OU MAUGIS A LA PARTIE BELGE
Aujourd'hui, 1er janvier 1903, c'est à la lumière du jour bruxellois que s'ouvrent mes yeux candides; je suis arrivé hier, pour mes étrennes, dans la capitale du roi barbu que notre Cleo de Mérode appelle « Sire » et ses sujets « Popol » Et je suis rudement content... La chambre de l'hôtel Métropole où je m'éveille, quoique assez plaisante par la netteté do son acajou modern-style, n'échappe point. sans doute, à l'inévitable banalité de ces homes provisoires; elle m'apparaît admirable. Il fait depuis hier soir, un temps à ne pas laisser coucher un Tailhade dehors: il tombe de la neige fondue, « comme s'il en pleuvait » remarque le portier de l'hôtel; l'aspect clair d'une de ces délicieuses matinées de printemps »>ù flotte dans l'air on ne sait quoi de virginal - Gourdée Léon Paye! scripsvb) ne me rendrait pas plus allègre. Je trouverais de la bonne foi à Marthe, du talent à son mari, de la dation au bafouilleur Paul Clerget. Je suis gai
comme un pinson a qui on lirait des œuvres de moineaux (Jules).
C'est que j'ai quatre jours de vacances devant moi, quatre jours de liberté complète. Jolie carotte, que j'ai tirée aux Payet! Ne pouvant les empêcher de m'accompagner à la première de l'Etranger qui a lieu le six à la Monnaie, j'ai prétexté, pour partir plus tôt, l'intention d'assister, si possible, aux dernières répétitions. Marthe n'a pas protesté, mais son mari (il m'aime tant) a accumulé les objections affectueuses :
— Vous êtes trop consciencieux, mon cher Maugis ; vous imposer une si longue absence pour un simple article...
J'ai répliqué en invoquant l'importance de cette manifestation musicale, ma vieille amitié pour Vincent d'Indy...
— Oui, mais, tout de même, vous allez vous ennuyer là-bas, tout seul ; à une autre époque de l'année, nous aurions pu partir en même temps que vous et c'eût été charmant. ..
(Gomment donc? Mais c'est-à-dire que je m'en forge une félicité qui me fait baver de tendresse.)
— Ne nous en veuillez pas, les étrennes, les visites, un dîner le quatre, nous ne pourrons matériellement pas nous rejoindre avant le cinq.
— Et moi, Léon, qu'est-ce que vous voulez que je fasse à Paris le jour de l'an? Je n'ai per-
sonne à voir: vous, vous finissez la journée chez vos parents...
— Mais, je vous emmènerais dîner chez ma mère. Sans façon, voyons, Maugis ça ne fait pas la moindre difficulté, n'est-ce pas, Marthe0... Vous êtes de la famille...
ill a de ces mots!)
Et le bon Léon s'attendrissait sur moi comme sur un pauvre petit sans mère, cependant que je me refusais à l'indiscrétion d'accepter, en un tel jour...
— Mais il n'y aurait pas d'indiscrétion ! Entre nous! Ce Maugis. il se donne beaucoup de mal pour paraître bien mufle et il pousse vraiment, la délicatesse jusqu'au scrupule!...
A la vérité, je poussais surtout à la roue pour ne point laisser échapper l'occasion de m'appartenir à moi tout seul durant quelque quatre-vingt-seize heures. Enfin, je l'ai décroché, mon congé de quatre jours et j'en éprouve une joie surabondante, disproportionnée avec la très brève interruption de service qui m'est accordée. Dès le cinq, ils viendront me rejoindre et je 'suis dores et déjà chargé de retenir leurs chambres : « Tâchez qu'elles soient voisines de la vôtre » m'a recommandé Léon. Dès le cinq, notre « bonne petite existence d'intimité cordiale » recommence, cette saleté de bonne petite existence : je le sais, et pourtant je jouis jusqu'au quasi-délire de cette trêve si courte.
Hier, au momenl où (vers une heure moins vingt) le rapide de midi quarante s'ébranlait, sans pudeur, je me sentis comme ivre de cette allégresse insane, qui s'empare de nos braves troupiers — quand la bienveillance du capiston les restitue pour quelques jours à leurs familles — et les fait se livrer à des manifestations désordonnées, voire scandaleuses par quoi s'affirme l'ivresse de leur liberté provisoire. Et j'ai compris, vieux permissionnaire, qu'il est des joies tellement excessives qu'elles ne se peuvent exprimer que par l'absurde; litrons vides projetés sur le quai de la gare, insultes sans raison à d'inoffensifs employés, clameurs de ménageries, gestes obscènes à l'adresse de dames d'âge trop certain.
Certes je ne cracbai pas sur le chef de gare surveillant, jambes écartées en compas, mains derrière le dos, le départ du train 115 avec le regard napoléonien du monsieur qui, s'il n'a pas l'air d'en ficher une datte, sait pourtant que rien de tout ça, sans lui, ne marcherait jamais; je ne clamai aucun souhait de trépas à l'adresse des génisses arrivées à l'âge mûr, je ne fis point pipi par la portière; je n'outrageai point par une mimique irrespectueuse la pudeur des quelques personnes que l'administration paye pour agiter des mouchoirs au départ des convois. Je me rendis vaguement compte que ces folies ne sont plus de mon âge comme disait l'ornithorynque qu'on voulait
mener boire du gin au Swan, mais, on mon cœur, je les approuvai et je me surpris à fredonner dans ie wagon-couloir ce refrain guerrier ({ni signale, joyeusement faraud, d<>> différences de coloration, typiques, entre le cou de la c-antinière et celui du commun des mortels.
Elles coulèrent doucement, ces cinq heures d'express, dans une demi-somnolence béate, fleurie de souvenirs gais, évocateurs de précédents exodes vers celte aimable petite Belgique, avant qu'un fâcheux destin m'eût jeté Marthe entre les jambes. Je revivais le temps fortuné où, me refusant par principe à toute exhibition mondaine, libre de me déplacer sans Yeœeat délivré par une femme lyrannique (et contresigné par un cocu trop affectueux) je bourrais hâtivement une valise dès qu'une période de quelques jours s'annonçait vierge de premières, et filais, serein, vers les Namur, les Dinnnt, les Mons, ces Monte-Carlo du pauvre, bien plus amusants et moins coûteux que la prétentieuse boîte à jouer monégasque. C'est vraiment alors que tout allait comme sur des roulettes.
Particulièrement, quand, au départ de Feignies, dernière station française, le chef do train, apparu h la portière, récita : « Nous arrivons à la frontière, préparez tfos bagages pour la visite de la douane belge », je revécus deux minutes hilares de mon dernier voyage à Mons,
en compagnie de Maurice Lauban, ce grand
serin de porte que j'aime beaucoup, d'abord parce qu'il a du talent, ensuite parce qu'il n'arrivera jamais à rien.
Cette fois-là, je dormais aussi profondément que si un orchestre invisible eût exécuté du Gaston Lemaire que Bûsser n'aurait pas suffisamment décrotté ; même je ronflais, me révéla depuis Lauban «. comme une prostituée hollandaise » quand, comme ci-dessus, au départ de Feignies, dernière station française, le chef de train, apparu à la portière, récita : — Nous arrivons à la frontière, préparez vos bagages pour la visite de la douane belge.
Réveillé en sursaut, je hurlai sans respect le nom du Créateur et debout, tragique, devant Lauban ahuri, je dépouillai mon veston, arrachai mon gilet, déboutonnai mes bretelles, en vociférant :
— Maurice! attrape ma valise dans le filet, au trot, ouvre-la, passe-moi le complet qui est dedans.
Le barde avait à peine exécuté cet ordre que j'apparaissais déjà, superbe, en corps de chemise mauve et caleçon assorti.
— Maintenant, fourre dans le sac les étoffes que je viens de dépouiller, dépêche ! ordonnaije en enfilant prestement les vêtements déposés par Lauban sur la banquette.
J'achevais de me rhabiller quand le train
s'arrêta : « Quévy! visite de la douane... Quévy ! »
D'une main rapide, je poussais les boutons de mon grimpant dans les boutonnières correspondantes.
A l'homme d'équipe criant encore : « Quévy ! » je répondis : « Tu parles! » avec un bon sourire apaisé, dont j'offris le solde, ensuite, au poète qui, stupide, s'informait :
— Alors, quoi? Maugis, tu deviens loufetingue? lu veux faire la pige à Frégoli?
— Frégoli. riposfâi-je dédaigneux, Frégoli, auprès de moi, c'est de la roustissure.
— Mais qu'est-ce qui t'a pris-?
— Hé ben ! daignai-je enfin expliquer, je me suis rappelé brusquement,. au moment ou l'employé proclamait la frontière proche, que ma valise recelait des fringues neuves, lesquelles il était urgent que je revêtisse durant les deux brèves minutes que dure le trajet de Feignies à Quévy...
— Maugis, je ne comprends pas...
— Quelle couche !
— Je ne comprends pas quelle manie ostentatrice, quelle vanité représentative, si éloignée de ton coutumier je m'en fichisme, t'a suggéré de l'exhiber, de neuf vêtu, aux yeux des douaniers belges.
— Apprends donc, graine d'Hugo, que les gabelous de Léopold me réclameraient, pour
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un vêtement « non usagé»; des sommes que je préfère dissiper en orgies.
Ce déshabillage mouvementé, cette gosserie date de deux ans à peine : comme j'étais jeune en ce temps-là ! J'ignorais Marthe, et loin de célébrer son mari dans les feuilles connue « l'un des talents les plus souples et les plus nerveux de ce temps » — j'écrivais, avec la raideur de la justice et la brusquerie de la vérité :
« En somme, nous pourrions résumer ainsi « M. Payet, écrivain et penseur : une intelli- « gence au-dessous de la moins honnête « moyenne, cependant habile à prévoir lessuc- « ces du gros public ; nue sensibilité quasi- « rudhnontaire, desservie par un goût plutôt « grossier, un style adéquat aux banalités « psychologiques qu'il doit exprimer. Impos- « sible de le ranger ailleurs que parmi les a romanciers à deux sous le tas ».
J'étais heureux : je menais, à ma fantaisie, une existence méthodiquement agitée ; je travaillais, sans effort, à mon heure: des repas soignés, des liquides de choix, des grues de tout poil, de toute corpulence et de toute natio-. nalité; quelques batailles avec le hasard, point fiévreuses, amusantes seulement, puisque une pincée de louis, perdus, ne m'affectaient guère, gagnés, m'apparaissaient comme une aubaine délectable : tels étaient mes plaisirs — très vifs, bien qu'aucuns les jugent de qualité peu
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relevée. — « Pou relevée »! Ah! braves fourneaux, si vous aviez dans l'œil ce qu'alors... Enfin, je me comprends.
CJes( (nul ce bonheur-là que je revis depuis li ici-, bien que celle brève liherté reconquise ne m'incite à aucune velléité vadrouilleusé.
Je devrais m'attrister, au contraire, de me trouver si flapi que le fait d'avoir pu prendre le train, tout seul, connue un grand garçon, suffise à nie contenter. Mais, absurdement, je nu' sens heureux : tout nie plaît, depuis hier, nia chambre quelconque, la pluie incessante, et Bruxelles, el toute la Belgique, et fous les Belges.
Du reste, ils sont charmants avec cette apparente goguenardise, celle lenteur d'élocution el de geste qui leur donne l'air de tout faire à la blague eu s'efforrant de réaliser un type cnu venu. Ne l'a-t-ou pas placé a la frontière tout exprès pour divertir les voyageurs parisiens, le brave douanier qui vint hier inspecter nia valise en s'informant :
— Monsieur, tu n'as rien à déclareïe?
Bêlant, tutoyeur el grasseyant, ce fonctionnaire apparaît comme un imitateur sans discrétion des cabots monologuistes qui. dans nos cafés-concerts, contre-font le « parler belge » el l'on pourrait croire qu'il s'amuse, en effet, à exagérer son accent national, s'il était permis d'attribuer quelque malice au possesseur de cet orbiculaire visage, rend comme la lune.
Il palpe avec lenteur chemise el caleçon, sans manifeste!' à Rencontre de ces lingeries l'hostilité agressive qui est de règle chez ses confrères français; un mouchoir de soie a paru l'intéresser plus que de raison; il l'a soupesé, retourné, sans le déplier, puis a fini par l'élever entre ses yeux cl la fenêtre du compartiment comme pour l'examiner par transparence. Puis, il l'a replacé dons le sac do voyage el s'en est allé, après avoir salué très poliment. « L'âme d'autrui est une forêt obscure » a dit le petit père Tourguenieff, ou un autre russe; l'âme de ce douanier holge est mystérieuse à l'égal des sous-bois les plus ténébreusement opaques: supposait-il que mon blavin recelât quelque objet soumis aux droits, par exemple une redingote à sous-pieds, laissé pour compte d'un grand tailleur? Je ne sais ; mais cet examen minutieux, prolongé, soupçonneux d'un tirejus certainement innocent, ce départ ensuite de l'homme qui ne veut rien dire, mais n'en pense pas moins, qui n'a pas trouvé le corps du délit mais n'est pas dupe, tout cela avait une saveur de parodie délicieusement outrancière. C'était très bien, très ça, presque trop ça.
O douanier de légende! 0 roi des Zones !
Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose à faire avec la Belgique? Oui, je sais bien, Courouble a déjà donné de précieuses études de petits bourgeois bruxellois mais ces notations ne
peuvent être appréciées pleinement que sur
place; trop spéciales, — volontairement — elles échappent à la majorité du public français; je songe, moi, à quelque chose qui serait plus de vente, plus superficiel aussi,- mais pourtant exact et sans rien, rien de commun avec les prétendus récits belges de quelques confrères qui se bornent à truffer des dialogues quelconques d'innombrables « pour une fois, savezvous », icctle locution est, du reste, absolument inusitée : J'ai entendu souvent « pour une fois »; plus fréquemment encore « une fois », et à de nombreuses reprises, « savez-vous, » ou « saistu » mais la fusion « pour une fois, savez-vous », jamais, jamais, jamais).
Mais oui, il y a quelque chose à faire! Eh! parbleu, fondre cela avec le sujet que j'entrevoyais vaguement à Aix, d'une petite gruaille gentillette, un peu amoureuse et 1res joueuse, et qui ressemblerait à Marthe comme les mesures 89-lOi de l'Arabesque schumanienne ressemblent à du Chopin, promener cette môme dans ces tripots wallons ou flamands, abolis (hélas) depuis hier, en profitant de ces balades pour silhouetter des indigènes — lui donner pour amant un type dans le genre, fions ! justement, de Maurice Lauban.
Excellent, cela : opposer à ta joueuse d'inspiration, à la divination sempiternellement proclamée, au flair de Marthe les procédés de Lauban qui se manifesta, avec une conviction
à faire crever de rire les pneus les plus buveurs d'obstacles, le joueur ci scientifique »!
Qu'il fut magnifique, l'ex-amant do In maîtresse du prince Jean, qu'il fut splendide à Mons, on ce polit tripot dôchard dénommé Cercle des Etrangers où des avis, placardés sur tous les murs, interdisaient à « MM. les membres sous peine d'exclusion, d'emporter les journaux de l'Etablissement » piraterie qui risquait de grever ledit établissement d'une perle quotidienne de soixante-quinze centimes, environ, qu'il n'aura il pu supporter, sans se voir acculé à la faillite.
Lauban qui, pour la première fois, introduisait ses pieds d'aède dans un endroit où l'on joue, exerça . son nouveau métier de ponte comme un sacerdoce ; dès l'abord, il proclama fièrement sa résolution de n'exposer point sa galette bêtement, au petit bonheur, comme les au 1res : — après quoi il pénétra dans les « salons » du claquedent avee l'air de résolution tranquille d'un qui fût venu porter dans les ténèbres d'un antre de superstition le symbolique flambeau des Vérités positives.
Il s'était préalablement assimilé les matières incluses en un Traité mathématique de la roulette, acquis pour trois francs cinquante (prix fort) dans une bibliothèque de gare: gavé de cette lecture, il rendait moult formules prétentieusement scienlifardes, attestait le calcul des probabilités, l'immortel principe de l'éga-
lifo absolue des chances du hasard, et parlait du raseur d'Alembert comme s'ils eussent couru les claques ensemble.
Neuf jours durant, (le dixième, je lui avançai le prix de sou retour à Paris) ce jeune barde réalisa le type parfait du joueur de « système », celui qui « sait ce qu'il fait » et « où il va », qui, dans les passes contraires, riposte aux conseils de prudence qu'on suit une marche ou qu'on ne la suit pas, que, d'ailleurs, il aime mieux perdre momentanément parce que c'est plus régulier, inébranlablement tranquille puisque ça reviendra bien.
Et le mépris, ensuite, de ces a systémiers » pour le joueur qui, se défendant comme il peut, constate avec humilité qu'il a eu la veine ou la guigne et s'informe gentiment si la chance leur fut favorable! Avec quelle superbe ils vous ripostent : « La veine, la guigne, pour moi; ça n'existe pas » et vous expliquent pourquoi, avec des arguments à dérider une peau d'éléphant !
Lauban fut Cet orgueilleux raisonneur : il offrait, d'ailleurs, cette particularité qu'il croyait à tous les systèmes, sans exception; il en tua plusieurs sous lui, durant ces neuf jours; mais, jusqu'au décavage définitif, il conserva une foi, éclectique el robuste, dans le triomphe de ces combinaisons et il est parti convaincu que, seul, le manque de capitaux, ne lui permettant pas de tenir plus longtemps, l'avait
empêché de réaliser une fortune vanderbiltienne. Aujourd'hui, encore, pas besoin de le pousser beaucoup pour qu'il vous enseigne, à titre gracieux, une flopée de méthodes, toutes
infaillibles: il en a pour les chances simples, pour les douzaines, pour les transversales, pour les colonnes, il en a pour les numéros pleins et, de ces dernières, la plus remarquable est celle dite « des numéros en chaleur ».
— J'appelle ainsi, définit Lauban, les numéros qui sortent fréquemment.
La méthode, merveilleuse de simplicité, consiste à jouer précisément ces numéros-là ; alors, puisque fréquemment ils sortent, fréquemment vous les touchez... Bédame !
Bon, bon. Donc, Marthe d'une part, Lauban de l'autre... Eh ! mais voilà un roman qui se fait tout seul !... La petite femme genre Marthe (mais beaucoup moins rosse) et le jeune seigneur, genre Lauban (celui-ci aussi semblable que possible au modèle) seront les deux personnages principaux et nécessairement, forniqueront ensemble...
Voilà : elle, ce n'est plus (comme je le pensais d'abord) une gruaille, c'est une petite acteuse chic, pas coureuse, coureuse, mais pourvue d'un ami — il faut bien vivre — un ami très généreux, assez âgé, pas exigeant et assez peu encombrant pour qu'elle puisse s'accorder fréquemment, mais avec discrétion, des fantaisies : elle rencontre le simili Lauban
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et, desdéux paris, naîl le pépin important, le béguin considérable, l'amour, et même l'Amour avec un grand A. Alors, logiquement, les bêtises commencent, ainsi qu'il advient chaque
luis que ce noble sentiment entre en scène : elle balance, c'est plus propre. L'ami généreux et pou encombrant et, pour soulenir le quasiluxe auquel elleest habituée, elle jouera et (elle se connaît..., le flair...) elle gagnera: le simili Lauban, que nous doterons avec à-propos d'un petit héritage, accepte avec entrain : une jolie maîtresse, les villes d'eau, le Midi, des revenus de grand seigneur avec un capital de quatre sous qui, à Paris, serait dévoré en cinq secs, vous pensez si ça fait son blot !...
Le développement vient tout seul : je promène mon duo d'amants-cartonniers sous des cieux divers (une place importante sera réservée à la Belgique pour utiliser mes souvenirs, et une autre à Aix). Je note les progrès en leurs cœurs de la passion-jeu au dépens de la passionamour; les premiers désaccords provoqués par l'opportunité, différemment appréciée, d'un tirage ou d'un paroli; la conversation de ces deux êtres très épris l'un de l'autre toute semblable aux entretiens de deux croupiers dissertant des choses de leur profession : les hauts, les bas, l'inéluctable décavage (ceqi très bref, car pas rigolo) et, connue il faut absolument qu'un livre de moi se termine d'une façon immorale et souriante,, le retour à la
maison et le bonheur parfait enfin trouvé grâce à celle conclusion : la fausse Marthe récupère l'assez âgé — peu encombrant — généreux ami, et le simili-La uban se résigne à être une manière de gigolo, d'ailleurs filigrane de délicatesses infinies comme tous les jeunes poètes dépourvus de patrimoine et qui ne peuvent cependant aimer qu'une femme dépensant dans les vingt-cinq mille francs chaque année.
Et je vois très bien — déjà, — le roman une fois imprimé, là notice rédigée par l'éditeur et prudemment revue par Bibi, pour signaler à L'admiration des masses, dans le style raccrocheur et coco de rigueur en l'occurencc, la nouvelle œuvre de noire sympathique confrère Henry Maugis :
« Jamais le délicieux humoriste n'a montré "avec un art plus sûr une connaissance plus subtile de la psychologie amoureuse ni formulé avec une ironie plus juteuse sa très personnelle philosophie. En un style alerte qui se joue parmi les audaces les plus scabreuses, ce livre léger et profond conte... » Et caetera, et ccetera, trou du nez, champignon, tabatière!... Et je vois aussi les articles extasiés ({ne signeraient des copains et que j'aurais rédigés moi-même : un premier-Paris au Figaro, une chronique à l'Echo de Paris, un « médaillon » au Journal, un « livre du jour » au Gil Blas — et quelques autres. Le critique Ernest-Charles, à voir l'impudence de
ce battage, crèvera de chagrin. Tout bénef!
Tous les libraires eu vend ro ut des flottes; le mélancolique Conard, lui-même, en débitera quelques exemplaires.
Il n'y a qu'un malheur, un seul : c'est que ce roman, pas plus idiot qu'un autre, ce roman pas commencé, no sera jamais écrit, puisque je ne peux même pas continuer Fleur des Poids [histoire d'un lutteur) commencée, elle
— six feuillets — commandée, promise. J'oublie un peu vile que, dans quatre jours, je retrouve Marthe, c'esta-dire le cauchemar incessant, la fureur permanente, l'impuissance
— cérébrale du moins.
Faut-il que je sois saoul do ma liberté imprévue pour qu'il meviennedes idées, el une envie folle de travailler !