Mon rêve? ai-je rêvé du bonheur
J'ai marché bien éveillé dans la réalité. Oh ! jamais un matin plus brillant a-t-il apporté une si riche compensation à la sombre aurore de ma jeunesse, assombrie à veiller une mère mourante, à porter dans nos deux coeurs le souvenir du mort? Car n'étais-je pas le seul resté à veiller sur elle? Ainsi j'avais laissé se flétrir ma jeunesse.
3. — Je crois être bien sûr de n'avoir pas parlé à la douce Maud dans nos promenades (car souvent dans mes courses solitaires, j'ai
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confie mes malédictions même aux choses inertes), mais je suis sûr de ne pas lui avoir parlé, de ne pas avoir fait allusion aux fautes de son père : je suis sur d'avoir parlé seulement de ma mère, de son visage pâle qui, petit à petite devenait si mince que je sentis bien qu'elle s'éteignait doucement, fatiguée des hommes de loi, persécutée de dettes ; car combien de fois je la surpris les yeux humides, secouant la tête en soupirant à la vue de son fils, comme si son cœur avait renfermé un monde de soucis.
4. — Et Maud aussi, Maud fut émue, et parla de la mère qu'elle aimait, comme d'un être aussi abandonné, morte à l'étranger, et, à ce qu'il me semble, séparée de celui qui n'avait plus son cœur; et regrettant toujours rinimitié, cette Furie domestique, arrosée de sang, qui avait séparé nos deux familles : comme c'est étrange ce qu'elle a dit, quand, seuls, Maud et son frère se pen-
chaient vers son lit de mort : — que le triste père de Maud et le mien nous avaient promis l'un à l'autre, fiancés, le verre en main, le jour de la naissance de Maud ; ils me l'avaient destinée dès son premier souffle, à moi, à moi de droit, de la naissance à la mortj à moi, à moi ; nos pères l'ont juré.
5. — Mais le sang loyal répandu eut le pouvoir de briser ce lien précieux si bien scellé, qui, s'il fût resté intact, eût été si doux; et nul de nous ne pensa plus à ce qui devait arriver; mais, dans l'âme d'une enfant, naquit le désir, comme pour remplir son devoir envers la tombe, d'être amis, de nous réconcilier au nom de celle qui n'était plus; et moi, je les maudissais, eux et ma destinée, et je laissais de dangereuses pensées me poursuivre, tandis qu'au loin, dans l'ombre embaumée des églises étrangères : — oh ! je crois la voir là — brillant
lis d'Angleterre, murmurant une prière d'amitié, de réconciliation.
6. — Mais lui, quel cœur de pierre! Au loin, à Florence, à Rome, partout où sa sœur a tenté de lui parler de moi, il l'a humiliée par ses risées ; et, enfin, de retour au château, il a pris son air le plus sévère, l'a eflfrayée, lui a défendu de parler à son ami d'autrefois, à moi; et c'est ce qui avait fait rougir sa joue, à mon salut, sur la bruyère.
7. — Et cependant, bien qu'elle voie les défauts de son cœur et de son esprit, Maud ne peut s'empêcher de l'aimer; elle dit qu'il est rude, mais bon; et elle désire qu'il me plaise, et me raconte que lorsqu'elle était malade^ une fois, et même en danger, il laissa là ses chevaux, les jeux et la table, et ne la quitta pas, lui fit des lectures, nuit et jour, et la soigna, comme une vraie nourrice.
8. — Il est bon ? Mais le désir suprême du lit de mort foulé aux pieds par l'héritier du trompeur? — Rude mais bon? Pourtant, je sais qu'il a comploté contre moi en ceci, qu'il m'est encore hostile. Bon pour Maud ? C'est bien à lui. Allons, rude et bon, soit, j'y consens : mais Maud ne doit-elle pas faire sa volonté?
9. — Ah! Maud si tendre et si sincère, toute ma vie, je sentirai ce que je vous dois, ce que je ne puis jamais espérer payer, et si j'oublie jamais que je vous dois cette dette et, pour vous faire plaisir, ce que je dois aux vôtres, oh ! alors, que dirai- je ? si j'oubliais jamais, que Dieu me rende plus misérable que je ne l'ai été jusqu'à présent.
10. — Et maintenant que j'ai juré d'enterrer toute cette haine morte^ je me sens si libre et si allégé par la disparition de ce
— 6o — morne fardeau, que j'aurais peur de devenir étourdi et fou de joie, de la façon la plus fantastique; — si son frère n'arrivait pas, comme une ombre à mon espoir nouveau, ce soir, au château.
I. — J'étais bien gai, par un hasard étrange, c'est bizarre, j'étais très gai aujourd'hui pour chercher à cahiier sa mélancolie ; le Sultan, comme nous l'appelons^ — elle ne cherche pas à le blâmer, mais il la tourmente et l'inquiète par son verbiage mondain et sa manie; était-ce bien de la gronder pour avoir disparu aux yeux d'un petit prétendant langoureux qui la réclame comme sa propriété ? ou pour avoir arrêté ses caresses par la froideur de ses manières ou même par la simplicité de ses toilettes. Moi, je ne lui en connais que deux; il m'est impossible de décider (si l'on me demandait mon avis) de l'amazone et du chapeau à plumes, ou du manteau et du chapeau bohé-»
mien, lequel est le plus gracieux, le plus irais; car rien ne peut être plus charmant que la jeune iMaud avec l'un ou l'autre.
2. — Mais demain, si Dieu nous prête vie, notreimportantchâtelain donnera un grand dîner politique à la moitié des hobereaux d'alentour ; et Maud mettra tous ses bijoux ; et Toiseau de proie volera autour d'elle, et la mésange essayera de la séduire en gazouillant à son oreille.
3. — Un grand dîner politique aux possesseurs de beaucoup d'acres, une réunion de Tories (i), un dîner et puis la danse pour les jeunes filles et les marieurs, et tous les yeux, excepté les miens, verront Maud dans toute sa gloire.