‹ Matteo CivitaliChapitre 18 sur 53 · LE VOLTO SANTO DE LUCQUES · texte numérisé non relu

LE VOLTO SANTO DE LUCQUES

reproduite sur ses monnaies ; c'est dire la renommée dont elle jouit et le culte dont on l'entoure. Il y a toute une bibliographie au sujet de son origine ; l'opinion la plus plausible, celle des archivistes qui se basent sur des documents authentiques et non sur de vagues traditions, fait remonter la présence de l'image à Lucques au vni« siècle, sous l'évêque Giovanni, de 780 à 800. Elle est donc antérieure à la cathédrale oi^i on la vénère aujourd'hui. Elle a pu occuper telle ou telle place, orner tel ou tel autel, et on a pu l'invoquer sous des noms différents : « Santa Croce ou Santo Volto » : il nous suffira de savoir que, dès les premières années du xii« siècle, elle a sa chapelle spéciale à San Martino, et que Lucques, de ce chef, est devenu un lieu de pèlerinage tellement fréquenté, qu'il a fallu construire dans les villages qui l'entourent nombre de maisons de refuges et d'hôpitaux pour abriter les pèlerins. Sous le beau portique de San Martino, décoré des plus belles œuvres sculpturales des deux Pisans, on voit encore la trace des bancs 011 les Lombards se tenaient en permanence pour pourvoir aux besoins de l'échange des monnaies apportées par les fidèles de tous les pays. Le temple divin, en ces jours de pèlerinages, devenait un marché public; et les anciens de Lucques, contraints de rappeler à l'ordre les marchands avides, établirent un tribunal spécial, sur la place même de la cathédrale ; pour réprimer leurs délits

Les documents originaux^ contrats et obligations relatifs à la construction par Matteo Civitali du Tempietio du Volto Santo ne sont plus à produire ; ils sont publiés tout au long dans les Scritti d'arie e d antichita de Michèle Ridolfi (i); et sur ce point nous n'avons rien à découvrir ni à compléter.

Deux contrats successifs passés entre Bertini et Matteo expliquent le but que poursuivait le secrétaire apostolique et l'importance qu'il attachait ^ l'exécution. Matteo, y est-il dit, devra faire « tutto cio che parrà rechiecha il debito dell' arte con tutto suo isforsso et ingiegno. »

(i) Florence, Le Monnier, 1879. Page 128.

CTVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE

On voit aussi que le monument de Pietro Noceto était regardé à Lucques comme parfait au point de vue de l'exécution, car le Bertini réclame pour le Volto Saiito une exécution semblable à celle du tombeau de l'évêque.

Si Domenico Bertini se montra toujours fidèle à cette pieuse devise qu'il n'a jamais manqué de faire graver sur ses ex-voto : « ut vivam vera vita », et s'il aspirait avec ferveur à la vraie vie d'en haut, il n'était pourtant pas indifférent à l'admiration que sa munificence devait inspirer à ses contemporains. Il est certain qu'il a toujours scellé ses monuments de ses armes, « le Coq à l'Epi », alors que le sculpteur, lui, se désintéressait parfois au point de ne pas signer son œuvre. Son protecteur stipula le programme à remplir ; le traité définit nettement que Matteo devait élever dans la partie postérieure du bâtiment un autel à saint Sébastien, et qu'il sculpterait, dans l'un des tympans, les armes et la devise de Bertini avec son médaillon. C'est ainsi que nous avons deux fois l'image du secrétaire apostolique de la main du Civitali : une fois dans le buste de son tombeau, une seconde fois dans le profil du Volto Santo.

Comme toujours, en pareille circonstance, on fit une esquisse et plus tard, un modèle en relief ; la première composition adoptait un plan carré qui devait évidemment rappeler la disposition des panneaux des piilpiti célèbres dans les églises entre Lucques et Florence; puis bientôt, sur les observations de l'évêque et celles des opérai^ ou enfin sur la propre initiative de l'artiste ou celle même de Domenico Bertini : Matteo modifia ce premier plan et adopta un parti octogonal. Les conditions de la dépense ne pouvaient plus être les mêmes, aussi, en changeant le parti pris, changea-t-on le traité. On les a conservés tous les deux; on peut donc juger, par les conditions pécuniaires du second, de l'importance nouvelle qu'allait prendre le petit édifice ; Matteo, en sus du prix convenu d'abord, recevait six cent cinquante ducats d'or, une maison d'habitation avec jardin, loggia, puits et dépendances. On reconnaîtra que le Bertini faisait bien les choses.

LE VOLTO SAXTO DE UTQT-ES

On peut juger de l'élégance du monument par la reproduction que nous en donnons ici ; il s'élève dans un des bas-côtés de la cathédrale, et s'encadre entre les piliers de la nef ; il est très évident que la place qu'il occupe est déterminée par des conditions invariables tirées des nécessités du culte spécial à l'image, ou par la nécessité d'occuper un emplacement consacré par la tradition. Le petit temple octogonal, d'ordre composite, porte un entablement surmonté d'une coupole octogonale, divisée par des nervures dorées recouvertes d'écaillés peintes imitant les toitures de faïence alors en usage. Chacune des huit faces de la coupole vient s'amortir sur un fronton circulaire correspondant à chacun des plans. Le couronnement est une réminiscence de celui de la coupole de Brunelleschi. Les arcades, sauf trois d'entre elles, laissent voir l'autel, elles sont fermées de grilles de fer ajourées d'un beau travail qui sent encore l'époque gothique, et qui s'est certainement inspiré de la belle Graticola du dôme de Prato.

Des trois arcades pleines, celle postérieure, qui se trouve dans l'axe, sert de fond à la statue de saint Sébastien, représenté les mains liées et cloué sur l'arbre du supplice; les deux autres ont reçu des inscriptions; dans la partie circulaire, l'artiste a sculpté, d'un côté, dans une couronne de laurier, un beau médaillon de Bertini doré en plein, de l'autre, X Impresa déjà connue du secrétaire apostolique : « Le coq picorant un épis de maïs ». La frise qui court tout autour de l'entablement est digne de notre attention, elle est divisée en deux parties : au centre, le coq de Bertini, dans un ccusson, retient deux guirlandesde fruits bien étoffées, bien pleines, et cependant délicates dans l'exécution; elles viennent s'appuyer à chacune des intersections du plan octogonal sur deux mascarons d'un caractère antique, couronnés comme le Jupiter Pogonos, et dont la barbe se termine par de belles feuilles élégamment découpées.

Ce délicieux monument, une des œuvres les plus nobles qu'on puisse voir, et les mieux inspirées des édifices antiques, doit nous retenir au double point de vue de l'architecture et de la sculpture ;

CIVITALl, SA VIE ET SON ŒUVEE

les deux aptitudes de Matteo s'y confondent heureusement; si l'architecte s'est rappelé le sculpteur, l'un n'a pas été jaloux de l'autre, et de cet accord des deux caractères et de cette subordination nécessaire est résultée une parfaite harmonie.

Varni veut qu'on ait présent à l'esprit, en face du Tempietto de Matteo, que le Bramante ne devait exécuter son travail à San Pietro in Monte que dix-sept années plus tard, et il part de là pour donner à Matteo le rôle d'un initiateur : outre que la comparaison entre Bramante et Matteo est un peu enfantine, il faut considérer la date de l'érection du Volto Santo. En 1482, non seulement l'élan est donné, mais les exemples ne sont déjà plus rares, car Brunellesco, le plus grand artiste de son temps, a paru^ l'Alberti l'a suivi, Michelozzo est même déjà vieux; Giovani di Bettino, dès 1461, a dessiné la chapelle dell' Annunziata, et enfin ce triomphe du goût le plus pur et cet exemple de la plus noble magnificence : la chapelle des Pazzi, à Santa Croce ; s'élève depuis bientôt un demi-siècle déjà. La puissance de l'architecte doit aussi se mesurer à la grandeur matérielle de l'entreprise ; et Matteo, au Volto Santo, ne recouvre qu'un bien faible espace; il ne fait qu'abriter une relique vénérée sous un pavillon digne du respect que tout un peuple lui prodigue. Il ne faut donc pas sortir de la mesure pour apprécier une œuvre qui reste charmante dans ce qu'elle est; mais il n'y a pas là invention réelle; il y a bien plutôt ingéniosité, application heureuse, appropriation parfaite à un usage spécial; et, par dessus tout peut-être, manifestation exceptionnelle d'un goût pur et d'une louable modération.

Ramener l'œuvre à sa vraie proportion, ce n'est pas ravaler le mérite du Tempietto; ce mérite est grand, il est réel. On a placé trop haut le Saint Sébastien, qui est plus célèbre dans l'œuvre de Matteo que nombre d'autres ouvrages qui lui sont de beaucoup supérieurs. Toute une tradition s'est faite, on l'a recueiUie, répétée, et les écrivains qui, ici et là, ont traité de Matteo : se sont surtout appuyés sur ce Saint Sébastien pour réclamer une belle place pour le sculpteur. En somme, après mûr examen, la vérité est que c'est

là une des œuvres les plus faibles de l'artiste. C'est l'avis de M. Wilhelm Bode, le directeur du musée de Berlin, qui a consacré dans le Kunst iind Kilnstler un court travail à Matteo; quand il s'agit de s'élever contre un préjugé, on est heureux de se rencontrer avec un critique aussi compétent. Cependant il faut encore reconnaître que la façon dont la statue est éclairée nuit beaucoup à son effet ; nous avons placé, à Lucques même, le moulage du Saint Sébastien dans une lumière appropriée, et nous avons obtenu un tout autre résultat. Si le torse est rond, sans accent, sans caractère, l'expression du visage est assez belle; et si elle échappe, c'est qu'elle est conçue dans cette gamme de demi-teinte qui est un des caractères de Matteo. Il me semble aussi que rarement, même dans le David et les beaux éphèbes des grands maîtres florentins, nous avons vu de plus élégantes extrémités; les jambes et les pieds sont d'un dessin très ferme et réhabilitent un peu la statue. Le Saint Sébastien aurait été, de la part du Pérugin, l'objet d'une admiration spéciale, et, neuf années

Saint Sébastien.

(Volto Santo de la Cathédrale de Lucques.)

plus tard , lorsqu'il peignit son tableau pour San Domenico da

CIVITALI. SA VIE ET SON ŒUVRE

Fiesole, il se serait souvenu de la statue de Matteo ; c'est là une tradition que nous avons recueillie sur place.

Matteo avait une villa près de Lucques, à San Quirico; les trois filles qu'il avait perdues pendant la peste reposaient dans l'église du village, il voulut, par un codicille ajouté à son testament ( i), à la date du lo juillet 1492, léguer à cette petite église une terre cuite du Saint Sébastien qui conserve l'empreinte de sa main. Elle présente quelques différences avec le marbre et nous montre ses repentirs. Minutoli, faisant allusion au Saint Sébastien du Volto Santo dans l'inscription placée sur la maison de Matteo à Lucques, nous le présente comme la première statue entièrement nue qu'on ait sculptée depuis la Renaissance. M. Ridolfi a déjà averti ses compatriotes de l'erreur commise par l'écrivain qui a signé la publication dans le travail intitulé : Dialcune opère di belle artinella metropolitana di Liicca. Mais le fait est que, vers 148 1, c'était encore une grande entreprise pour un sculpteur de se mesurer avec la nature sans aucun voile, et de montrer dans sa nudité toutes les beautés d'un corps juvénile. Les exemples des maîtres de la première période du xv* siècle étaient là, sans doute, et, à quelques pas de Lucques, dans la Pieve d'Empoli; le Rossellino, le célèbre ami et le maître de Matteo, avait lui-même sculpté bien longtemps auparavant le beau corps du héros chrétien percé de flèches; mais il n'est que vrai de dire qu'on comptait encore les statues exécutées dans de telles conditions, et Matteo

(i) Voici le passage du testament trouvé par M. Ridolfi à XAnhhio nolarUc de Lucques : « ... Pro amore Dei et pro salute anime sue, indicavit et reiiquit ununi sanctum Sebastianum de terra per ipsum factum, et nondum colliim, ecclesie sancti Q.uirici in Moniicello ad altare sancti Leonardi, quod altare est de Gelis,videlicet, quod heredes sui ipsum pt.rlkiant et faciant, quod si espesum ducatorum in totum inter ornamenta et picturas et dictum sanctum Sebastianum. »

Si on remarque les mots « minium cùttiim » et si on connaît les conditions que requiert la manipulation de la terre cuite, on doit conclure de ces mots, écrits bien des années après la parfaite exécution du marbre du Volto Santo, comme aussi des différences qui distinguent les deux oeuvres, que Civitali était revenu sur le même sujet et l'avait traité diftéremmeiit.

Il est curieux de comparer au marbre de Matteo un petit Saint Sebastien, sculpture sur bois du xV^ siècle, qui figure à Paris dans le cabinet de M. Gustave Dreyfus. Il y a là plus qu'une étroite parente, il y a identité presque complète. 11 est très probable que le Sebastien fit école.

I,K VOLTo SAXTo DK U'CT^rKS

dut certainement faire de nombreuses études d'après le modèle vivant avant d'attaquer le marbre. Il est plus que probable que la statue de San Quirico est une de ces études reprises et achevées plus tard.

Quel que soit le jugement de la critique moderne sur le Saùit Sébastien du Volio Santo, l'effet en son temps fut énorme, et, sur le marbre, on gravait, au jour de la mort de Matteo, les noms de Phidias, de Myron et de Praxitèle. Nous en avons rabattu depuis, et nous avons l'enthousiasme moins prompt; nous persistons cependant à voir dans le Civitali, à défaut d'un puissant sculpteur de la race des Donatello et des grands Qiiattrocentisti, un des artistes les plus exquis de son temps.

Lorsque nous nous sommes résolu à rendre un hommage au sculpteur, et à demander aux diverses archives de la localité les documents originaux qui permettaient de ne plus hasarder des conjectures, nous avons bientôt acquis la conviction que c'était aux bibliothèques locales que nous devions nous adresser, car les explorations pénibles et hasardeuses devenaient inutiles, les écrivains de Gênes et de Lucques ayant déjà pris soin de réunir la plupart de ces documents et de les publier à diverses époques dans les revues ou journaux de ces localités. Quand M, Enrico Ridolfi s'est à son tour préoccupé d'écrire l'Arte in Lucca, il a fait les dernières investigations nécessaires, et c'est ainsi que nous pouvons presque toujours (il y a malheureusement quelques exceptions) nous référer à des documents de première main pour tout ce qui concerne Matteo. Il nous arrivera même parfois de trouver le document qui certifie l'origine d'un travail et ses conditions d'exécution, et de ne plus trouver le travail lui-même. C'est ainsi que nous avons les contrats signés et les pièces de comptabilité relatifs à un tabernacle commandé en 1483 au Civitali pour l'église de Lucques, « Santa Maria dctta in Palazzo >\ dont nous ne trouvons plus la trace.

Il résulte du document de l'estimation de l'œuvre faite par Giovanni da Carrara et Antonio Cipriani da Massarosa, tous deux

CIYITALI. SA VIE ET SON ŒUVTiE

sculpteurs, que ce tabernacle, de grande dimension, qu'on paya cinquante ducats d'or, ne fut placé qu'en 1488. L'église est détruite; il n'en reste rien aujourd'hui et le monument de Matteo a disparu. Nous croyons, d'après les dimensions portées dans le contrat (six bracchic de hauteur, sur trois de largeur), qu'il faudrait peut-être le chercher au Kensington Muséum^ où se trouvent deux edicole de cette nature. A l'entrée de l'année 1484 Matteo était débordé, les grandes oeuvres que nous avons déjà citées n'étaient pas encore toutes achevées; le Volto Santo devait être livré le jour de la Santa Croce de l'année 1484, et Nicolas de Noceto, citoyen de Lucques, fils de Pietro Noceto, qui avait déjà confié à l'artiste le tombeau de son père, venait lui demander son œuvre la plus considérable : l'Autel et le monument de Saint Régulus.

Porche de la Cathédrale de Lucques.

'■"'.I. DE S' REGULUS hcdrale de Lucques

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