D'IMPRIMER
ou S devons rapporter au commencement de l'année 1477 un document qui porte le nom de Matteo et nous le montre en instance auprès de la commune afin d'obtenir, pour lui et son frère Bartolommeo, l'exemption des droits à payer pour le papier destiné à l'impression , et la faculté de porter au dehors les livres qu'il se proposait de publier. Il s'oblige, en échange, à fournir un certain nombre d'exemplaires h la ville. Son ardent protecteur, Domenico Bertini, et un certain Leonardo Totti s'entremirent auprès du Conseil des Anciens pour obtenir cette faveur, qui lui fut en effet concédée pour un espace de cinq ans. C'est une note qui a son intérêt pour les bibliophiles, si on considère que douze années seulement nous séparent du jour où la merveilleuse découverte venait d'être appUquée en Italie.
Les ouvrages imprimés par les Civitali, qui restent encore aujourd'hui dans les bibliothèques, sont au nombre de deux; les exem-
CIVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE
plaires en sont plus que rares, puisque Brunet prétend qu'il n'en existe plus. Cependant la bibliothèque de Parme les possède tous les deux et, de toute façon, il les faut coter à bon droit parmi les « rarissimes ». Le premier de ces ouvrages, les Trionfi, de Pétrarque, est daté 27 mai 1477 et porte le nom de Bartolommeo tout seul avec cette note : hnpressus Lticœ liber est hic primus ubi arte^ preuve évidente de la priorité des deux frères et de l'efficacité de leur initiative.
Le deuxième volume est une oraison funèbre de Giovanni Bartolommeo Carminati Bresciano ; il est daté 1478, et ne porte plus que le nom « Civitali » (i).
Voilà une intervention qui relève singulièrement le nom de Matteo, et j'y insiste. Ce n'est pas lui qui imprime, sans doute, mais il est constant, par la teneur de la requête, qu'il prend part à ce mouvement, qu'il a la connaissance des procédés, et qu'il se fait l'intermé-
(ï) Voici le document à l'appui; il a trop d'importance pour l'histoire de la typographie, pour que nous ne le donnions pas in extenso :
« M. D. V. (civè magnificae dominationes vestrcu). Expone humilmente il vostro fedel servitore e « cittadino Matteo da Civitale, corne havendo imparato l'arte di fare libri in lettera de forma, et « di già addivissato li edificii, et facto experientia in carta montonina et bambacina, corne è noto « a molti cittadini, pertanto considerato la dicta arte essere di grande spesa supplica per se et per « li suoi fratelli, che attento il comodo ne seguita alla terra, vi piaccia lo exente dalla gabella délie « carti li abbisognassero per lo informare i libri, et il simile poterli trar fuora senza gabelle. « Offerendosi et obbligandosi di tener fornita la terra e'I contado vostro di tutti quelli libri che « pareranno necessarii al paese, con questo che niuno altro possa nè debbia far dicta arte nella « vostra citta et contado sensa espressa licentia et voluntà. Q.uod aliter ec.
« Dominas Dominicus Bertini, Leonardus Totti consuluerunt, quod supplicanti intelligatur et « sit concessa pro annis quinque proximis immunitas immittendi in civitatem Lucanam sine aliqua « solutione gabella cartas sibi opportunas et necessarias ad artem suprascriptam, et convertendas « n libros imprimendos, de quo stetur ejus juramento. Et ipsos libros per eum impressos possit « postea mittere extra territorium etiam sine ulla solutione gabelle. Insuper pro tempore et termine « dictoruni annorum quinque proximorum persévérante dicto Matteo suprascripto exercitio impri- « mendi, non possit neque debeat ulla alia persona facere dictam artem in civitate aut comitatu « Lucano sine licentia dicti Mattei sub pena ducatorum vigintiquinque pro qualibet vice appli-
< candorum de facto lucam camere pro dimidià ipsi Matteo supplicanti. Et sic obtentum fuit « partitum ad pixides et palloctas per LXViiJ consiliarios reddentes eorum palloctas albas in pixide « affirmativa, pro sic nonostantibus xviij in contrarium. >> (Archivio di Stato in Lucca, Consiglio
< le Gêner, ad ann.)
LES CIVITALI IMPRIMEURS
diaire, l'agent direct entre l'État et l'imprimeur. En favorisant ce beau mouvement, en y prenant part, Matteo s'élève au-dessus du simple Tagliapietra.
Ce n'est pas assez du grand talent qu'il a montré, il élargit son horizon; sa mémoire en bénéficiera.
TOMBEAU DE DOMENICO BERTINl (1479)
ERTiNi (Domenico), auquel la cathédrale de Lucques devait déjà l'autel du Saint-Sacrement, et qui plus tard allait l'enrichir de monuments splendides, dès 1479 avait préparé son tombeau dans le transept : il avait naturellement confié le travail à son protégé Matteo. Le Bertini voulait un sépulcre modeste pour lui et sa femme Sueva di Risalti ; l'artiste répondit à son vœu par une conception d'une extrême simplicité, un corps principal, sorte de coffre funéraire carré, divisé en trois panneaux, porté sur une base et couronné par un fronton circulaire. Le panneau du milieu porte l'inscription, les deux de droite et de gauche sont remplis par les écussons des deux familles, noués par un ruban. Dans le tympan du fronton, une lunette encadre le buste du protecteur de Matteo. Quatre crânes, deux aux angles extérieurs des deux panneaux, et deux accouplés dans l'axe, semblent écrasés entre le piédestal et le coffre.
Le buste du Bertini rappelle les meilleurs des maîtres du temps et
TOMBEAU DE POMEXICO BERTIXI
fait penser aux bustes des Strozzi du Louvre et du musée de Berlin, quoiqu'il reste très individuel et soit aussi intéressant au point de vue de l'esprit dans lequel il est conçu, comme interprétation de la nature, qu'au point de vue de son exécution, très poussée, mais qui s'arrête juste à temps. Domenico Bertini porte la lévite à col droit des secrétaires apostoliques, et la croix pectorale ; les ornements de l'étoffe, le bijou et les cheveux montrent une telle recherche de ciseau que nous n'hésitons pas à penser que c'est là un portrait posé après coup dans la lunette, et non un buste exécuté pour la place même. Dans cette dernière condition, il aurait affecté dans l'exécution la simplicité que Matteo apporte dans ses portraits de donateurs, à l'autel de Saint-Régulus et dans le tombeau de Pietro Noceto. Peutêtre Bertini conservait-il cette image dans sa demeure, et n'est-elle venue occuper la place qu'après sa mort. Quoi qu il en soit, elle ne tient au monument, ni par l'exécution, ni par la composition et la matière; et il suffit de porter une lumière entre le buste et le fond de la lunette, pour constater que dans cette cavité inaccessible aux yeux, le travail des cheveux et de la nuque est aussi poussé que celui du visage. Cette circonstance est contraire aux habitudes des artistes de l'époque, qui dégrossissent à peine tout monument fait pour être plaqué sur un fond immuable avec lequel il doit faire corps.
Domenico avait envisagé la mort avec la sérénité des grandes âmes, et il avait fait graver de son vivant, dans le tympan du monument, ce verset plein de résignation: « Brevi in sarcophago, naviter tumulandus abibo. » Il avait aussi voulu faire allusion, dans l'inscription funéraire du panneau central, au chef-d'œuvre de Matteo, à cet autel du Saint-Sacrement dont il avait fait les frais. On verra plus loin que ce Bertini, dont nous avons déjà donné en note une courte biographie, aimait à réclamer le bénéfice de sa munificence. Son monument funéraire ne nous est point parvenu intact ; il occupe aujourd'hui la face à l'extrémité du bras droit du transept; mais, en voyant les assises disjointes, on ne peut douter qu'il ait été déplacé, et cela probablement au moment où on a fait le grand changement dans lequel l'autel
CIVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE
du Saint-Sacrement a été reculé et défiguré. Là, comme partout, les passions politiques ont fait leur œuvre ; dans les deux écussons accrochés par un ruban dans chaque panneau, on a consciencieusement gratté les armes de Bertini et celles de sa femme Sueva di Risalti, défigurant ainsi le monument. Nous demeurons persuadé aussi que les tympans du fronton, aujourd'hui mesquinement bouchés par un enduit, devaient avoir reçu quelque bel ornement qui en remplissait les vides autour de la lunette.
Groupe de Saint Martin. — Porche de la Cathédrale de Lucques.