horrible que toi, le Caucase en fureur De ses plus durs rochers fit ton barbare cœur; Et du tigre inhumain la compagne sauvage, Cruel, avec son lait t'a fait sucer sa rage. Car enfin, qui m'arrêle? Après ses durs refus, Après tant de mépris, qu'attendrais-je déplus? Auteur de lous mes maux, a-t-il plaint mes alarmes? Ai-je pu de ses yeux arracher quelques larmes? S'est-il laissé fléchir à mes cris douloureux ? A-t-il au moins daigné tourner vers moi les yeux ? Prosternée à ses pieds, plaintive, suppliante, N'a-t-il pas d'un front calme écouté son amante? Le cruel! quand pour lui, j'ai tout sacrifié, M'a-t-il pour tant d'amour rendu quelque pitié? Ah ! de ses cruautés quelle est la plus coupable?
6 tle l'hymen trahi, vengeresse équitable,
Junonl qu'atlcnds-tu donc? Ton époux n'est-il plus
Et la terreur du crime, et l'appui des vertus?
Des vertus I A quel signe, ô dieu! les reconnaître?
A qui se confier, quand Ënée est un traître?
Sans secours, sans asile, errant de mors en mers,
Par les flots en courroux jeté dans nos déserts,
Je l'ai revu, l'ingrat! Des fureurs de l'orage
J'ai sauvé ses sujets, ses vaisseaux du naufrage.
Je lui donne mon cœur, mon empire, ma main :
O fureur! et voilà que ce monstre inhumain
Ose imputer aux dieux son horrible parjure,
Me parle et d'Apollon, et d'oracle et d'augure!
Pour presser son départ, l'ambassadeur des dieux,
Est descendu vers lui de la voûte des cieux :
Dignes soins, en effet, de ces maîtres du monde!
En effet, sa grandeur trouble leur paix profonde!
C'en est assez, va, pars, je ne te reliens pas :
Va chercher loin de moi, je ne sais quels états.
Au tranquille bonheur que t'offrent ces rivages,
Va, préfère les vents, les flots et les orages;
Pour prix de mes bienfaits donne-moi le trépas.
S'il est encore un dieu redoutable aux ingrats,
J'espère que bientôt, pour prix d'un si grand crime,
Brisé contre un écueil, plongé dans un abîme,
Tu paieras mes malheurs, perfide ! et de Didon
Ta voix, ta voix plaintive invoquera le nom ;
Et moi, je poursuivrai l'ingrat qui me délaisse;
Absente, à tes regards je m'offrirai sans cesse.
Des funestes brandons prêts à me dévorer,
Barbare, à ton départ les feux vont t'éclairer;
Et, lorsque de mon corps affranchissant mon âme,
Les dieux de mon destin auront coupé la trame,
Ne crois pas m'échapper : à toute heure, en tous lieux,
Spectre pâle et sanglant, j'assiégerai les yeux.
Oui, je serai vengée ; et dans l'empire sombre,
Le bruit de les malheurs viendra charmer mon ombre. »
Ces menaces, ces prières ne peuvent rien contre Foraire des dieux. Le destin veut qu'Énée reste inflexible; il
pleure cependant sur la malheureuse Didon, mais des larmes sont tout ce qu'il peut donner à la reine qui lui a tout sacrifié, sa gloire, son repos, son honneur. Des larmes!... qu'est-ce pour Didon que des larmes? C'est le sang de l'ingrat qu'elle demande ; c'est la mort de son fils, de tous les Troyens que sa vengeance invoque à grands cris. C'est peu encore. Sa haine prophétise l'avenir de la grande lutte qui doit naître entre la cité qu'elle a fondée et la ville que doit fonder Énée, entre Carthage et Rome. Résolue à ne pas survivre à sa honte et à son abandon, elle prépare un bûcher sur lequel elle place les vêtements et les armes du traître qui la fuit, et apercevant de loin les voiles qui s'éloignent du port, elle se frappe du glaive que l'ingrat lui a laissé. Bientôt la flamme s'élève du bûcher qui la consume; Énée la voit briller, à l'horizon, et c'est à peine, s'il donne un regret à la reine qui meurt pour lui.
Virgile venait d'achever la lecture de ce magnifique épisode de Didon, qui, à lui seul, est tout un poëme, et les applaudissements se taisaient. L'émotion était trop profonde pour qu'on songeât à l'exprimer, autrement que par des larmes. Jamais la poésie n'avait obtenu un plus beau triomphe, elle s'était fait oublier. Cette hardie fiction de faire mourir Didon deux cents ans avant sa J naissance, pour mettre en présence Rome et Carthage, en la personne de leurs fondateurs, était devenue une réalité : c'était Didon elle-même qu'on venait de voir et d'entendre. On avait frémi de ses menaces, on s'était attendri à ses prières, on avait pleuré à ses larmes. On avait assisté aux tristes apprêts de sa mort; on l'avait entendue exhaler ses derniers vœux sur sa couche de llammes , et le coup mortel qui l'avait frappée avait
atteint tous les cœurs. Aussi nul n'avait pensé à applaudir, nul ne s'était dit qu'il y avait là un poète qui récitait ses vers, un empereur qui les écoutait; on n'était plus à Rome, on était à Carthage, et toutes ces âmes romaines s'étaient éprises de pitié pour cette belle reine qui avait bâti la rivale de Rome et légué à son peuple sa haine contre les Romains.
Lorsque enfin cette émotion générale se fut calmée, les poètes, en qui ne s'éteint jamais complètement un sentiment de jalousie, se demandèrent s'il n'était pas possible de retrouver la Didon de Virgile dans la Calypso d'Homère ou dans l'Ariane d'Apollonius. Mais cette comparaison ne lit que grandir encore, dans leur estime et leur admiration, la création du poëte romain. Elle leur parut même si sublime, qu'ils ne songèrent point à le blâmer d'avoir sacrifié Énée à Didon, en le montrant si froid et si ingrat, quand elle est si noble et si touchante. Peutêtre pensaient-ils que le beau rôle en amour appartient à celui qui le premier trahit la foi jurée, et qu'après tout il vaut encore mieux être bourreau que victime. Cette opinion devait être en faveur dans la ville qui s'était faite la maîtresse du monde.
Pendant la lecture du cinquième chant presque entièrement consacré aux jeux funèbres qu'Ënée fait célébrer sur la tombe de son père Anchise, on eut souvent occasion d'admirer la grâce et la fécondité du génie du poëte qui savait ainsi varier ses tableaux. Le combat du ceste entre Darès et Entelle, et la joute sur les eaux, où le poëte, en nommant les principaux chefs troyens, flattait l'orgueil des premières familles de Rome, obtinrent un suffrage unanime; on trouva seulement quelque froideur dans les regrets que le héros troyen donne à son père, et
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Homère cette fois parut remporter sur son imitateur, dans le tableau de la douleur d'Achille pleurant sur les cendres de son ami Patrocle. Ënée obéit à un usage, Achille obéit à son cœur; la piété du fils est loin d'égaler la tendresse de l'ami. Cependant elle va enfanter un chef-d'œuvre, et cette fois, si Virgile suit encore le vol d'Homère, c'est pour s'élever plus haut que lui. Énée, inquiet sur l'avenir, descend aux Champs-Elysées pour y interroger son père, non sur les temps passés, ou présents, comme le fait Ulysse dans Homère, mais sur les temps qui île sont pas encore ; il ne veut point lui demander, comme le roi d'Ithaque, quel est le sort de sa famille, mais quelles seront les destinées de ses descendants. C'est l'avenir de Rome qui se révèle aux yeux des Romains; c'est Romulus, Numa, Brutus, Scipion, Caton et César qui leur apparaissent dans tout l'éclat de leur grandeur future. Toutes les traditions nationales, qui depuis sept siècles composent la grande histoire du peuple romain, tous ces triomphes dont il est si fier, ne seront plus des souvenirs périssables : la poésie les a gravés de la main du génie sur un monument plus durable que la pierre et l'airain, et ce monument, c'est le poëme de Virgile, c'est Y Enéide. Et quelle n'est pas la joie de celui qui fut le triumvir Octave, le collègue d'Antoine et de Lépide, d'entendre la voix prophétique du poëte, s'écrier :
Mais celui que le ciel promit par cent oracles, Pour qui seront les dieux prodigues de miracles, Le second des Césars, le premier des humains, C'est Auguste : c'est lui dont les puissantes mains, Rendront au Latium, heureux par son génie, Ce brillant âge d'or de l'antique Ausônie...,.
Non! Hercule, vainqueur de ses fameux rivaux Dont la terre vengée admira les travaux, Hercule, triomphant du monstre d'Érimanlhe, Qui de Lerne à ses pieds foula l'Hydre écumanle, Dont la flèche atteignit la biche aux pieds d'airain; Non, le dieu de Nysa, qui sut plier au frein Des tigres asservis à ses mains souveraines; Qui. de festons de pampre entrelaçant leurs rênes, Jusqu'aux portes du jour a fait voler son char, N'ont point vu tant de lieux qu'en a conquis César.
A ces vers qui consacrent sa gloire, l'empereur s'incline devant le poëte, comme devant un dieu qui l'associe à son immortalité. Que sont les louanges vulgaires de ses courtisans près de ce magnifique éloge? Quelles basses flatteries pourront désormais charmer l'oreille de César, depuis qu'il a entendu Virgile apprendre son nom aux échos de l'avenir?
Mais tout à coup le poëte a pris un accent douloureux et sombre. Un nuage de tristesse a obscurci son front radieux, et tout l'auditoire, sans en comprendre encore la cause, semble déjà partager sa pénible émotion. La belle Octavie s'approche et paraît écouter avec un nouvel intérêt :
Alors brille à leurs yeux un guerrier plein de charmes, Joignant l'éclat des traits à l'éclat de ses armes : Tout respire dans lui la grâce et la vertu ; Mais son regard est triste et son front abattu. « 0 mon père, excusez ma vive impatience : Auprès de Marcellus, quel jeune homme s'avance? Mon père, est-ce son fds, ou quelqu'un de son sang? Que ce nombreux cortège annonce bien son rang ! Entre ces deux guerriers, quel air de ressemblance! Mais seul, parmi ce bruit il garde le silence : Lui seul à tant d'honneurs demeure indifférent. Ah ! que demandes-tu, dit Anchise en pleurant :
Cette fleur, d'une tige en héros si féconde,
Les destins ne feront que la montrer au monde.
Dieux, vous auriez été trop jaloux des Romains
Si ce don précieux fût resté dans leurs mains!
Pleure, cité de Mars : Pleure Dieu des batailles;
Oh ! combien de sanglots suivront ses funérailles !
Et toi, Tibre, combien tu vas rouler de pleurs,
Quand son bûcher récent t'apprendra nos malheurs !
Quel enfant, mieux que lui, promettait un grand homme?
Il est l'orgueil de Troie : il l'eût été de Rome.
Quelle antique vertu! quel respect pour les dieux!
Kul n'eût oser braver son bras victorieux,
Soit qu'une légion eût marché sur sa trace,
Soit que d'un lier coursier il eût guidé l'audace.
Ah! jeune infortuné, digne d'un sort plus doux,
Si tu peux du destin vaincre un jour le courroux,
Tu seras MarcellusL..
A ce nom, à ce portrait du fils qu'elle a perdu et qu'elle pleure toujours, la malheuseuse Octavie, trop faible contre une si vive émotion, n'a que la force de se jeter évanouie dans les bras du poëte. Ses larmes coulent comme le jour funeste où ce fils, destiné à l'empire parle choix d'Auguste et par ses vertus, fut enlevé à son amour; mais ses larmes sont moins amères, sa douleur est moins poignante. Il lui semble qu'un baume consolant vient d'êlre versé sur sa blessure, et lorsqu'elle ouvre ses beaux yeux, c'est un regard de reconnaissance qui se fait jour à travers ses pleurs , et qui porte à l'âme du poëte la récompense de sa touchante inspiration.
Après ce sixième chant, où le génie de l'épopée paraissait avoir atteint son plus haut point de perfection, on se demanda si Virgile n'avait pas eu tort de prodiguer, dans la première partie de son poëme, de si grandes beautés, qu'il devait lui être impossible de se maintenir à une
telle élévation dans la carrière qu'il avait encore à parcourir. On lui donc peu surpris de voir que, si dans les six premiers (liants de V Enéide, Virgile s'était montré en imitant l'Odyssée, le rival et souvent le rival heureux d'Homère, dans les six derniers où il avait imité l'Iliade, il était presque constamment resté inférieur à son modèle. L'arrivée en Italie d'un héros, annoncé par d'anciens oracles, la lutte qu'il engage contre un tyran farouche et un prince belliqueux, auxquels il enlève à l'un son royaume, ta l'autre sa fiancée; les dieux et les peuples s<ï partageant entre les deux rivaux; enfin la fondation delà ville éternelle : tels étaient les grands événements annoncés par le poëte; mais on trouva que son vol avait moins de hardiesse et d' élévation, et qu'il avait manqué de force ou de temps pour achever son œuvre comme il l'avait commencée. Au lieu des grands caractères que Ton s'attendait à voir se développer, à la manière des héros de l'Iliade, on trouva un monarque qui n'a pas une volonté h lui, qui, après avoir reçu les Troyens avec cordialité, permet à la reine et à son gendre futur de leur faire la guerre, et se renferme dans son palais pour ne pas y prendre part; une princesse qui semble indifférente à la guerre sanglante dont elle est l'objet; une reine qui cherche dans le suicide une consolation à la défaite de ses peuples ; un tyran dont la cruauté révolte sans effrayer, enfin deux héros dont le combat n'excite aucun intérêt, ni pour le triomphe de l'un ni pour la chute de l'autre. A la vérité, le poëte des six premiers chants se révèle encore tout entier dans une foule de passages tels que l'épisode de Nisus et Euryale, les funérailles de Pallas, et la description du bouclier d'Énée. On ne peut se défendre de quelque intérêt pour Lausus,
le fils du cruel Mézencc et pour la belle Camille, la reine dos Volsques. Mais ce n'est plus cet enthousiasme qui éclatait presque à chaque instant, lorsque le poëte racontait le dernier jour de Troie, allumait le bûcher de Didon, ou soulevait devant son héros le voile de l'avenir. Virgile ne se trompa point sur l'effet qu'avait produit la lecture de son poëme. Personne ne sent mieux que le poëte luimême ce qui manque à son oeuvre : malheur à celui dont rameur propre parle plus haut que la conscience! Les louanges que donnèrent à Virgile Auguste et les amis du. poëte ne l'empêchèrent point de reconnaître qu'il avait encore beaucoup à faire pour élever Y Enéide au niveau de •'Odyssée. Il lui semblait entendre dans la postérité une voix qui disait :
Il n'est aucun homme, poëte où guerrier, qui l'ait emporté, en tous points, sur le reste du genre humain. Homère n'a point d'égal en génie; Virgile n'en a point en jugement. Ce n'est pas qu'Homère manque de jugement, parce que Virgile en a plus que lui, et que Virgile n'ait point de génie, parce qu'il en a moins qu'Homère. Mais faut-il les comparer l'un à l'autre? Homère a plus d'invention; Virgile a plus d'art: l'un crée avec plus de hardiesse, l'autre met en œuvre avec plus de goût. Homère maîtrise et domine son lecteur, Virgile le charme et le séduit. Homère a plus de grandeur, Virgile plus de sensibilité ; l'un étonne, l'autre émeut. Homère prodigue ses t résors avec profusion ; Virgile donne les siens avec magnificence. Homère, comme le Nil, répand d'immenses richesses par de subites inondations; Virgile apporte les siennes comme un fleuve abondant et réglé dans son cours. Chacun de ces poètes ressemble à son héros. Homère est irrésistible comme Achille : tout fuit devant lui
tout cède; plus le tumulte s'aCcroit, plus il brille, plus il esl grand. Virgile, avec une tranquille audace, comme Énée, se possède toujours, et, dans Faction même, il voit tout, il dispose tout. Dans le merveilleux, Homère, comme son Jupiter lorsqu'il veut effrayer le monde, ébranle l'Olympe, embrase les cieux, et fait gronder la foudre. Virgile rossembleau même dieu, mais seulement lorsqu'il délibère, dans sa souveraine sagesse, sur les destinées des empires et qu'il veille au bonheur des hommes. Homère enfin, c'est le soleil qui s'élance éblouissant du sein des mers; Virgile, c'est le soleil qui s'y replonge radieux.
Virgile, écoutant cette voix de la postérité, et jugeant lui-même son œuvre imparfaite, partit pour la Grèce afin de s'inspirer du climat et des lieux qui avaient inspiré Homère. Il sentait bien qu'il ne pourrait jamais échapper au reproche d'avoir imité le chantre d'Achille, qui l'avait devancé dans la carrière, et qui, peut-être imitateur luimême, paraissait cependant avoir tout créé, même les dieux; mais il espérait, sinon atteindre son modèle, du moins s'en approcher assez près, pour que la postérité pût les confondre dans son admiration. Auguste, son bienfaiteur et son ami, le trouva à Athènes, épuisé par les veilles et les souffrances ; il l'emmena avec lui, dans l'espérance que le ciel de l'Italie rendrait au poëte ses forces et sa santé. Mais arrivé àBrindes, dans la Calabre, il ne put aller plus loin. Les fatigues du voyage avaient usé en lui les derniers ressorts de la vie ; et, à cette heure fatale où l'homme, en présence de l'éternité, s'humilie sous le regard de Dieu, il sembla à Virgile que son œuvre inachevée devait mourir avec lui. Il écrivit un testament qui partageait ses biens entre son bienfaiteur et ses amis,
el leur recommandai l d'anéantir Y Enéide, comme indigne d'occuper l'avenir.
L'empereur défendit d'obéir au poëte et eut même le bon esprit de publier son œuvre, sans y rien changer. Virgile fut nommé le Prince des poètes latins, et surnommé l'Homérique, par ses contemporains. La postérité n'a rien retranché de ces titres de gloire, et si le reproche d'avoir imité Homère pouvait encore troubler son repos dans le séjour des mortsr qu'il compte, s'il le peut, le nombre toujours croissant de ses propres imitateurs, et son ombre sera consolée.