LE SAINT GEORGES DE SAHZANA
perdre un équestre; et la légende allait se propageant, car chacun
sait que, dans l'histoire de l'art , la première erreur va se répétant sans cesse et fait bientôt loi. Nous n'avons donc perdu qu'une œuvre deminature, elle devait sans doute avoir son prix, mais enfin si le Civitali était capable de faire une statue équestre et de fondre un bronze , ainsi que l'affirmait le notaire de Pise, en le recommandant au Conseil des Anciens pour lui faire donner la commande du Charles VIII ; il n'a malheureusement jamais eu l'occasion de prouver sa vaillance et de se mesurer avec les illustres Le Samt Georges achevé en 1499 est la dernière œuvre connue de Matteo. Il est plus que probable que l'artiste est
mort à Carrare, où on montre encore aujourd'hui la maison qu'il habitait. Cette ville possède des archives : \Archivio di Stato et XArchivio noiarile, dit Mandamentale^ et les archives d'Etat contiennent les registres et les papiers de la commune; mais il n'y a pas là un seul document qui intéresse l'histoire de l'art. Le D' Cari Frey, au moment où nous faisions notre enquête sur le Civitali, résidait à Carrare, voué exclusivement à Michel-Ange et essayant de découvrir quelques traces nouvelles du long séjour pendant lequel le grand artiste se consumait dans l'inaction. Il n'a eu là que des
déceptions et n'a rien trouvé d'inédit. Mais comme le nom de
Fac-similé du Dessin ori<^inal de Matteo Civiiali (Statuette de Saint Georges, à Sarzana.)
CIVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE
Civitali est cher à tous ceux qui ont visité Lucques ; le trouvant sur son chemin dans ses recherches, il a copié le seul document qui parlât de lui et a bien voulu nous le communiquer. Or, cet unique document, M. Enrico Ridolfi, qui, décidément, n'a rien négligé de ce qui pouvait jeter un peu de lumière sur la vie de Matteo ; l'a rencontré aussi au moment où il faisait ses recherches.
Le document est daté 1498, il est extrait des actes du notaire Pandolfo Ghirlando, et consiste en une renonciation de la seconde femme de Matteo, aux droits d'héritage sur tout ce qui est laissé par sa sœur Agnès. La teneur du même acte nous indique l'habitation à demeure fixe de Matteo, à Carrare. « Domina Isabetha olim Nicholaï Cordelari di Camaïorio civis Lucensis uxor magistri Mathei de CivitaU habitantis ad proesens Carrarie sculptorio. »
Cul-de-Lampc portant la Madone, à l'Angle de San Michel.
Frise de l'Autel de S.iint Régulus.
LA CHAPELLE DE SAN GIOVANNI CATHÉDRALE DE GÈNES {TDate incer laine)
UNE époque de sa vie, qui est restée encore incertaine, Matteo Civitaii a exécuté à Gênes un travail d'ensemble qui représente une œuvre considérable, même après le Tombeau de Saint Régulus et celui de Noceto. Toutes les recherches faites, à Gênes même, par les archivistes et les écrivains spéciaux anciens et modernes, n'ont donné aucun résultat, et Mazzarosa a pourtant tenté de résoudre la question ; il a fait chercher les documents par Marcello Durazzo, secrétaire de l'Académie des Beaux-Arts, sans parvenir à vérifier les faits, de sorte que ce n'est que par des comparaisons, des hypothèses et des conjectures de la valeur desquels on pourra juger désormais en ayant sous les yeux la représentation de toutes les œuvres de Matteo, qu'on pourra poser des conclusions relatives à la date de L'exécution,
Décrivons d'abord l'œuvre, et nous exposerons nos idées au sujet du temps et des circonstances. Gênes possède de temps immémorial
lOG CIVITALI. SA VIE ET SON ŒUVRE
des reliques de saint Jean apportées^ dit-on, de la Terre Sainte. En 1098, on les avait déposées à l'église du Saint-Sépulcre, près la mer, au Borgo Pre {Prese-Vx\%Q'&). L'Arca dans laquelle on les enferma au xiii" siècle, existe encore derrière l'autel de la chapelle actuelle de San Giovanni, à la cathédrale de Gênes; on l'a ornée à différentes époques et on reconnaît à première vue les périodes successives qui représentent les efforts des fidèles génois, de tout temps pleins d'une particulière dévotion pour ces reliques. La dernière année du treizième siècle (1299) vit même se former une confrérie spéciale chargée du soin de veiller au dépôt précieux^ et Porchetto Spinola, évêque de Gênes, ayant approuvé l'institution; édicta des dispositions spéciales. Ce fut une mode, un honneur recherché, de faire partie de cette confrérie ; les membres étaient riches, nobles et puissants; et il y eut bientôt affluence de dons. On leur éleva alors une chapelle spéciale, dans la cathédrale de San Lorenzo ; Nicolo et Oberto Campanari réclamèrent le privilège d'en être les donataires et les bienfaiteurs. Une disposition curieuse ordonna l'exclusion d'entrée pour toutes les femmes; à l'exception de celles de la famille Campanari, qui y reçurent même la bénédiction nuptiale jusqu'à l'extinction de la famille. En 1323 on trouve trace d'une décision de l'érection de cette chapelle plus en harmonie avec le culte des reliques; et en 1327, la commune de Gênes s'étant placée sous la protection de saint Jean, les gouverneurs de la République, le jour anniversaire de la Nativité de cette année, durent offrir un pallium d'or au nouvel autel. En 1449, on résolut de faire mieux encore : à la place de la fondation des Campanari on éleva l'autel actuel, dont la façade subsiste encore ; et Guglielmo Délia Porta en conçut le plan et la décoration, effectuée de 1449 à 1496. En 1485, Innocent VIII renouvela solennellement la défense, aux femmes, de pénétrer dans la chapelle. Une date précise, 1496, inscrite dans la frise du mur, à gauche de la chapelle, doit nous guider pour la part qu'a prise Matteo à ce travail décoratif. Si on considère le croquis d'ensemble qui montre la façade extérieure donnant sur le portique de la grande nef, on verra que ce caractère est encore en
quelque sorte gothique et porte bien le cachet de Guglielmo Délia Porta; mais si on s'attache à la décoration de Xintcrieur ; on voit que la sculpture des deux murs de refend, à droite et à gauche de l'autel, est de la fin du xv^ siècle^ comme morceau^ et du seizième pour l'autel proprement dit. Une appropriation nouvelle des parties décoratives, bas-reliefs et statues, est venue troubler l'harmonie par l'emploi d'éléments architecturaux qui ne sont plus dans la gamme, et nous dénotent la main d'un architecte des premières années du xvii^ siècle. Ces conjectures seront inspirées à tous ceux qui ont quelques notions des diverses formes correspondant bien incontestablement à ces divers âges, et les inscriptions viendront les corroborer :
DIVO. PRiCCURSORI. FRANCISCLS. LOMELLINUS. ET. ANTONIUS. SAULI. PRIORES.
ET. CONCILIUM. MUL.TIPLICATA. PECUNIA. E.XCOLUERE.
Telle est la première inscription qui indique nettement qu à la fin du XV'' siècle, la façade étant terminée, on s'est occupé de décorer l'intérieur; et pour nous, c'est ce jour-là qu'on a appelé Matteo.
Il a conçu un plan d'ensemble décoratif qui devait être celui-ci : il divisait les deux murs de refend, à droite et à gauche, en trois parties, un soubassement non orné, avec plinthe, un parti milieu de trois parties ou travées, séparées par des pilastres et percées de niches destinées à recevoir trois statues et, au-dessus, des pilastres avec un entablement : enfin à la partie supérieure, un tympan coupé par des panneaux et destinés à recevoir trois bas-reliefs. Le parti pris a été conservé, avec cette circonstance toutefois que Matteo n'a pas pu achever le travail, et qu'en 1504 Andréa da Sansovino l'a complété; en exécutant les angles en retour, à droite et à gauche de l'autel. Enfin, en 1604, on a tout remanié : et au parti, probablement très simple et très noble, mais un peu froid, qu'avait adopté Matteo, on a substitué une ornementation baroque, lourde et qui jure avec la
CIVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE
belle simplicité des sculptures du maître du xv^ siècle. Ce n'est pas là une simple conjecture de notre part, car de même que la partie du mur de refend gauche porte l'inscription 1496, celle de droite porte la date 1604 ; et, circonstance qui corrobore ce millésime, les chambranles, écussons et consoles qui ornent lourdement les niches sont bien du xvii^ siècle.
L'inscription correspondant sur cette face à celle qui lui est opposée dit :
NICOL. PALL. AUGUST. ET. lO. BAPT. d'oRIA. EX. CIVIUM. SUFFRAGIA.
RECIFICIENDUM. CURARUNT. ANXO. SALUTI. 1604.
Ce sont donc deux membres des grandes familles Pallavicini et Doria qui ont eu la charge du remaniement.
Le mot Recificiendiim indique, non pas qu'on achève, mais bien qu'on refait, par conséquent qu'on modifie. On voit donc, en somme, qu'on n'a plus sous les yeux que les éléments du travail de Matteo, c'est-à-dire les morceaux d'une œuvre d'ensemble qu'il avait agencée en architecte préoccupé de la loi de l'harmonie. Quoi qu'il en soit, prenons les choses comme elles se présentent aujourd'hui : nous avons, au mur de gauche, trois statues de grande dimension dans les trois panneaux, et dans les panneaux supérieurs correspondants trois basreliefs. Au mur de droite , trois autres statues faisant face aux premières, et au-dessus, trois bas-reliefs qui tie sont pas de Matteo^ mais doivent être reportés à une époque postérieure. Dans la même chapelle, dans les lunettes de retombée des voûtes, les figures en bas-relief qui se rapportaient au premier ensemble et qu'on ne lui attribue généralement pas, doivent, selon nous, être rendues sans conteste à l'artiste.
Les conditions dans lesquelles on se trouve dans le monument n'ont pas permis aux photographes de nous donner des épreuves qui
Vue de l'ensemble de la Chapelle de San Giovanni. — (Caihcdralc de Gènes.)