‹ Matteo CivitaliChapitre 8 sur 53 · ET PREMIERS · texte numérisé non relu

ET PREMIERS

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Florence, Prato, Pistoia étaient à la porte, et, à l'heure où sonnaient les vingt ans de Matteo, ces villes étaient les vastes ateliers de tous les grands maîtres du temps. Deux circonstances nous portent à croire que l'artiste vint d'abord à Florence, où il se mit au service et à l'école d'Antonio Rossellino et de Desiderio da Settignano. Il suffit de regarder le tombeau de Pietro Noceto pour reconnaître leur influence, et, si on considère que deux années à peine après l'achèvement du tombeau du cardinal Portogallo à San Miniato, par Antonio Rossellino, celui-ci, chargé d'exécuter à Pistoia le tombeau de Filippo Lazzari, ayant eu à s'en remettre h la décision d'un arbitre pour faire attribuer à son œuvre le prix qu'il réclamait; désigna Matteo pour son arbitre : on ne peut plus douter des relations q-ui existaient depuis longtemps déjà entre les deux artistes. Mais si on considère en outre que, plus tard, Matteo, voulant à son tour fa re estimer la valeur de sa grande œuvre, le tombeau de Pietro Noceto (1473) sollicita l'intervention d'Antonio Rossellino : nous resterons c:nvaincus de la foi mutuelle qu'ils ont l'un dans l'autre, comme hommes d'abord, — parce qu'ils se sont connus et appréciés dans un contact de chaque jour, — et comme artistes, parce qu'ils se sont vus mutuellement à l'œuvre. Le témoignage rendu par Antonio à Matteo, qu'il prend pour arbitre, fait déjà de lui plus qu'un habile élève, presque un émule. Je ne crois pas que ce point de vue puisse être discuté.

Il y a une autre conclusion à tirer de tout cela : si, d'emblée, pour sa première commande, des hommes aussi puissants, aussi relationnés que les Noceto, des secrétaires apostoliques enfin, vont s'adresser à Matteo pour lui confier l'exécution d'un monument (aussi important par sa dimension que ceux de Carlo Marsupini et de Leonardo Bruni à Santa Croce), comment veut-on qu'une machine aussi puissante par ses proportions, et d'une aussi admirable exécution, soit la première œuvre de l'artiste? Où a-t-il prouvé sa valeur? Comment a-t-il mérité tant de confiance de la part d'hommes qui peuvent s'adresser aux plus fiers et aux plus achalandés? Il y a donc des

CIVITALI. SA VIE ET SON (EUVIîE

œuvres antérieures à celles-ci ; Matteo est donc déjà connu, apprécié, presque célèbre ? Or, puisqu'en ce temps de patientes recherches, les archivistes florentins, les commentateurs de Vasari n'ont trouvé nulle part le nom de Matteo sur un document de comptabilité : il est plus que probable que ses premières œuvres se confondent avec celles de ses maîtres Rossellino et Desiderio, et quH fut leur collaborateur anonyme. A eux appartient la haute conception, l'agencement, la composition en un mot; à lui l'exécution des détails, frises, ornements, beaux accessoires, et peut-être aussi, celle de tel ou tel morceau qui passe pour être de la main des maîtres. Ce n'est là qu'une conjecture, sans doute, mais une conjecture qui s'appuie sur deux témoignages réciproques qui parlent bien haut. Peut-être un jour surgira-t-il un document caché dans quelque archivio ignoré, qui viendra vérifier nos conjectures.

Quoi qu'il en soit, voici Matteo à Lucques, et il y a produit sa première œuvre ; ne la jugeons qu'au point de vue du morceau et du goût du détail ; car l'idée de la composition ne lui appartient pas, c'est la formule du tombeau florentin donnée d'abord par Donatello, renouvelée par Bernardo Rossellino, par Mino, Desiderio, Antonio Rossellino, suivie enfin plus tard par Ferucci à Bologne, au tombeau Tartaglia, et par tant d'autres du nord au midi de l'Italie,

Carlo MinutoH (i) nous a dit qui était ce Pietro Noceto ; de famille

(i) Di aktine opère di Belle Arli âella Metropolitaiia di Liicca. Luccn, Giusti. 1876. — Le nom lui venait de la Terre de Noceto, dans le diocèse de Piacenza. Sa famille était bien posée; elle comptait des alliances avec les Spinola de Gènes. Né en 1397, il occupa d'abord les fonctions de secrétaire du cardinal Domenico Capranica, et eut la bonne fortune de connaître alors et d"avoir pour collègue celui qui devait être le grand Pie II, Eneas Piccolomini. Tous deux suivirent Martin V au concile de Bâle; ce fut un voyage qui prit le caractère d'une aventure, Piccolomini en a raconté tout au long, dans ses Lettres, les piquants détails. Du secrétariat du cardinal Capranica, il passa à celui de Niccolo Albergati, et, heureux dans ses rencontres, il connut aussi étroitement cet admirable Nicolas V, Thomas de Zarzana, auquel les lettres sont reconnaissantes de la protection qu'il leur accorda. Le cardinal Albergati étant mort en 1443, Noceto eut pour retraite le poste, si bien occupé d'ordinaire, d'écrivain et rédacteur apostolique. Il était dans ce poste honorable en compagnie distinguée, quand Thomas de Zarzana, son compagnon de secrétariat, ceignit la tiare; sa fortune était faite désormais, il fut nommé premier secrétaire pontifical. Lucques avait intérêt à le protéger, parce qu'il protégeait Lucques auprès de Nicolas V, voisin et ami de la jolie ville; on lui offrit une

ANTÉCÉDENTS ET PREMIERS Tl!AVArX

lucquoise, secrétaire du pape Nicolas V, Noceto s'était retiré dans sa ville natale après la mort du pontife ; il y était mort le i8 février 1467. Son fils Nicolas avait obtenu de lui élever un tombeau dans la cathédrale, et s'était adressé à Matteo Civitali ; dès 1472, le monument était achevé. Deux artistes étrangers, Gregorio del fu Lorenzo da Firenze, et Domenico del Giovanni da Milano, appelés pour fixer le prix du travail , ne purent tomber d'accord. Le 8 juin 1473, Antonio Gambarelli, dit le Rossellino, rendait son verdict en faveur de l'artiste chargé de l'arbitrage par la commune ; il accordait à Matteo une plus-value de cent ducats d'or sur la somme fixée par les deux premiers juges , soit en tout 450 ducats.

Tous les documents de comptabilité

résidence et, en 1445, par décret du Conseil, il eut la « ci villa originaria > pour lui et les siens. Il est qualifié dans l'acte du 25 juin de « Giovanni ex nobilibus de Noceto di Pietro scrittore apostolico ». La mort de son bienfaiteur Nicolas V lui porta un coup, mais, par bonheur, Piccolomini lui succéda, et il passait ainsi d'un pontife à l'autre. Agé désormais, il se voua au repos à Lucques, considéré, aimé, suivi dins sa retraite par l'aftection de son ami Piccolomini, et bénéficiant du reflet de cette illustre amitié. Son fils Nicolas épousa une Guinigi ; de ses deux filles l'une fut fiancée i un Manelli de Florence et l'autre à un ambassadeur, Niccolo Tcgrini. Son fils Niccolo, sénateur, gonfalonier, ambassadeur à Innocent VIII, mort en i486, reçut les derniers soupirs de son père, et c'est lui qui désigna l'emplacement du tombeau de Noceto. Il dota aussi l'autel de Saint-Régulus.

Détail du Tombeau do Pietro Noceto.

Cathédrale de Lucques.^

CIVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE

relatifs au monument ont été publiés par Michèle Ridolfi dans ses Scritti d\irte et d ' anticJùtà .

La statue de Noceto couchée sur la Bara, comme celles de Marsupini, de Leonardo Bruni, du cardinal Portogallo et autres, rappelle plus particuHèrement celle de Leonardo. On sait que les premiers sculpteurs qui ont adopté cette formule prétendaient rappeler ainsi l'attitude donnée aux dépouilles du mort le jour oii on lui rendait les honneurs publics et où l'on prononçait son oraison funèbre devant toute une ville assemblée. La Bara, sorte de civière monumentale, imitée de celle où Mino a couché l'évêque Salutati de Fiesole, repose ici sur un sarcophage antique du caractère le plus sévère. Entre le couvercle du cercueil et le lit de parade, une tête de mort symbolise le Néant, comme dans l'œuvre de Rossellino à San Miniato. Dans le tympan de la partie supérieure du monument, un médaillon de la Vierge et du divin Enfant s'inspire, en en diminuant la grâce et en amaigrissant les contours, de celui du Rossellino à San Miniato. Autour du médaillon, dans les retombées, Matteo a représenté de profil, presque à mi-corps, Pietro Noceto et son fils Nicolas. Deux PuUi p\?icés sur le rebord de l'entablement, comme les beaux enfants portant les guirlandes au tombeau da Marsupini, assez misérablement placés sur cette saillie sans se rattacher à la composition, nous ont paru indignes du ciseau de Matteo, et sont certainement une addition postérieure (i).

Ce monument occupe, dans la cathédrale, la face du mur à droite du transept. Malgré son importance, nous ne considérons pas le tombeau de Noceto comme l'une des œuvres capitales de Matteo, et il n'y a point à s'étonner de trouver, au début de la carrière d'un artiste, et pour premier travail à inscrire sur la liste de ses œuvres,

(i) Un très beau dessin de ce tombeau, exécuté il y a nombre d'années à l'Ecole des Beaux- Arts de Lucques, aujourd'hui en possession du sculpteur le Commandeur Consani de Florence, reproduit le monument sans cet appendice. C'était donc une tradition, à Lucques, que les deux enfants ont été ajoutés après coup. C'est l'impression de Mazzarosa, c'est aussi l'avis de M. Enrico Ridolfi et, après mûr examen, c'est aussi notre opinion.

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