BAS-RELIEF AU BARGELLO
Je ferai observer à ceux qui n'ont fait qu'admirer d'un œil distrait ce bas-relief dans le sanctuaire d'art où figurent les plus grands sculpteurs italiens, depuis Donatello jusqu'à Michel- Ange, que la /ïjz' n'est pas entièrement terminée. Les mains demandaient à être plus poussées, le relief indiquant la niche où s'encadre la figure, est à peine dégrossi, et le calice vers lequel la figure fixe les yeux avec extase, n'est encore qu'ébauché. Nous avons retrouvé tout à l'heure, à Segromigno, ce même calice d'un arrangement singuHer, auquel sert de piédestal une tête d'ange aux triples ailes. Il faut se rappeler qu'un certain nombre d'œuvres de Matteo ne sont point achevées (c'est le sort d'ailleurs de bien des sculptures du xv<= et du xvi° siècle) ; peut-être le monument dont faisait partie ce bas-rehef n'a-t-il jamais occupé sa place définitive. Il faudrait alors abandonner l'hypothèse des deux pendants dispersés.
A la date de l'année 148 1, le 27 janvier, nous trouvons, à l'appendice du récent ouvrage déjà cité, l'Arte in Liicca^ un document curieux relatif à Matteo ; c'est un acte comminatoire du vicaire de l'évêché de Lucques, qui lui enjoint de rapporter au tabernacle du Saint-Sacrement de San Martino « les statues qu'il y a prises ». Nous aimons mieux d'ordinaire nous assimiler les documents et les mettre en œuvre que les citer in extenso ; mais celui-ci est assez particulier et assez bref pour trouver sa place ici : « Die XXVIJ — Januari J 1481 — « Dominus Vicarius commisit proeceptum contra magistrum Mathoeum Joanis de Civitali scultori {sic) Quatenus per tolum presentem diem debeat in tabernaculo infrascripto reposuisse et collocasse, ac debito modo Armasse, figuras marmoreas per ipsum ablatas et exportatas de Tabernaculo Corporis Xpti per ipsum confecto in ecclesia cathedrali Sancti Martini de Luca. Et hoc, sub excommunicationis pena, etc. » — Cancelleria arcivescovile di Lucca — Vachctta n° 115, C. 71
Si nous rappelons les faits, il n'y a pas deux façons d'interpréter le document. Le 26 septembre 1473, Domenico Bertini, voulant consacrer un tabernacle au Seigneur et l'élever dans la cathédrale
5U CI VIT ALI. «A VIE liT SON ŒUVRE
de Lucques, a commandé l'autel du Saint-Sacrement à Matteo. En 1476 celui-ci n'avait pas encore livré son travail ; le 27 septembre de la même année, Bertini l'a sommé de remplir ses engagements et l'artiste lui a demandé une prorogation de six mois que son protecteur lui a accordée. Le délai passé, se conformant à son nouveau contrat, il a mis en place les deux anges en adoration que nous avons gravés ici, ainsi que le tabernacle, aujourd'hui disparu. A partir de ce moment, c'est à l'évêque qu'incombe le soin du monument, puisqu'il fait partie de l'église, et, très probablement, (sûrement, pouvons-nous dire en face de ce document) : Matteo, entre 1477 et 1481, a demandé l'autorisation de reprendre dans l'atelier les deux figures. L'artiste les a gardées longtemps, déparant ainsi cet autel, déjà célèbre à Lucques ; et l'évêque les lui a simplement réclamées. Matteo, qui, comme tous les artistes, va où sa fantaisie le guide et où le client l'appelle ; ne répond point et ne remet point en place les deux anges : l'évêque se fâche, et nous voyons enfin qu'il lui prescrit, « sous peine d'excommunication et dans le délai d'un jour, » d'avoir à obtempérer à sa sommation.
Dans quel but Matteo a-t-il agi ainsi ? Les anges n'étaient pas terminés peut-être ; et, pour ne pas encourir la peine du dédit des cinquante ducats d'or qu'il a consenti, par traité, à vo^r retrancher du prix convenu de son travail, s'il reculait l'échéance ; il l'a cependant livré. Plus tard, comme c'est son œuvre de prédilection, il aura voulu la reproduire, ou la parfaire et, comme il tarde : on le somme devant la loi.
Voilà une hypothèse ; je la crois admissible et conforme à la nature des choses. Mais l'étude attentive des moindres œuvres de Matteo a conduit M. Ridolfi à une autre supposition dont je veux tenir compte. Nous avons vu qu'à Lammari, à quelques milles de Lucques, l'église du village était ornée d'un tabernacle dans le goût de celui de la cathédrale ; le petit édifice central qui existe encore est bien de Matteo, les deux anges en adoration, qui rappellent ceux de San Martino, ont été depuis séparés du monument pour orner un ensemble sculptural dont l'exécution est postérieure de quelques années, et ils
LA FOI — r.AS-RELTEF AT BAPiGELLO
sont visiblement d'une tout autre main. C'est peut-être dans le but de les donner aux praticiens comme modèles pour la reproduction de ceux de Lammari, que Matteo aurait sollicité l'autorisation de reprendre dans l'atelier ses deux anges du Saint-Sacrement. C'est de làquenous sommes parti pour dater « 1481 » les œuvres exécutées à Lammari cette même année.
Cour du Bargello.
LE VOLTO SANTO. — CATHÉDRALE DE LUCaUES.
'est en 1481 que ce même Domenico Bertini, secrétaire apostolique, dont le nom, on le voit, est de plus en plus inséparable de celui de Matteo^ confia à l'artiste l'exécution d'un travail qu'on peut regarder comme une de ses œuvres importantes, en ce sens qu'il y put donner la preuve de ses facultés multiples. Malgré sa dimension restreinte, la construction de ce petit monument suffit, en effet, à établir sa réputation à Lucques comme architecte.
Le Volto Santo de San Martino, image peinte du Christ en croix conservée dans la cathédrale, d'un caractère byzantin qui la rattache aux premiers temps de l'Église, est depuis des siècles l'objet d'une vénération spéciale de la part des Lucquois. Le Dante lui-même y a fait allusion ; et la ville de Lucques, dans nombre de documents du temps, en ses protocoles officiels, est désignée sous le nom : « La Città del Volto Santo » ; au xiii^ siècle la sainte image est même