‹ Maud. Préface et traductionChapitre 3 sur 13 · Nous sommes des marionnettes · texte numérisé non relu

Nous sommes des marionnettes

l'Homme dans son orgueil, la Beauté dans sa fleur. Nous agitons-nous, ou sommesnous poussés par une main invisible, dans un jeu qui nous rejette bientôt hors de la scène où d'autres nous succèdent ? Et, cependant, nous ne pouvons, seulement une heure, être bienveillants les uns pour les autres; nous chuchotons, nous glissons des insinuations, nous ricanons, nous grimaçons pour couvrir de honte un frère; ah ! malgré notre orgueil, à nous autres hommes, que notre race est petite !

6. — Le Seigneur et Maître de la Terre fut autrefois une monstrueuse salamandre ; pour elle, le soleil brillait et la rivière coulait ; et elle se croyait elle-même, dans sa force, le chef-d'œuvre de la Nature. Mais, de même qu'il faut neuf mois pour former le corps d'un enfant et le rendre capable de vivre, de même, après des millions de siècles, l'homme a été forme ; il est le premier des êtres maintenant, mais sera-t-il le dernier ? N'est-il pas trop vil ?

7. — Le savant lui-même est trop amoureux de gloire et vain ; son œil connaît bien la Nature, son esprit est rétréci et pauvre; le cœur passionné du poète tournoie dans la folie et le vice. Sans m'émerveiller de l'un ou de l'autre, je voudrais conserver un esprit modéré; car, se garder du désir et de l'enthousiasme, si l'homme pouvait l'apprendre, cela vaudrait mieux que de se promener tout le

jour, comme un sultan d'autrefois, dans un jardin parfumé.

8. — Car le but du Créateur est obscur, c'est risis cachée sous son voile. Qui connaît les voies du monde et ce que Dieu en fera? Notre planète est isolée, les soleils sont nombreux, le monde est immense.

Pleurerai-je sur la chute d'une Pologne ? Me lamenterais-je si la Hongrie tombe ? si un peuple enfant est mené au fouet et au knout? Je n'ai pas fait le monde; qiïe Celui qui -l'a fait le guide.

9. — Que ma vie soit celle d'un philosophe dans les paisibles sentiers des bois et, là, si je ne puis être joyeux, qu'une paix sans passions soit mon lot ; loin du tapage des menteurs qui se dupent dans le tohu-bohu des tromperies ; loin des oies du monde, au long cou, qui sont toujours à répandre leurs critiques sifflantes, parce que leurs natures

sont mesquines^ et parce que (qu'il s'en soucie ou non) chaque homme marche, la tète dans un nuae^e de mouches venimeuses.

10. — Et, surtout, je veux fuir la cruelle folie de l'amour, le miel des fleurs empoisonnées et tous ses maux sans nombre.

Ah ! Maud, faon d'une blancheur de lait, vous n'avez rien de ce qu'il faut à une épouse. Votre mère est muette dans sa tombe, comme sur terre son image de marbre ; votre père est toujours à Londres ; vous errez selon votre volonté ; vous n'avez touché qu'aux roses et vous n'avez repose que sur les lis de la vie.

1 . — Une voix s'élève près du cèdre^ dans la prairie, sous le Château ! Elle chante un air qui m'est connu, une tendre ballade vive et gaie, un chant martial comme l'appel des trompettes. Elle chante seule, dans le matin de la vie, dans l'heureux matin de la vie et de Mai; elle chante les hommes, qui, dans le déploiement de la bataille, le cœur prêt et la main prête, marchent, avec la bannière et les cors et les clairons, à la mort, pour leur patrie.

2. — Maud, avec son délicieux visage et sa voix montant d'un élan sauvage vers le ciel ensoleillé, et ses pieds semblables à des pierres précieuses, ensoleillées sur une

pelouse anglaise, Maud, dans l'éclat de sa jeunesse et sa grâce, chantant la Mort et l'Honneur qui ne peut mourir, jusqu'à ce que je fusse sur le point de pleurer sur notre temps si sordide et si vil, sur ma propre torpeur et mon indignité...

3. — Silence, belle voix ! car vous ne pouvez que troubler l'esprit avec une joie à laquelle je ne puis m'associer, avec une gloire que je ne trouverai pas. Assez ! je ne veux plus vous entendre, car votre douceur ne me donnera guère d'autre envie que de me diriger vers la prairie, et de tomber à ses pieds dans l'herbe de la prairie, et d'adorer, non pas elle, qui n'est ni aimable ni douce; non pas elle, pas elle, mais une voix.

1 . — Le matin se lève, orageux et pâle ; pas de soleil, mais une lueur livide, enveloppée dans les mille replis d'un nuage incolore ; et les sommets verdissants des bois sont inclinés, saisis et tordus par la tempête ; je m'étais imaginé qu'il ferait beau.

2. — Qui ai-je rencontré, si ce n'est Maud, hier soir, quand le soleil couchant doraitles pignons enguirlandés defeuillage, à l'entrée de la rue du village ? Qui ai-je rencontré, si ce n'est Maud ? Et elle me tendit la main avec un sourire si doux; elle me fit d'adorables excuses pour n'avoir pas répondu à mon salut.

3. — Et c'est ainsi qu'une étincelle délicate, brillante et croissante lumière, à travers les longues heures delà nuit, aréchauffé le fond de mes rêves et semblait près d'éclater en flammes de couleur ; pourtant, quand le matin arriva enfin, tout nuageux, elle sY'vanouit et ne sembla plus qu'un ravissement d'un gris de cendre.

4. — Et, cependant, si avec ses cheveux dorés, son sourire doré et si froid, elle voulait me tendre un piège, quelque tromperie de coquette; semblable à TantiqueCléopâtre, si elle voulait m'cnlacer à cette rencontre, pour rouler son lion dans un filet de soie et rétendre aux pieds d'un vainqueur?

5. — 'Ah ! que serai-jc à cinquante ans, si la Nature me laisse vivre, quand je trouve le monde si amer, moi qui n'ai que vingtcinq ans ? Si, cependant, ce n'était pas une coquette, si Maud était telle qu'elle paraît

et si son sourire contenait tous mes rêves, alors, la vie ne serait pas si amère, un sourire pourrait la rendre douce.

6. — Si, pourtant, bienque ses yeux semblent remplis d'un tendre intérêt pour moi^ si ce despote fashionnable, lui, cette masse de bijoux et de colifichets, ce taureau frisé et parfumé, exhalant le musc et l'insolence, son frère, que j'évitais, qui manque de la diplomatie nécessaire pour masquer, même dans son propre intérêt, ses mépris brutaux sous un sourire banal, — s'il lui avait dit hier matin combien il serait gracieux, pour son intéressante personne, de feindre un air d'amitié et de mettre un semblant d'émotion dans ces yeux inanimés, pour obtenir dans un mois (quand ses mensonges éhontés ébranleront la réunion électorale si corrompue) un misérable vote de plus ?

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