I . — « C'était ma faute, c'était ma faute
— Pourquoi suis-je assis là, anéanti et immobile, arrachant les innocentes fleurs sauvages de la colline ? C'est cette main coupable ! — Et ce cri déchirant s'élève toujours d'en bas, de la plaine assombrie.
— Qu'est-ce donc, qu'a-t-on fait ? O lueur de l'Eden qui brillait sur la terre et le ciel, à l'aube; tous les feux de l'E^nfer ont éclaté avec le soleil levant : les feux de l'Enfer et
de la Haine ; car elle, mon ûme adorée, m'avait àpeine ditun mot, que son frère en fureur accourut à la grille; il vint avec ce seigneur à la face poupine ; il Taccabla de mots pleins de mépris ; et, pendant qu'elle pleurait, quand j'essayais d'être calme, il me jeta au visage d'anciennes calomnies, jusqu'à ce que ma colère fût aussi forte que la sienne; et, dans sa rage, l'insensé, il me frappa au visage, me frappa devant cet imbécile indifférent qui bâillait en montrant ses dents ; il me frappa, coup fatal pour lui-même ; il prépara un chagrin irrémédiable aux siens, car, une heure après, nous nous tenions face à face, et un million d'échos résonnaient terriblement près du précipice aux bords empourprés, derrière le bois, et apportaient au ciel le bruit, résultat du code sauvage et anti^chrétieu;, qui demande une vie pour un coup. Ce bruit résonne de plus en plus fort à chaque instant. Ne Tai^ je pas vu tomber là, l'œil éteint ? « C'est ma
faute, murmiira-t-il^ fuyez » ,et, alors, du bois joyeux s'échappa le spectre de l'être que je connais bien ; et, alors, retentit un cri déchirant; le cri causé par la mort d'un frère; il vibrera dans mes oreilles, dans mon cœur, jusqu'à ma mort, jusqu'à ma mort.
2. — Est-ce fini? mon cœur bat, — qu'était-ce donc ? un mensonge^ illusion du cerveau ? et cependant j'ai cru la voir debout, voir une ombre là à mes pieds et elle, lien au-dessus de cette terre sombre. Tout est fini ; et les cieux laissent tomber une douce pluie, quand ils devraient éclater, et noyer dans des orages diluviens les faibles esclaves du vin, de la colère et du désir, les cœurs bas qui ne savent pas pardonner ; lève-toi, mon Dieu, et frappe, car nous te tenons pour juste; frappe à mort cette faible race de vers venimeux qui se mordent l'un l'autre dans la poussière ; nous ne sommes pas dignes de vivre.
1. — Voyez quelle charmante coquille, petite et pure comme une perle ; elle est là juste à mes pieds; fragile, mais d'un travail divin, avec sa spire, son enroulement délicat, quelle ravissante miniature d'un dessin merveilleux.
2. — Qu'est-ce donc ? Un savant lui donnerait quelque nom vulgaire; lui donne un nom qui pourra, sa beauté sera la même.
3. — La petite cellule est abandonnée, privée de cette petite volonté vivante qui la faisait marcher sur la grève. L'être qui l'habitait se tenait-il à la porte adamantine de sa maison, sous le frissonnant arc-en-
ciel ? A-t-il heurté, en se déroulant, un pied doré ou une corne féerique, au sein de son obscur monde aquatique ?
4. — Si faible, elle serait écrasée par un léger mouvement du bout des doigts sur le
. sable ; si petite, mais quel divin travail ! fragile, mais assez forte pour recevoir, année sur année, le choc de cette cataracte des mers qui précipite les vaisseaux de chêne à trois ponts, sur les bancs de rochers de cette côte bretonne.
5. — Bretonne, et non britannique; là, comme un naufrao-é sur les anciennes côtes fabuleuses, séjour de terreur ; — tourmenté par le vol incessant d'un spectre sombre et agité qui ne vient 'jamais d'en haut et ne s "élève jamais des profondeurs, mais s"agite seulement en suivant les mouvements des yeux, et vole sur la terre et Tocéan; pourquoi ressemble-t-il à Maud?Suis-je donc
destiné à m'cpouvanter de tout ce qui n'est qu'une duperie, une duperie, je le sais, née dans le cerveau ?
6. — Fuyant la cote bretonne, malade d'une crainte sans nom, fuyant au sombre horizon de la mer, rei^ardant, songeant à tout ce que j'ai perdu, une ancienne chanson vient troubler mon oreille; c'est celle de Lamcch, la chanson qui s'applique à moi.
7. — Et c'est pour des années, cette immense douleur? pour des années, à jamais, être séparés. — Mais elle, elle m'aimera encore; et, aussi longtemps, ô Dieu ! aussi longtemps qu'elle aura un peu d'amour pour moi ; aussi longtemps, aussi longtemps, sans doute, sans doute^ je conserverai dans mon sombre cœur^ aussi las qu'il soit^ une étincelle d'énergie pour ne pas être foulé aux pieds.
8. — Qu'il est étrange Tesprit, quand il est plein d'une passion aussi forte ; on pourrait croire que cela doit faire disparaître aux yeux tout ce qui existe; — et quand il a été ainsi surmené, il est saisi soudain d'un intérêt plus vif pour une coquille, une fleur, petits riens qu'il n'aurait pas aperçus autrement ! Et je me rappelle maintenant, moi, pendant qu'il était là, étendu mourant, que je remarquai une de ses nombreuses bagues (car il en avait beauconp, pauvre vermisseau) et je pensai que c'étaient des cheveux de sa mère.
g. — Qui sait? il n'est peut-être pas mort? Devais-je fuir? Suis-je coupable de meurtre? Quoi qu'il en soit, soutenez-la, soutenez-la, puissances bienfaisantes, tandis que j'erre sur la mer! Laissez-moi m'enfuir avec mon amour passionné, mais parlez-lui de tout ce qui est saint et élevé, quoi qu'il advienne de moi! laissez-moi m'en-
fuir avec mon funeste amour; mais allez vers elle, à son réveil, gardez son sommeil, Puissances d'en Haut, Puissances des abîmes, et soutenez-là si je meurs.
Courage, pauvre cœur de pierre! Je ne veux pas te demander comment tu ne peux comprendre que tu es abandonné pour jamais; courage, pauvre et stupide cœur de pierre. — Ou, si je te demande comment, tu n'as qu'à répondre. Elle n'est que morte, et le temps approche où tu seras pire qu'un mort.
1. — Oh! qu'il fût possible seulement, après ces longs chagrins, ces peines, de me retrouver entoure encore une fois des bras de ma véritable amie.
2. — Quand j'avais coutume de la rencontrer, dans les endroits ombreux et silencieux, près de la maison où je reçus le jour, nous demeurions ravis en extase dans de longues étreintes, mêlées de baisers plus doux, oh! bien plus doux que tout au monde.
3. — Une ombre Hotte devant moi; ce n'est pas toi, mais elle te ressemble; ah! Christ, qu'il fût possible, pour une heure seulement, une heure brève, de voir les
âmes bien-aimées, qu'elles puissent nous dire où elles vont et quel est leur destin!
4. — Elle me guide jusqu'au soir; légère, elle serpente et se glisse, dans une froide robe blanche, devant moi; et tout mon esprit est ébranlé par les cris, les flots de lumière et le roulement des voitures.
5. — Je passe la moitié de la nuit à soupirer, dans un demi-rêve, après les délices des jeunes cieux; dans un demi-rêve, je me lamente et regrette la main, les yeux, les lèvres, les rencontres au matin, les délices d'un sourire heureux, les délices des réponses murmurées tout bas.
6. — ■ La matinée est pure et douce, une rosée étincelante tombe sur la petite fleur qui se cramponne aux tonnelles et aux murailles ; la matinée est pure et douce ; les lumières et les ombres s'effacent; elle se
promène dans la plaine, et Técho des bois résonne; dans un instant, nous serons réunis; elle chante dans la plaine et le ruisselet à ses pieds se ride dans la lumière et l'ombre, tandis qu'elle chante sa ballade.
7. — L'ai-je entendue chanter comme autrefois, mon oiseau à la tête étincelante, ma colombe aux yeux si tendres? Mais, soudain, éclate un cri passionné; quelqu'un se meurt ou est mort, et soudain le tonnerre gronde : car la ville s'éveille dans le bruit, et je m'éveille; mon rêve à fui; à l'aube frissonnante, voyez, sans connaissance, sans pitié, auprès des rideaux de mon lit, se tient l'inexorable et froid fantôme.
8. — ■ Va-t'en et ne reviens plus ; ne mêle pas le doute à mes souvenirs ; passe, ô spectre image des douleurs; passe et cesse de me poursuivre ; c'est le choc reçu par le cerveau, qui se manifeste par une forme extérieure.
9- — Alors, je me lève, le fantôme se dissipe et les vapeurs jaunes enveloppent la grande ville dont le tumulte se répand au loin; le jour vient, et avec lui un triste globe rouge, enveloppé dans les mille replis d'une fumée livide, se lève, sur le bord brumeuxde la rivière.
10. — A travers le tumulte du marché, je traîne mon corps épuisé, qui se croise ici, qui se croise là, au milieu de la foule confondue et bruyante, avec le spectre toujours le même et, sur mes paupières alourdies, Tangoisse pèse comme une honte.
11. — Hélas î pauvre enfant que j'ai rencontrée, qui m'entendit l'appeler doucement, qui venait resplendissante à travers les lauriers, dans le crépuscule paisible, dans le jardin, près des tours de l'ancien château féodal!...
12. — SI un esprit bienheureux voulait descendre de ces régions de la lumière et du chant, dans la chambre ou dans la rue, tel qu'il se montre parmi les élus, je craindrais d'aller vers mon amie, de lui dire : « Oublie le crime? » ou de lui demander « Emporte-moi, miséricordieuse, aux régions où tu goûtes le repos? y)
i3. — Mais la lumière crue rayonne et s'abat, et le fantôme flotte et s'enfuit et ne veut pas me laisser en repos; et je hais les jardins et les rues, et les visages qu'on rencontre, les cœurs qui n'ont pas d'amour pour moi ; toujours le désir fou me prend de me glisser dans quelque caverne profonde et calme, pour pleurer, pleurer, pleurer et t'envoyer toute mon âme dans mes larmes.
Mort, depuis longtemps mort, depuis longtemps mort ! et mon cœur est une poignée de poussière, et les roues passent sur ma tête, et mes os sont secoués par la douleur, car on les a jetés dans un tombeau étroit;, à un mètre seulement au-dessous de la rue, et les pas des chevaux frappent, frappent, les pieds des chevaux frappent, frappent dans mon crâne et dans ma cervelle, avec un courant ininterrompu de pieds qui passent, chevauchant, sepressant, se mariant, enterrant; des cris, des grondements^ des tintements et des fracas; et, làdessous, c'est tout aussi mauvais; car je pensais que les morts avaient le repos, mais il n'en est pas ainsi ; n'avoir pas la paix dans
le tombeau, n'est ce pas triste? En haut et en bas, et de long en large, tout autour de moi, les morts se promènent; et, entendre chuchoter un homme mort, c'est assez pour vous rendre fou.
2. — O le plus misérable de tous les siècles depuis le commencement des temps!
ils ne peuvent môme pas enterrer un homme; et, bien que nous eussions payé nos dîmes dans les jours passés, on n'a pas sonné une cloche, ni lu une prière; c'est cela qui nous rend si bruyants dans le monde des morts; il n'y en a pas un, pas un seul qui fasse son ouvrage, et pourtant, un rien de leur office aurait suffi, mais les ecclésiastiques tueraient volontiers leur église, comme les Églises ont tué leur Christ.
3. — Voyez, lun de nous sanglote, il n'y a pas de limites à son désespoir; etunautre^
un haut et puissant seigneur, adresse des prières à sa propre grandeur (d'après ce que je crois deviner); un autre, là, un homme d'État, trahit son partie, comme un fou, dans les gazettes; et, là-bas, un vil médecin jase sur le cas de ses clients; et tout cela, pourquoi? Pour flatter la lubie née dans une tête vide et cajoler un monde qui ne les aime pas, puisque ce n'est qu'un monde de morts.
4. — Rien que des caquetages idiots! Car l'ancienne prophétie, qui n'a pas été comprise, en est arrivée à se réaliser : il ne restera aucun homme pensant au bien public; tout pour le babil. Car je n'ai jamais chuchoté sur les affaires privées à portée des oreilles d'un chat ou d'une souris, non pas même à moi-même, dans le silence du cabinet ; pourtant, je l'ai entendu proclamer du haut de la maison; tout vient à être su; qui lui a dit que nous étions là?
5. — Ce nest pas ce vieux loup gris, car il ne revint pas du désert plein de loups où il se terrait habituellement; il a fait collection d'or, pour le donner à croquer à son louveteau grandi; croque-le maintenant toimême ; hurle et meurs.
6. — Prophète, maudis pour moi la lèvre jaseuse, et maudis pour moi la vermine britannique, le rat ; je ne sais s'il vint dans le vaisseau de Hanovre, mais je sais qu'il ment et écoute sans rien dire dans les crevasses et les trous d'une ancienne maison; de l'arsenic, de l'arsenic certainement ferait TafFaire (si ce n'est, maintenant, que nous empoisonnons nos bébés, pauvres âmes !), il est fait pour cela.
7. — Dites-lui maintenant qu'elle est là debout à ma tête. Elle n'est plus belle maintenant, elle n'est même plus douce; il peut la prendre maintenant, car elle ne dit ja-
mais ce qu'elle pense, mais elle est toujours là, silencieuse. Elle n'est pas Tune de nous, je le devine; elle vient d'un autre monde de morts, plus calme; plus calme, mais non plus beau que le mien.
8. — Mais je sais où fleurit un jardin, plus beau que tout ce qu'il y a dans le monde audessus ; tout rempli de lis et de roses qui, la nuit, quand la saison est bonne, s'épanouissent au son des flûtes et de la musique de danse : ce ne sont que des fleurs, elles n'avaient pas de fruits, et je crains presque qu'elles ne soient pas des roses, mais du sang, car celui qui les gardait était si rempli d'orgueil qu'il lia un homme mort à une fiancée spectrale ; mais lui, s'il n'avait pas été un Sultan, chef de brutes, aurait-il ce trou dans le côté ?
g. — Mais que dira le vieillard ? Il a tendu un piège cruel au fond d'un fossé pour attra-
pcr UQ de mes amis, un jour crorage ; cependant, maintenant, je pourrais môme pleurer en pensant à lui. Car que dira le vieillard, quand il arrivera près du second corps, dans le fossé ?
10. — Ami, être frappé par l'ennemi public, frapper et Tétendre à terre, ce serait un mérite public, loin d'être un péché, malgré l'opinion des Quakers; mais la rouge vie, gaspillée pour un grief personnel ? je vous le jure, la guerre loyale et la guerre sans frein sont à peine semblables à cela.
11. — Hélas! pourquoi ne m'ont-ils pas enterré tout à fait? Est-ce humain de m'avoir fait une tombe si rude, à moi qui n'avais jamais le sommeil profond? Mais je puis être encore à demi mort seulement ; alors, je ne puis être complètement muet; je vais crier aux pas qui vont sur ma tête.
et quelqu'un sûrement, quelque bon cœur viendra pour m'enterrer, pour m'enterrer un peu plus profondément, ne serait-ce qu'un peu plus profondément.
I . — Ma vie s'est traînée si longtemps sur une aile brisée, à travers des cabanons de folie et des séjours d'horreur et de crainte, que j'en viens à être reconnaissant à la fin pour une petite chose; mon esprit est changé, car cela arriva au moment de Tannée où la nuit est belle sur les vallées couvertes de rosée, quand le brillant narcisse meurt, quand la Grande Ourse et les Gémeaux étoiles pendent comme de glorieuses couronnes au-dessus de la tombe d'Orion, là bas, dans l'Ouest étendu ; alors, comme un éclair silencieux sous les étoiles, dans un rêve, elle sembla se séparer d'une troupe de bienheureux, et parla des guerres à venir, comme d'un espoir pour l'Univers ;
« Et dans cet espoir, chère âme, que ton chagrin s'apaise^ sachant que je t'attends. » Et, du doigt, elle montra Mars brillant comme un bouclier empourpré sur la poitrine du Lion.
2. — Et ce n'était qu'un rêve, et, cependant, c'étaient de chères délices d'avoir vu, même seulement en rêve, les yeux si beaux qui, dans ce monde lassant, avaient été mon seul objet brillant; et ce n'était qu'un rêve; cependant, il apporta une lueur dans mon désespoir, quand je pensai qu'une guerre s'élèverait pour la défense du droit, qu'une tyrannie de fer allait se plier ou finir, que la gloire de l'humanité allait reprendre son ancienne grandeur; que le seul Dieu de la Grande-Bretagne ne serait plus le millionnaire, que le commerce ne serait plus tout au monde, que la Paix ne sifflerait plus sur sa colline pastorale une note languissante en surveillant sa moisson qui mûrit, son
troupeau qui s'accroît; et le boulet de canon ne se rouillera plus sur la grève paresseuse, et la toile d'araignée tissée dans la gorge du canon ne secouera plus dans le vent ses larmes filées.
3. — Et quand les mois s'écoulèrent et que les bruits de bataille augmentèrent : « Il est temps, il est temps, ô cœur passionné, dis-je (car je m'attachai à une cause que je sentais pure et vraie), il est temps, pour le cœur passionné et Tœil morbide, que cette maladie railleuse de vieil hystérique prenne fin ». Et je me tenais sur le pont d'un vaisseau géant, et je mêlais mon souffle à celui d'un peuple loyal poussant un cri de guerre. Enfin je vis le morne fantôme se lever et s'envoler bien loin dans le Nord et je vis la bataille et les mers de la mort.