SIXIEME LEÇON
Dans l'un de ces vastes jardins qui, au siècle d'Auguste, offraient, au sein même de Rome, tous les charmes de la campagne, des ombrages, des fleurs, un air pur, la solitude et le silence; par un de ces beaux jours, qui sont une des gloires de l'Italie, trois Romains, dont le costume appartenait à Tordre des chevaliers, s'entretenaient familièrement à l'ombre d'un platane, qui étendait, sur leurs têtes, ses rameaux hospitaliers. Leur conversation, animée par un vin vieux de Falerne, que de jeunes et jolies esclaves leur versaient dans des coupes d'or, était étrangère aux graves intérêts qui occupaient alors le nouvel empire romain. La république et la liberté n'étaient plus dans Rome que comme ces dieux de l'Olympe que l'on adorait encore par habitude, mais auxquels on ne croyait plus, et les trois personnages, qui noyaient dans le vin les regrets du passé, s'inquiétaient peu que Rome fût libre, pourvu que César Auguste fût tout-puissant. L'un d'eux était le poëte Lucius Varius, homme d'esprit et de goût, plus renommé par ses bons conseils que par ses bons vers, et dont le suffrage était plus envié
des poêles que celui de Mécène même. Fier de cette position, il ne se hâtait point de terminer un poème qu'il avait commencé en faveur d'Agrippa et d'Auguste, dans la crainte de perdre sa réputation de poëte. Il pensait, sans doute, que son meilleur titre pour juger les ouvrages des autres était de n'en avoir fait aucun. Le second, était fauteur des Bucoliques et des Géorgiques, occupé alors de la composition d'un grand poëme épique qui devait le placer au niveau d'Homère, et que Rome attendait avec impatience. Le troisième était Mécène, l'ami, le confident de César Auguste. Modèle accompli de cette urbanité qui faisait le charme de la cour impériale, dispensateur éclairé et juste des bienfaits du souverain, ami plutôt que protecteur des hommes de génie et de talent, dont il se plaisait à entourer le trône de son maître ; ennemi déclaré de la bassesse, de l'intrigue et de la médiocrité, Mécène avait mérité qu'on dît de lui que le soleil cesserait de luire, et les rivières de couler, plutôt que Mécène de faire du bien. Sa munificence et sa libéralité étaient telles que l'on n'osait plus louer, en sa présence, ni un tableau venu de la Grèce, ni une statue apportée de Corinthe. ni un vase d'or ou de cristal ciselé dans Syracuse, de peur de trouver, en rentrant chez soi, l'objet rare et précieux d'une louange indiscrète. Mais cette munificence ne provenait point d'une vanité fastueuse, mais d'une bonté naturelle, d'une bienveillance intelligente, d'une noble générosité. Ce même homme, dont la maison était toujours ouverte aux poètes, aux orateurs, et aux philosophes. quel que fût leur rang ou leur naissance et qui la fermait constamment aux bateleurs,- aux bouffons, aux intrigants el aux sols, cet homme qui n'accorda jamais son amitié au hasard et sans examen, et qui préférait à l'éclat des
richesses el des grands noms, les talents, le savoir et la probité, cet homme, qui fut courtisan sans bassesse, riche sans avarice, puissant sans orgueil, libéral sans ostentation, généreux sans prodigalité et poète sans envie, fut aussi le hardi conseiller, le fidèle ministre, le courageux favori qui, arrachant des mains de son maître la hache des proscriptions, avait osé lui dire ; « Sors d'ici, bourreau? » Cet homme était Mécène.
Les trois amis, car Varius, Virgile et Mécène ne se donnaient pas un autre nom, cherchaient à résoudre une question littéraire, à laquelle le confident d'Auguste paraissait attacher quelque importance. « Pourquoi, disaitil, notre littérature latine qui, grâce à vous, mon cher Virgile, n'a plus à envier aux lettres grecques, leur Théocri te, et qui bientôt même leur opposera un nouvel Homère, n'a-t-elle rien produit encore qu'on puisse comparer à Pindare, à Ànacréon? N'avons-nous pas, dans notre histoire, des héros plus dignes que les vainqueurs des jeux Pythiens ou Olympiques, d'inspirer la lyre des poètes? Qu'est-ce qu'un laurier cueilli dans la poussière de l'arène, auprès de ces palmes triomphales, enlevées aux peuples du monde? Qu'est-ce que la. conquête d'un vase d'or ou d'un trépied de bronze, comparée à celle de vingt empires que Rome a soumis à ses lois? Certes, aucun peuple ne ceignit son front de plus de couronnes, n'enrichit ses temples de plus de trophées que le peuple romain ; et cependant aucun poêle de Rome n'a osé détatacher, du temple des Muses, la lyre de Pindare, qui, depuis des siècles, reste plus silencieuse encore que celle de Sophocle et d'Euripide. Et nos belles Romaines, quel doit être leur dépit de ne pas trouver parmi nous un Ànacréon, pour chanter l'amour qu'elles inspirent! Ont-
elles donc moins de grâce, moins de beauté que ces Laïs et ces Aspasies qui voyaient à leurs pieds les héros, les poètes et les sages de la Grèce? Le plaisir, l'amour et la volupté, ne sont-ils pas des divinités de Rome aussi bien que d'Athènes; les roses qui parent nos jardins ont-elles moins de fraîcheur, le vin qui remplit nos coupes a-t-il moins de parfums, les esclaves qui le présentent à nos lèvres ont-elles moins de charmes que les roses qui couronnaient le front du poëte de Théos, que les vins dont il enivrait sa raison, que les esclaves qui charmaient encore sa vieillesse? C'est une honte pour Rome de n'avoir encore ni Pindare ni Anacréon. J'en cherche en vain la cause. Nous faudra-t-il toujours remonter aux chansons infâmes, aux rhythmes grossiers des Saliens pour trouver parmi nous des monuments de la poésie lyrique? Et quels monuments! C'est avec raison qu'Auguste en a fait jeter aux flammes la plus grande partie. Ils ne méritaient pas d'occuper les rayons de cèdre de nos bibliothèques : ils usurpaient une place qui peut-être ne sera jamais remplie. »
— Mon cher Mécène, si notre muse lyrique, répond l'auteur des Géorgiques, n'a rien produit encore dont Rome puisse s'enorgueillir, c'est notre langue, toujours rebelle au rhythme musical, qui s'y oppose. La langue des Grecs est elle-même une musique, tous les mots en sont doux, harmonieux, sonores; aussi les premiers poètes chantèrent, et leurs chants se gravèrent aisément dans la mémoire, par le double attrait du rhythme et de la mélodie. Leur inspiration trouvait, sans effort, des accents qui répondaient à leurs pensées, à leurs sentiments, à leurs passions. Tout en Grèce est empreint d'harmonie. Les statues de Phydias et de Praxitèle, les tableaux de Zeuxis
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el cTApeHes, non moins que les colonnes du Parthénon, semblent se revêtir d'une teinte harmonieuse qui charme la Mie. Le murmure des ruisseaux y paraît plus doux, le chant do* oiseaux plus suave, la voix de l'écho plus sonore : comment la lyre du poëte n'y serait-elle pas plus mélodieuse, quand ton t semble chanter autour de lui? En est-il ainsi à Rome, où le bruit des armes se fait toujours entendre, à travers les clameurs de la foule qui se presse en tumulte dans le forum et dans les amphi- (héàlres, où les hurlements des bêtes féroces se mêlent aux cris du gladiateur qu'elles dévorent? En est-il ainsi à Rome où, d'un bout de l'univers à l'autre, affluent (U^ populations barbares avec leurs idiomes incultes et leurs accents sauvages? Comment notre langue, si grossière et si rude à sa naissance, se serait-elle formée et adoucie, lorsqu'il ne parvenait à nos oreilles que des sons heurtés et discords? La poésie lyrique veut être chantée; et comment le poëte latin pourrait-il trouver un rhythme favorable à la musique, lorsque les mots qui sortiraient de ses lèvres suffiraient pour détruire l'harmonie de son chant.
— Vous ne dites pas tout, ajouta Varius. Le caractère du peuple romain ne peut se plier à la mollesse du peuple d'Athènes. Il est trop grave, trop sévère, trop rude même pour comprendre les exigences délicates d'une oreille athénienne. Nos orateurs de tribune et nos acteurs de théâtre ont si peu le sentiment de l'harmonie dans leur débit, qu'ils sont forcés d'avoir un joueur de flûte pour modérer les écarts de leur voix et la ramener dans les tons qui conviennent à l'éloquence ou à la déclamation. La lyre de Pindare, de Stésichore, de Sappho et d'Anacréon est brisée, et pour en rassembler les dé-
bris, il faudrait un homme de génie qui fût à lui seul ce qu'ont été tous les poètes de la Grèce. Pensez-vous qu'il se présente jamais?
— Et pourquoi, s'écrie alors Virgile, pourquoi sous un prince comme Auguste et sous un ministre comme Mécène, le domaine des lettres ne s'agrandirait-il pas comme celui de l'empire? Rome n'est plus ce qu'elle était au temps de Caton le Censeur. Le sénat ne rend plus de décret pour chasser de nos murs les poètes et les philosophes. César au contraire les appelle, les protège, les honore et les aime. Les fleurs ont besoin pour éclore d'un soleil qui les réchauffe de ses feux. Auguste est le soleil des poètes, et vous les voyez naître en foule aux rayons de sa gloire. Il y a peu de jours encore, un jeune homme est venu me lire quelques fragments d'odes imitées de Pindare. Ce ne sont que des essais, mais Hercule, avant d'écraser de sa massue l'hydre de Lerne, s'amusait dès le berceau à étouffer des serpents. Permettezmoi, mon cher Mécène, de vous présenter mon jeune poète qui, je l'espère, sera bientôt le vôtre. 11 attend vos ordres dans le vestibule de votre palais.
— Qu'il soit le bienvenu, amené par vous, repond le ministre. Et un instant après Virgile présentait Horace à Mécène.
Quintius Horatius Flaccus avait alors environ vingtsix ans ; sa petite taille, son maintien timide et son air embarrassé n'inspirèrent pas d'abord à Mécène une grande confiance dans le talent du protégé de Virgile. Interrogé sur son pays, sa famille et les premières années de sa vie, il parut hésiter d'abord à répondre, car il avait à faire quelques aveux difficiles ; s'étant un peu rassuré :
* Je suis né, dit-il, à Vénuse, petite Aille frontière de la Lucanie el de la Pouille, Tan de Rome 688. Mon père notait qu'un affranchi ; mais toutes les vertus d'un homme libre avaient pris racine en son âme, longtemps avant qu'il eût acquis sa liberté. Jl n'avait pour tout bien qu'un champ de peu d'étendue; mais sa pauvreté qo l'empêcha point de vouloir que je fusse élevé comme l'aurait été le lils d'un sénateur. Je ne serai jamais assez insensé, pour ne pas me féliciter d'avoir eu un pareil père, et je ne dirai pas comme tant d'autres : ce n'est pas ma faute, si je n'ai pas eu des parents illustres. Que je suis loin de penser comme eux! Si la nature nous permettait, après un certain âge, de recommencer une vie nouvelle et de choisir les parents, au gré de son orgueil, heureux et satisfait des miens, je me garderais d'en chercher au milieu des faisceaux consulaires, et sur les sièges curules. Et comment oublier jamais ce que je dois à mon père? Il m'accompagna à Rome, et non content de me donner pour maître le docte et rigide Orbilius, il surveilla lui-même mes études avec cette vigilance que peut seule avoir la tendresse paternelle. Mais il ne se contentait pas de m'initier à tous les secrets de la science et à tous les enchantements des lettres grecques ; il m'enseignait encore, par ses leçons et par ses exemples, ce qu'il jugeait plus important que tout le savoir humain, la vertu. « Mon fils, me disait-il, les philosophes pourront l'apprendre mieux que moi pourquoi telle chose est bonne et telle autre est mauvaise. Tout ce que je puis taire c'est de t'inspirer l'amour des bonnes mœurs en renseignant les sages maximes de nos pères, pendant (pie tu as encore besoin d'être conduit. Quand l'âge t'aura donné la maturité de l'esprit et la force du corps,
lu seras en état alors de te gouverner toi-même. » Puis quand nous allions ensemble par la ville et sur les places publiques : « Vois-tu ce sénateur, me disait-il; il a l'estime et la confiance des honnêtes gens : c'est à lui, mon tils, qu'il faut tâcher de ressembler. Jette les yeux sur cet autre, il est tombé dans le mépris; sa naissance et sa dignité n'ont pu l'en garantir. » Il me semblait en l'écoulant entendre le bon vieillard Déméa des Adelphe* de Térence, dans les sages instructions qu'il donne à son fils. Lorsque le moment fut venu de m'envoyer à Athènes, mon père n'hésita point à se séparer de moi. J'avais dixhuit ans, et lorsque je mis le pied sur cette terre de la poésie et des arts, il me sembla naître à une vie nouvelle. Combien est grande et forte la puissance des souvenirs! Là, me disais-je, résonnait la lyre de Pindare, lorsqu'il chantait les héros et les dieux, et je croyais l'entendre; ces bosquets de rose ont vu Anacréon chanter le vin et les belles, et j'essayais de l'imiter. Plus loin, dans les jardins d'Académus, les échos semblaient redire encore les sages enseignements de Platon; les Ilots de la mer en expirant sur la rive, murmuraient à mon oreille les doux accents de Sappho, et lorsque j'élevais mes regards vers la voûte des cieux, je croyais les voir se peupler de tous les dieux d'Homère; Homère lui-même m'apparaissait dans toute sa gloire, éclairant le monde de son génie, comme son Jupiter l'ébranlait de son coup d'oeil.
« La mort du grand César vint m'arracher à mes travaux et m'imposa des devoirs pour lesquels je n'étais point fait. Brutus m'appela dans les rangs de son armée et confia même un commandement à mon inexpérience. je n'étais pas fait pour les batailles, et dans la journée de
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Philippes qui l'ut si glorieuse pour vous, noble Mécène, j'oubliai que les mères de la Grèce en remettant à leur fils un bouclier leur disaient : « Reviens dessus ou dessous ». Le mien resta sur le champ de bataille où j'aurais dû rester moi-même, et je revins à Rome, trop convaincu qu'Octave me pardonnerait sans peine d'avoir si peu nui à son "triompbe. J'avais mérité qu'on ne daignât ni me craindre, ni me punir; je cherchai dans les lettres la consolation et l'oubli du passé; et je me dis qu'ayant marché dans les combats, sur les traces d'Archiloque et ifAlcée, je devais les suivre également dans la carrière où ils avaient trouvé la gloire. L'y trouverai-je comme eux, noble Mécène? Je n'ose l'espérer. Mais si j'obtiens de vous un regard de bienveillance, mon ambition sera satisfaite. »
Mécène n'était point, comme Agrippa, un grand capitaine ; mais il faisait cas de la bravoure, et soit que l'aveu d'Horace l'eût mal disposé en sa faveur, soit qu'il n'eût pas foi dans le talent poétique d'un soldat de Brutus, il ne fit qu'un accueil assez froid au protégé de Virgile. Neuf mois se passèrent, et ces neuf mois durent paraître neuf siècles au jeune poète, avant que Virgile et Varius pussent vaincre la répugnance de Mécène. Elle céda enfin à leurs vives instances et peu de temps après le soldat de Brutus était l'ami du favori d'Auguste.
C'est qu'entre ces deux hommes il existait une singulière conformité de goûts, de penchants, de faiblesses, de vertus. C'est que tous les deux, épicuriens par nature et par principes, aimaient également le plaisir; mais en même temps, à l'exemple de leur maître Épicure, ils employaient tout leur esprit à être honnêtes ; et c'est le plus bel usage qu'on puisse en faire.
Le jour où Horace, présenté pour la première fois à Mécène, vit la richesse de ses jardins, le luxe de son palais, la recherche de sa table, la variété de ses vins, la beauté de ses esclaves, il se dit que le fils d'un pauvre affranchi ne pouvait parvenir à jouir de tous ces biens qu'à force de génie. Il désira devenir un grand poëte et il le devint. Il eut le bonheur de rencontrer sur son chemin la gloire, et il la prit pour compagne de voyage, à la condition qu'elle ne nuirait point au plaisir. C'est au plaisir qu'il sacrifia tout, honneurs, dignités, fortune ; il pouvait être riche et puissant; il se contenta d'être heureux. Il pouvait, sous la dictée de l'empereur, dont il refusa d'être le secrétaire, écrire ces décrets auxquels obéissait le monde ; il aima mieux, sous l'inspiration des Muses, écrire ces odes , ces chansons que devait admirer l'univers. L'ambition ne troubla jamais le repos de son âme, et il aimait trop son bonheur pour connaître l'envie. Il ne demandait aux dieux que de lui conserver dans son vieil âge les goûts qui faisaient le charme de sa jeunesse. Trop ami de la vertu pour aduler les vices, trop homme d'esprit pour louer des sottises, il ne se montrait l'ennemi que des méchants et des sots.
Loin d'attirer à lui l'attention par la supériorité de sa conversation, il employait souvent son esprit à faire briller celui des autres. Pendant que les poètes ébranlaient, comme le dit Juvénal, les lambris du palais de Fronton et fatiguaient les passants de la lecture de leurs ouvrages, Horace cachait les siens à la foule ignorante et ne les confiait qu'à un petit nombre d'amis éclairés. Aussi habile à manier l'éloge que la censure, il louait et blâmait sans avoir l'air d'y penser. Personne en l'écoutant ne pouvait l'accuser de lâche complaisance ni d'injustes préventions,
et comme il approuvait avec grâce, avec délicatesse, il critiquait avec tinesse, avec urbanité. C'était un philosophe aimable qui croyait que pour corriger les hommes il suffisait de les avertir et de les éclairer. Un pareil caractère devait plaire aux grands; aussi s'empressèrent-ils de lui accorder \ew estime et même leur amitié. Ils avaient alors le goût des lettres : Auguste en donnait L'exemple, et son despotisme, loin de s'appuyer sur l'abrutissement des âmes, cherchait à s'établir sur les talents, le mérite et la vérité. Le despotisme de la violence et de la brutalité n'est que de courte durée; celui qui naît de la générosité et de la clémence ressemble tellement à la liberté qu'on le subit sans le sentir; son règne alors est éternel. Tel fut celui d'Auguste, quand il cessa de craindre des rivaux.
Sans doute, lorsque Mécène présenta le jeune poëte au futur empereur, il ne lui dit pas qu'Horace abusait quelque peu de la doctrine d'Épicure ; que pour chanter le vin et les belles, comme Anacréon, il avait voulu, comme lui, les connaître et les aimer; il ne lui dit pas que ce même poêle qui célébrait dans ses vers les olives et la chicorée de sa table frugale, venait souvent s'asseoir à la sienne plus somptueuse et plus délicate et qu'il n'en sortait pas toujours avec toute sa raison; il ne lui montra pas certaines chansons, inspirées par l'orgie, que condamnaient également la décence et le goût; mais il lui dit qu'Horace avait le sens aussi juste et aussi droit que l'esprit fin et pénétrant; il lui dit que le poète, tout poëte qu'il était, avait plus de prudence, plus de raison, plus de sagesse que la plupart des philosophes; il lui dit enfin qu'ennemi de l'intrigue et exempt d'ambition, Horace n'aspirait à jouer à la cour que le rôle d'un poëte aimable
et d'un honnête homme. C'était la vérité. On ne peut s'étonner qu'un poëte comme Horace ait chanté les louanges d'un prince qui trouvait bon qu'en sa présence on exaltât la rigide vertu de Caton, quoiqu'il cherchât peu à l'imiter, et qu'un prince, comme Auguste, ait accueilli les Jlatteries délicates dont il était l'objet, prévoyant bien qu'elles parviendraient ainsi de siècle en siècle jusqu'à la postérité la plus reculée.
On peut croire qu'Auguste, Mécène et Rome entière avec eux, n'admiraient pas seulement dans Horace le rival d'Anacréon. Ils étaient sans doute charmés de la grâce infinie de ces petites pièces légères et. fugitives, où le poëte semble jouer avec son talent. Mais combien ils leur préféraient ces odes philosophiques où la morale s'embellissait de tous les charmes de la poésie, et ces chants sublimes où, rival de Pindare, il s'inspirait de l'amour de la patrie, la plus noble des inspirations ! Horace est le seul poëte de l'antiquité qui ait su monter sa lyre sur les tons les plus divers, et montrer dans tout cette supériorité qui n'appartient qu'au génie.
Reportons-nous par la pensée et par l'étude des coutumes romaines à l'un de ces soupers fins et délicats, auxquels Mécène invitait Horace et ses amis. On n'était plus au temps où le vestibule en hiver, et en été un arbre touffu servaient d'abri à une table de bois couverte seulement de pain, d'œufs, de fromage et de fruits, et autour de laquelle se pressaient, sur des sièges grossiers, la famille et les convives pour le repas du soir. A cette simplicité rustique avait succédé le luxe le plus raffiné. Le bois, l'érable, le citronnier, récaille de tortue, l'ivoire même, ornés de cuivre, d'argent, d'or et de pierres précieuses, se façonnaient en tables pour recevoir les mets les
plus rares, les vins les plus exquis, apportés à grands frais des régions lointaines. Représentons-nous Mécène et ses joyeux coin ives, le front couronné de roses el les cheveux parfumés d'essences, mollement étendus sur de riches coussins, savourant à l'envi dans des coupes d'or le cécube et le falerne. Écoutons les accords de la lyre et de la flûte qui tantôt accompagnent les voix les plus harmonieuses, tantôt préludent aux accents du poëte. Tout à coup, aux bruyants éclats de la joie, le signal du maître a fait succéder le calme et le silence. Horace a pris la lyre, il c liante: