OU MAUGIS PASSE UNE REDINGOTE ET UN MAUVAIS MOMENT
Je reviens du five o'clock Payet. Je n'en suis pas plus fier pour ça.
Ma résolution pourtant était si ferme, hier Soir, qu'à mon réveil, ce matin, an lieu de réclamer tout de suite, par des rugissements appropriés, ma première pâture et mes journaux, j'éprouvai le besoin de formuler d'abord cette décision : « Je n'irai pas chez les Payet aujourd'hui! » à haute voix, d'un ton de défi tranquille bien propre à dissuader de toute insistance le .contradicteur qui n'avait garde de se trouver dans ma chambre.
Je la renouvelai, cette affirmation à la fois négative et péremptoire, maintes fois dans la matinée : je la mâchai avec des croissants trempés dans du chocolat, je m'en gargarisai en même temps que d'eau dentifrice et si, au cours de ces exercices, elle perdit un peu de sa netteté formelle, elle demeurait énergiquement définitive. Plus tard, la bouche libre, et d'une
articulation devenue impeccable, j'en ponctuai, assis à ma table de travail, toutes les phrases d'une chronique destinée a moucher ce schnock de Manchot, tenancier de l'Immonde musical.
Et je la mastiquai de nouveau avec les côtelettes du déjeuner.
Après quoi je regagnai mon bureau, ouvris un petit bleu, saisis mon porte-plume, et d'une main qui ne tremblait pas plus que celle d'Hippocrate écrivant à Artaxerxès pour refuser le grand cordon de la Légion d'honneur, je notifiai au ménage Payet qu'un « contre-temps m'empêchait de me rendre à la gracieuse invitation » Ça n'est pas plus difficile que ça!
Seulement, . le petit bleu n'est pas parti. Au moment de l'expédier, j'ai flanché. Naturellement, j'ai trouvé tout de suite, pour légitimer cette couillonnade, au moins deux bonnes raisons dont la première, simplement imbécile. est que je risquais de paraître impoli; la seconde, aussi tourte, mais moins hypocrite, que je n'éluderais pas un renouvellement d'invitation, et que, par conséquent, décliner cellelà serait reculer pour mieux sauter.
J'ai donc pris mon parti, le taureau par les cornes, mes jambes à mon cou et mon courage à deux mains et, dans cet attirail, je me suis rendu à ce five o'clock.
De cette première escarmouche en territoire ennemi — notre ennemi, c'est tout ce qu'on désire... — je ne reviens pas chargé de butin
MAT GIS AMOURE1 \ 'i I
mu léger accent fcudesque, ici, ne messiérait pas .
J'en rapporte, comme il était facile de le prévoir, l'affection de Léon Payet, qui n'est fichtre
pas un grand homme mais dont la moitié me paraîtrait un bienfait des dieux: en outre, j'y ai incidemment appris le prénom de la conjointe en question, résultat médiocre mais un peu pins appréciable tout de même : il est remarquable que, jusqu'il présent, cette femme, à qui. depuis quinze jours, je souhaite passionnément faire subir les derniers outrages — et aussi les pénultièmes — je ne pouvais la nommer dans le secret de mon cœur et de ce journal intime., que « Mme Payet »: ce détail évoquait pour moi, ridiculement, le temps où, potache de quinze ans. la maman d'un de mes camarades m'en imposait tellement (quoiqu'elle m'initiât à des voluptés de son âge plutôt que du mieni qu'aux minutes les plus vibrantes je l'appelais encore a madame » d'une voix enchiff renée de bonheur.
Si deux semaines d'incubation amoureuse me rajeunissent de trente ans. ne me verrat-on point, dans un mois, retombé tout à fait en enfance?
C'est pourquoi je ne suis pas fâché de savoir que la patronne de dame Payet est Sainte Marthe. Ce détail, d'ailleurs, m'importe peu du moment qu'il m'est connu, car, parmi tant déminons que j'accumule de m'en vouloir, ce
42 MAUGIS AMOUREI \
m ( si du moins un modeste avantage de constater que la révélation du prénom de la bienaimée ne m'a pas sensiblement troublé, et que je n'éprouve point le juvénile désir de l'illustrer en acrostiches laborieux.
Il ne me procure, ce prénom, aucun ravissement surérogatoire, il ne m'inspire aucune aversion, il m'indiffère totalement: il ne tient aucune place dans mes souvenirs, à cela près qu'il évoque très vaguement l'histoire, dénuée pour moi d'intérêt, de deux sœurs que je n'ai point connues et dont l'une (ou l'autre, je ne sais plus) avait choisi « la meilleure poire ».
Il ne se prête point, le Ciel en soit loué, aux altérations bébetes ; Marthe, Mme Payet restera Marthe; je ne la nommerai point a Marthinette » car, autant que de me retrouver un état d'âme de collégien, il me déplaît impérialement de me rappeler que je suis presque un vieux monsieur à qui son millésime accorderait le droit de se passionner pourles conseils adressés par Meibomius au conseiller de l'évêque de Lubeck, pour les anecdotes du Birchen Bouqrœt, bref pour les villégiatures de Verbena House. Je ne la nommerai pas, non plus, « Martha » parce que la musique de Flotow me dégoûte : ma manie des déformations verbales et de l'à-peu-près (qui m'a valu une déplorable notoriété) ne me suggère ici qu'une lointaine assimilation cambronienne : « Ah!
Marthe, alors! » mais qui. assez grossière
sans doute, dans mon cas, serait peut-être le mot de presque toutes les situations, l'héroïque vocable qui retentit à Waterloo, morne plaine où l'on n'en jette plus. . .
Cette première visite à Mme Pa..., je veux dire à Marthe, m'a déçu; certes, je ne me targuais pas que, devant les trente-trois (peut-être trente-quatre) personnes qui jaspinaient dans son salon — comme elle, Louis XVI — celle qui fait ma peine m'invitât à reproduire avec elle, en tableaux vivants, des Fragonard ou des Boucher, ni même qu'elle se proclamât prête, tout d'un coup, à couronner une flamme que je n'ai point encore déclarée (déplorable influence de son ameublement sur mon stylo).
Du moins, j'avais le droit de compter, je ne dis pas sur mes doigts... et avoir, mais sur quelque gratitude gentiment témoignée pour l'empressement que j'avais mis à contenter, et au-delà, son désir de battage autour d'Un drame du cœur. Je ne les prodigue pas, elle le sait, ces sortes de réclames louangeuses pour les gens dont la littérature ne me revient qu'à l'état d'aigreurs! Payet, en outre, qui n'est pas journaliste, ne peut, en échange de ma casse, me refiler une once seulement de séné : c'est donc pour elle, pour elle seule, elle n'a pu s'y tromper, que j'ai lâchement vanté un des romans les plus platement idiots qu'il m'ait jamais été donné de ne pas lire ! Cela valait bien, je pense, qu'elle m'accueillit avec quelque
ïï MAUGIS A Mo II; Kl X
cordialité, qu'elle se montrât telle, au moins, qu'elle m'était apparue chez les Renaud-Claudine, très camarade, très bon garçon...
Je t'en fiche ! Elle me Ta faite à la femme du
monde, à la maîtresse de maison, à la Célimène, à l'oseille — toutes variétés que j'exècre. Tandis que l'autre, le sirupeux mari, s'empressait, se confondait en remerciements patauds, montrait une telle confiance en la sincérité de mon enthousiasme pour son livre que j'en étais gène, la prenait à témoin de la joie qu'il me devait : « N'est-ce pas, Mari lie? » — elle, de qui j'attendais un mot heureux, signifiant qu'elle avait bien pris pour elle l'hommage rendu au volume imbécile, elle acquiesçait avec condescendance: « Oui, Monsieur Maugis s'est montré fort aimable », à peu près comme elle eût décrété : « Je tiens Monsieur Maugis pour un bien pauvre crétin ».
Et comme, Payet s'étant éloigné, je quémandais le remerciement qu'elle ne songeait pas à formuler :
— Etes-vous content»1 de moi, madame?
Elle prononçait, du même ton dédaigneusement railleur :
— Mais oui, mais oui, vous êtes un parfait galant homme.
Je L'aurais giflée)
Alors, avec le sourire avantageux cl figé d'une danseuse qui exécute, comme en se jouant, une variation périlleuse, elle m'a
MAUGIS AMOUREUX i5
promené parmi ses invités, semblanl dire :
— Vous voyez ce gros-là? il est mauvais comme la gale... mais n'ayez pas peur, il ne mordra pas : je l'ai maté à moi toute seule.
Un moment, j*ai cru qu'elle allait m'insérer mon bords-plats entre les dents et m'ordonner de faire le tour de l'honorable société.
Aussi bien, j'ai pu constater (mince consolation) qu'elle ne me réservait point l'étrenne de ses talents de dompteuse en chambre. Son mari dont les traits réguliers et mous, les yeux en amandes (douces), l'air obligeant de calicot chic, n'évoquent pas l'idée d'un animal bien dangereux — fauve qui peut ! — est merveilleusement dressé; sur un bref appel de Marthe : « Léon! » il accourt avec l'empressement d'un jeune soldat hélé par un sous-officier, prend la position réglementaire et s'enquiert :
— Ma chérie ?
comme le bleu dirait, déférent et vaguement inquiet : « Mon adjudant? »
On attend qu'elle décide : « A'ous aurez quatre jours » sans explication, ou qu'elle ordonne : « Allez demander un balai au caporal de semaine et faites ma chambre à hauteur ». Elle dit seulement :
— Il est cinq heures et demie, Léon : il faut aller travailler, mon ami.
Sans hésitation ni murmure, il obéit : à peine s'il prend le temps de me dire avant de quitter le salon :
— Mon cher, vous m'excusez? Je travaille habituellement le matin; mais, aujourd'hui, une
migraine intense m'a arrêté au bout de trois quarts d'heure et ma femme m'a fait prendre cette bonne habitude d'écrire, coûte que coûte, soixante lignes régulièrement, tous les jours : je vais les achever.
(« Val cours, vole et nous rase! » ai-je quelque peine à ne point lui répondre).
Mais il reste — et visiblement anxieux d'un froncement conjugal de sourcils, il précipite son débit :
— Ah! j'oubliais... nous voudrions, Marthe et moi, vous avoir à dîner un de ces jours, dans l'intimité; voulez-vous que...
Sèchement, l'adjudant Marthe l'interrompt :
— Va-t'en donc! je prendrai jour avec M. Maugis. Tu sais bien que nous sortons ce soir : tu n'as que le temps !
— C'est vrai : à bientôt, mon cher, et encore merci. Vous vous arrangerez avec ma femme .
Et il s'enfuit.
Que celui-là est bien pétri de la pâte dont on fait les cocus ! — « Vous vous arrangerez avec ma femme », le mot est drôle : pourtant je ne songe pas à sourire ; j'éprouve trop de pitié — pour le souple Payet? non. — pour moi tout seul ; une pitié préventive ! Faudra-t-il, si je veux boiser le front de ce mari trop docile, témoigner, comme lui, à Marthe-adjupète-sec,
une obéissance entière et une soumission de tous les instants?
Ah! mais, non! j'ai passé l'âge (comme disait la petite fille que le sénateur voulait embrasser) j'ai cessé même d'appartenir depuis quelques mois, à la réserve de l'armée territoriale : non. je ne marche plus! Zut! je me révolte a la fin. contre la tyrannie de cette petite levrette de quartier; je ne réfrène pas le désir impérieux de manquer de respect h <c< galons virtuels et je lâche une inconvenance :
— Dame Marthe, je n'ai jamais eu l'avantage de zyeuter vos lingeries intimes, mais je parie, à voir avec quelle décision toute militaire vous portez les culottes, que vous arborez des pantalons rouges.
A peine ai-je risqué ce propos, destiné à manifester mon indépendance, que je le déplore, pris d'un trac fou d'avoir choqué: sûr, je vais ramasser mes quatre jours, mes huit peut-être: et je songe à formuler des excuses (elle est propre mon indépendance !)
Mais non, Marthe ne se fâche pas — une veine! — elle sourit, sans pose, cette fois, de ce joli sourire en coin que je lui ni vu chez Claudine et qui m'a tant plu ; sans doute, contente d'avoir affirmé son autorité devant moi. l'orgueilleuse n'a point perçu l'intention rebelle qui me fit parler plus vite que je n'aurais voulu, car elle dit :
— Oui, je suis un peu despote j attendez, je
48 MAUGIS \ MO II', Kl \
vais vous montrer encore unede mes victimes.
Et elle me présente un grand beau garçon qui la considère du même œil craintif, mais extasié, dont un dévot regarde une châsse gardée.
J'examine mon « rival » : il esl très bien, ranimai ; il est très jeune, le bougre. Vinglcinq ans peut-être, si j'en juge par sa carrure, il en paraît dix-huit par la fraîcheur du visage; enfin il est trop ce que je souffre de n'être pas, et je ne ressens pour lui aucune sympathie : qu'est-ce qu'il fiche dans cette maison? Et cette Afrique « où l'homme est la souris du tigre », (Victor Hugo invertit), ce bon vieux continent si noir que les fleuves y attrapent des cataractes, il n'en reste donc pas un petit coin à découvrir? L'exploration ne manquerait-elle plus de jambes ?
L'aversion toute naturelle que m'inspire un concurrent de cette prestance ne m'aveugle pourtant pas assez pour m'empêcher d'apprécier avec justice l'attitude de Marthe envers lui: elle est parfaitement odieuse. Gomme s'il ne lui suffisait pas d'avoir ridiculisé ce malheureux, en révélant avec ironie son sentiment, après tout, respectable, au même titre qu'une infirmité, elle lui fourre sous le nez, d'un ■geste de grande duséèche, sa petite main à fossettes et, au moment où, touché de cette faveur inattendue, il va baiser pieusement le bout des doigts ainsi offerts, la petite main, preste, se
MAUGIS AMOUREUX i'1
retire et, clac ! s'applique sur la joue du soupirant en une petite tape assez rude. J'évalue approximativement (j'ai regretté l'absence de notre tampier national) à 3 5 de seconde le temps qu'il fallut au confirmé pour cacher à peu près sa déconvenue et réaliser le sourire contraint par lequel il essaya d'exprimer qu'il trouvait la plaisanterie vraiment délicate et charmante; ce fort gaillard point barbu et peu moustachu manque trop de poil ; à sa place, moi, ce que j'aurais rué dans les brancards !
— Allez en paix ! lui dit Marthe.
(Qu'il y aille dune, mon Dieu ! pourvu que ce soit loin) !
Elle passe, légère :
— Maintenant, Maugis. — je ne vous appelle plus « Monsieur » n'est-ce pas? — venez voir ma belle-sœur.
Elle me remorque jusqu'à l'autre bout du salon, où Claudine, tout en engouffrant des sandwichs au homard, conte les méfaits et gestes de sa chatte Fanchette et de Limaçon, fils de ladite — les chats tiennent dans l'existence de Claudine une place véritablement scandaleuse — à une petite brunette. mince, un peu gauche, qui l'écoute avec un ravissement apeuré.
— Maugis, s'écrie Claudine, cette- redingote vous va comme un gant !
(C'est vrai : j'ai à ce point répudié en l'honneur de Mme Pavet mon insouci des conve-
nances, que j'ai endossé une redingote, moi qui
refuse toujours de me battre au pistolet par horreur de ce vêtement solennel).
— Attention, Annie! commande Marthe à La mince brunette. Du courage, l'instant est solennel ; je te présente... ne nous troublons pas... Henry Maugis... tu sais bien, Maugis?
— Je sais. . . murmure presque imperceptiblement l'interpellée qui lève un instant sur moi des yeux du bleu dont on fait les méditerranées, des mirettes admirables, tout de suite voilées sous des cils longs d'un mètre cinquante, et rougit, si troublée qu'instinctivement, d'un regard rapide, je vérifie la correction de ma tenue, retenant à peine le geste d'assurer mes boutons.
— Voyez-vous, Maugis, explique Claudine, cette enfant est timide jusqu'à la stupidité : on dirait une pensionnaire ravagée de scrupules qui craint de devoir confesser à M. l'aumônier qu'elle a « pris plaisir à des conversations avec une personne d'un autre sexe » !
— Allons, Annie, ajoute Marthe, ne couvre pas de honte ma famille, où tu es entrée quoique indigne... tache d'être à la hauteur des circonstances ; je t'amène un de nos littérateurs les plus en vue, parle-lui de son beau talent, ça se fait toujours ; montre que tu n'es pas une cruche, que lu viens de lire A draps ouverts (faudra me le rendre, tu sais!)...
— Je ne l'ai pas lu, avoue ingénument la
tremblante pensionnaire; Alain a dit que ce n'était pas un livre pour moi...
Claudine s'esclaffe et Marthe s'indigne :
— « Alain a dit »!... mais, voyons, Sainte Annie, il fallait l'envoyer au bain, ton noble époux! Je l'aime bien Monsieur mon frère, mais je trouve qu'il abuse de ta soumission.
— Que veux-tu, Marthe ? coupe Annie d'une voix un peu raffermie : j'aime mon mari, moi.
Il me semble percevoir dans ce « moi » une intention; je n'en suis pas sûr. Marthe, en tous cms, n'accuse pas le coup; elle hausse les épaules :
— C'est entendu, Sainte Annie, tu aimes ton mari ! on aime toujours son mari... ce n'est pas une raison pour que...
Mais sa frêle belle-sœur l'interrompt encore ; décidément elle ne veut pas qu'on débine son Alain (qui doit être un beau spécimen de rasoir) et, rassemblant tout son courage, elle aiguille de nouveau la conversation sur mon humble personnalité.
— Je suis du moins dans Y Echo...
— Alain te laisse lire les journaux du matin ? raille Marthe.
— Oui... les chroniques musicales de .M. Maugis : elles mintéressent toujours, j'avoue qu'elles m'effarent souvent.
Elle s'arrête à bout de souille, surprise' ellemême d'en avoir tant dégoise :
— Madame, lui dis-je avec douceur, vous
ne m'étonnez point : et peut-être qu'au fond vous me flattez, car il est doux d'inspirer dos sentiments violents. Mais connaissez-vous le Journal de Bëbë^ Si vous voulez me permettre
de vous envoyer le dernier numéro de celte revue résolument bi-mensuello, vous y hou verez un article de moi qui ne vous enlèvera pas l'usage de la parole et que le sévère M. Alain ne songera pas à vous interdire, car des fillettes de onze ans et au-dessous peuvent se l'assimiler sans dommage ; vous pourrez aussi prendre part, en découpant le Bon encadré à la dernière page, à un « Concours pour les petits doigts »...
— Maugis ! interrompt sévèrement Claudine, soyez décent...
— Ne vous agitez pas, mon inconcevante amie, ce n'est pas ce que vous croyez : il s'agit de broder un mouchoir de poupée. Les prix sont importants : douze boîtes de chocolat
' Santé superflu, dit le « Goûter des Ecolières », récompenseront les douze meilleurs envois ; il y aura, en outre, cinquante mentions honorables donnant droit à 10 0/0 de réduction sur le prix fort des volumes qui composent la Bibliothèque rose.
— J'aurais cru, riposte Annie, en douceur, que vous vous intéressiez plutôt à la « Bibliothèque Rosse »...
— Miséricorde! s'écrie sa belle-sœur, Sainte Annie commet des mots !
— Des mots plus gros qu'elle ! renchéri! Claudine... Allons l'espoir nous reste : nous ferons peut-être quelque chose d'elle.
— Bon ! acquiesce Marthe. Je compte sur vous pour cela. Claudine: racontez-lui des horreurs. Venez, Maugis, ne troublons pas cette entreprise salutaire de démoralisation.
Et, quand nous nous sommes éloignés, elle ajoute :
— Elle n'est pas bête du tout, vous savez ! mais mon tyranneau de frère, son Alain, la rend idiote: il ne lui laisse aucune initiative; je pense qu'il lui impose jusqu'à la nuance de ses jarretelles, jusqu'au format de son papier à lettrés, jusqu'à sa poudre...
— La poudre d'Alain, sans doute ?
— Maugis, vous êtes stupide mais drôle... Qu'est-ce que vous dites de ça?
— Je dis... je dis que des tas d'optimistes, impénitents fourneaux, louent Dieu de faire bien ce qu'ilfait, tandis que cette Entité respectable me paraît, au contraire, lamentablement indigne de sa fastueuse sinécure ; s'il m'eût consulté, le Trop-Haut aurait apparié cette timide brebis qu'est Mme Samzun à Léon Payet, ce mouton...
— Oui, et qu'est-ce que je deviens, moi, dans cotte hypothèse où vous décernez à Annie mon inoffensif «'poux?
— Attendez! c'est justement ce qui m'importe le plus. Vous, après avoir pris mon avis.
Dieu vous aurait « assortie » je ne dis pas a votre frère — des raisons s'y opposent sur quoi il est inutile que j'inceste — mais à quelque seigneur du même accabit, tyrannique et
canule...
— Délipate attention .'
— Alors, comme vous n'êtes point, il me semble, un ange de résignation, vous n'eussiez pas manqué de vous venger copieusement dos contraintes imposées par le potentat conjugal; et l'espoir eût fleuri au cœur des pauvres bougres qui ne souhaiteraient rien tant que de vous y aider.
— Ouf! c'est admirable, Maugis, comme vous avez du vent, et comme vous connaissez le cœur des femmes!
Ceci dit sur un ton d'ironique mépris qui me déplut beaucoup et me contrista davantage; mais aussitôt Marthe ajouta :
. — C'esl peut-être beaucoup de présomption de ma part, mais il me semble que vous commencez à me faire la cour.
Elle risqua l'hypothèse avec tant d'apparente bienveillance que je m'y laissai prendre et répondis, crânement : /
— Je ne suis venu que pour ça.
Ellle acquiesça gaîment :
— Alors, continuez.
Je n'eus garde d'y manquer. Marthe souriait ; j'oubliai qu'elle venait de se montrer insupportable comme un boisseau de puces, et je m'en-
gageai à fond; je lui dis la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, celle qui est en marche : qu'elle avait éveillé en moi toute une flopée de sentiments assoupis, pensais-je, à jamais: que, depuis le jour de notre première rencontre, je ne pensais plus qu'à elle seule; que j'avais tenté de réagir, en vain: que tout me semblait fade auprès de son sourire: que... Enfin tout ce qu'on dit.
Non, pas tout... car Marthe m'interrompit bientôt, l'air excédé :
— Mon pauvre Maugis, c'est peut être très gentil ce que vous me racontez là, mais pourtant pas assez inédit pour me faire oublier que je dois m'occuper un peu de mes visiteurs; nous reprendrons, si vous voulez, cet entretien fleuri une autre fois, à loisir; je souhaite que vous soyez plus en verve qu'aujourd'hui, plus original ; j'ai l'impression que vous me récitez une page d'un roman de Léon et je vous ai laissé voir assez que cette littérature là n'a rien qui m'enchante
Que nous nous montrons lâchement injustes envers le sobre coursier du désert et la douce ruminante qui regarde passer les trains, quand nous abusons de leurs noms pour qualifier les rosseries féminines! Et que Marthe à ce moment m'est donc apparue indigne d'être comparée à ces animaux porteurs, qui d'arabe, qui de lait!
Ainsi, par ses mines engageantes, elle m'a-
vail aiuciii'n oublier assez la pudeur de mon sexe pour lui découvrir mon cœur plus que quadragénaire et, brutalement/ elle interrompait l'effusion provoquée par elle, pour me signifier qu'elle ne s'y intéressai! pas plus qu'à la littérature de sou crétin d'époux !
Parbleu! suis-je responsable', moi, de la banalité niaisedes paroles d'amour? est-ce ma faute si elles ont toutes été dites, depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent réussir?... Elle en a du venin, la dame!
Il m'eût été doux de lui décocher tout de suite quelque mot empoisonné, (Pari ho à deux !) mais, faute de découvrir sur le champ le trait vengeur dont percer cette Marthe, auprès de qui, pourtant, ce n'est pas l'esprit de saillie qui me manque, je battis en retraite piteusement, malgré de louables efforts pour rassembler toutes mes réserves de froideur digne :
— Alors, adieu, madame, et pardon de vous avoir déplu.
Mais cette sortie, que je voulais « moitié ligue et moitié raisin » Marthe, probablement, la jugea tout à fait « poire », car elle repartit en riant :
— Allons! Maugis, ne faites pas cette mine vexée; il n'y a rien de perdu : vous êtes, comme on dit, un homme d'esprit qui prendra sa revanche ; l'espoir vous reste...
— C'est à dire de quoi désespérer!
— Mon pauvre Maugis, les souliers Molière vous seraient un peu étroits, mais je non demeure pas moins votre amie, faute de... pire.
— Je ne vous en demandais pas tant !
Là-dessus, j'ai quitté la maison Payet avec
ma redingote, ma veste et mes illusions en deuil... non, pourtant, sans avoir lâchement accepté une invitation à dîner, pour aprèsdemain — « pas de cérémonie, vous savez, nous serons six ou sept, au plus » — avec autorisation de m'amener de bonne heure, « avant les autres », pour tailler une bavette. Evidemment, Marthe compte s'offrir ma tête, de nouveau, en guise d'apéritif : je n'ai pas osé lui demander s'il me fallait apporter un plateau en métal nickelé.
Rentré chez moi, je griffonne ce bulletin de défaite, et je suis furieux de m'avouer que ce ne sera pas le dernier... Ah! si Marthe s'était révélée à moi, d'abord, telle que je la vis aujourd'hui : vaniteuse, tyrannique, a femme », pareille à tant d'autres! Si je m'étais douté que la gentille causeuse rencontrée chez Claudine... Oui, sans doute, si... si ma tante en avait... comme ils disent au bal Wagram.
Mais la supériorité (que je n'hésite pas h me reconnaître) des gens intelligents, consiste surtout à savoir quand ils font des bêtises — et je sais pertinemment qu'il est déjà trop tard pour réagir: amorcé par une Marthe hypothé-
tique, je me sens incapable, dès maintenant, de ce rien d'énergie qu'il faudrait pour échapper à la vraie Marthe: je retournerai chez elle après demain — et tant qu'elle voudra — ; comme elle m'y convie, j'arriverai de bonne heure — puisque ça l'amuse, cette petite femme, de jouer les grandes coquettes — afin do lui donner la réplique, invraisemblable Alceste qu'elle Célimène en bateau : et je songe à solliciter la décoration du Mérite agricole, le symbolique poireau (je m'en sens digne, d'ailleurs, ayant publié, jeunet, une chronique sur la fal (rication du cidre à l'aide de pommes... d'arrosoir) pour réaliser parfaitement, du moins dans ses manifestations amoureuses, le type, modernisé, de l'homme au ruban vert.
Je suis salement pincé !
MAUGIS DE FACE, DE TROIS QUARTS, DE DOS, EN PROFIL PERDU, ET SURTOUT EN PIED
« Flûtre )> : comme disait naguère, plus cambronniquement un monarque à la santé de qui mon alcoolisme Ubu jusqu'à plus soif... L'aventure Payet tourne décidément au cataclysme et toutes les défenses de mon for intérieur tombent comme des capucins de cartes transparentes.
Après le boire, le manger, le... comme vous dites, voici maintenant que j'en perds le sommeil.
Jusqu'ici, du moins, après des journées agitées et des soirs moroses, je jouissais, faute de mieux, d'un repos mal gagné : je rouiïkmnais avec une tranquillité dont se fût émerveillé Saint-Thomas d'Aquin qui se connaissait en Somme.
Cette nuit j'ai peu dormi, mais mal.
Soit que la cuite que j'ai prise hier soir peur rôtir ma peine fût insuffisante, soit que le thé des Payct en eût par riva née contrarié 1'eiïef
60 M M (ils AMOUREUX
d'ordinaire bienfaisant, j'eus presqu'autanl de peine à trouver le sommeil une fois entre les toiles que, quelques instants auparavant, à découvrir ma clef, d'abord, et le trou de ma serrure, ensuite.
Pour comble de malheur, je me suis mis à rêver... comme on rêve à vingt nus!
Or, si je considère que le Rêve (au singulier) est une des quatorze choses qui nous consolent de Vivre (je vous énumérerai les treize autres la semaine prochaine) les rêves m'ont toujours paru une des plus tristes fumisteries du Sous homme — et, dans l'espèce, je n'étais pas assez Homme-Saoul pour me divertir de leur incohérence. Cette reprise de l'inconscient m'a tout juste, valu de revoir l'inévitable Marthe, en toilette Walteau, XVIII" comme une indigène de la rue d'Enghien, mais coiffée (pourquoi mon Dieu?) d'un képi de colonel, et singeant l'allure des plus conventionnels Ramollots. Il me souvient qu'elle tenait une cravache à la main ainsi que des propos blasphématoires encore que dénués desens, où il était fait de fréquentes allusions à une maison de tolérance divine que j'avoue, à mon grand regret, ne pas connaître... Cependant, le patito de Marthe, ce beau jeune homme que mon antipathie spontanée avait voué aux explorations lointaines, grelottait sous un costume d'Esquimau poudré de neige en déclarant d'une voix triste, (à intervalles réguliers : « Je suis un
amoureux transi », ce qui lui attira de ma pari cette réplique conciliante :
— Vous avez l'esquimau pour rire!
Quant à moi, je portais sans fatuité le costume classique, du Misanthrope, exact jusqu'à la perruque, ce qui me causa l'étonnement bien légitime de me découvrir tout à coup une chevelure, dont l'absence naturelle a toujours incité mes petites amies aux plaisanteries les plus obscènes. Cette soudaine abondance Capillaire mit le comblé à la fureur de' Marthe qui s'avança sur moi menaçante, et brusquement nue. d'ailleurs, sous son képi de colonel. Tandis que je la considérais attentivement dans cette tenue qui m'allait à ravir et ne la déparait point non plus :
— Scrongncugneu, sacra-t-elle, s'que vous vous foulez do moi? v's'avais dit de vous faire passer à la tondeuse, cré cosaque! fous quatre jours, avec le motif, pour vous apprendre à faire fantaisie!
Et comme, pour toute réponse, je constatais d'un geste amical et précis la cambrure admirable de sa culotte de peau, elle se mit à secouer, violemment — tel un tailleur le cordon de sounette d'un client insolvable — une boucle de ma perruque.
Je me réveillai du coup, et constatai que j'avais en effet très mal aux cheveux, (dont l'absence m'apparut alors le plus grand des maux, puisque je ne suis pas même garanti
des conséquences de la cuite, par ma calvitie toujours précoce) !...
L'illogisme de ce cauchemar m'a dégoûté de
me rendormir.
Je professe du reste cette opinion, sans appel, qu'il eues! du sommeil comme d'un bon cigare qu'il ne faut jamais rallumer. La moindre interruption en fait un supplice; j'aime encore mieux dormir tout d'une pièce qu'à celle de mes confrères.
Je me suis dune levé et, par une multiplicité de frictions énergiques, j'ai combattu ma céphalalgie persistante à l'aide d'alcools appropriés dont j'ai copieusement frotté mes temporaux, mes pariétaux, mon occiput et leurs dépendances. Ce traitement résolument homéopathique suffît presque toujours à dissiper les brouillards de la nuit et j'y puise le courage nécessaire pour m'asseoir devant des feuillets de papier blanc;
Blanc comme le glacier qui s'irise et qui penche, Blanc comme le discours d'un académicien.
Il faudrait, Messsieurs, n'avoir jamais écrit un roman, un article ou une chronique (et il ne reste plus de contemporains qui ne se soient mis dans la littérature) ; il faudrait Mesdames, n'avoir jamais tenu une plume, pour ignorer qne le plus difficile du sacré métier que j'ai l'honneur d'exercer sous vos yeux consiste à s'asseoir devant un bureau, toujours en désor-
dre et encombré d'accessoires comme un discours de Monsieur Jaurès. Une fois là, calé dans mon fauteuil de cuir, je me sens d'attaque, et mon cerveau est prêt à fonctionner. Je vais donc lâcher ces notes inutiles, d'où se dégage le plus nauséeux parfum d'autobiographie, et me replonger d'àchar et d'autor dans mon roman en préparation : La fleur des poids, histoire d'un lutteur!
Allons-y gaiment! oh! hiss! pull up! ail right !
0 travail, sainte loi du monde, Ton mystère va s'accomplir!
Oui"? tu crois ça. mon pauvre Maugis? Et ben, mon colon tu risques rien de repasser !
Peau de balle !
Ça ne vient pas, ça ne voudra jamais venir, comme disait la petite Ritzia en essayant de décalotter une bouteille de Schweppe-Soda qu'elle avait négligé de dégarnir de son fil do laiton.
... Non, ça ne vient pas du tout.
On me tirerait dos alexandrins du nez plutôt qu'une phrase du cerveau.
Et j'en suis réduit, pour me faire la main, à continuer de vous raconter mes petites affaires.
Gardez-les mûmes et l'on recommence!
Supposez que nous sommes en carte!...
(cette hypothèse ne s'adresse qu'à l'élément
64 MAI (ilS AMOURKI \
masculin de noire clientèle nombreuse el choisie).
Et les prolétaires se plaignent; qui sont sûrs de pouvoir toujours accomplir leur besogne!
Que nesuis-je cordonnier comme Tolstoï/ou rempailleur de chaises?
J'aurais beau être en proie à l'attachement de Vénus toute entière, je n'en abattrais pas moins mécaniquement mon godillot quotidien ou mon dossier vanné!
Vanné! sombre ironie... Pas tant que toi, Maugis à la manque! Pauvre gendelettre, tu dépends de l'Association des idées — et voilà qu'elle dépose son bilan. Je ne trouve plus rien dans ma boîte à ouvrage, rien qu'une réflexion de Footit qui laissa son partner nègre absolument Chocolat :
— L'amour c'est quelque chose qui vous chatouille le cœur, et on peut pas se gratter !
« Amour, fléau du monde » clamait l'Alfred de George un jour qu'il avait l'absinthe triste.
Tu peux m'e.ntrer au ventre...
S'il n'entrait que là, s'il ne montait pas à la tête, le bougre, et par un escalier encombré d'idées mortes et de rêves assassinés. . .
Ça y est ! Un pied dans l'emphase, un autre dans la sentimentalité, et le derrière dans la chaise percée du romantisme.
Alors quoi? la douche ?
Ah ! si je n'étais pas là, quand j'ai envie de pleurer...
Voyons... Maugis... sacrebleu! A quoi me sert-il d'avoir, potache vieilli, une Ame de papier... écolier?
Voilà des plumes, de l'encre, de la gomme, voilà tous ces messieurs-dames, qui attendent, avec un commencement de grincherie parce que j'écris pour ma peine, au lieu d'écrire pour leur plaisir...
Et moi qui m'en vais leur montrer mon cœur, du même geste innocent que ce gosse à Courteline, qui jouait à montrer son derrière. Quelle couche !
C'est passé, je vous remercie...
J'ai failli, ma parole, vous donner de l'humanité par dessus le marché! Comme si j'avais le droit de me prendre au sérieux, — et aux cheveux! Soyez tranquille ça ne m'arrivera plus.
Par ici, messieurs-dames... Attention, il y a un pas : nous allons redescendre.
Adoncques, mon roman en préparation, la Fleur des poids (histoire d'un lutteur), commencé l'avant veille de ma première entrevue avec Marthe, en est à son sixième feuillet : chaque feuillet contient vingt lignes : à cette allure là. le manuscrit serait terminé dans trois ans et quatre mois : et je l'ai promis à la maison Ollendorfr pour la fin de l'année ! Si j'avais toujours travaillé avec cette ardeur —
66 M Al (.1 S A Mol H EUX
contenue — les truffes sous In serviette figureraient moins souvent sur nies menus que les briques nature, et sans nul risque (rattraper la migraine en choisissant parmi les crus coûteux des cartes en renom, je bénirais la mémoire de sir Richard Wallace.
Il est beau mon lutteur, et costaud, donc! Je voulais le doter d'une âme amusante de marlou ingénu, tendre, presque honnête; j'entrevoyais là-dessus des choses cocasses, fines, très bien, naturellement... je n'y vois plus rien du tout : je m'en fiche!... J'ai bien d'autres choses en tête, à cette heure — malheureusement oui, en tête aussi — et puis, je n'ai pas le temps de m'occuper de cet athlète; je me regarde dans la glace, je tâche à me créer une opinion impartiale sur mon propre physique et sur les chances qui lui restent de trouver grâce devant les yeux gris de Marthe-la-Goquette!
Sacrebleu 1 Quelle bêtise de ne pas dormir après une soulographie! Voilà, sous mes pauvres châsses dont l'ouverture se réduit à un trou de vrille, deux poches gonflées comme une panse de souris enceinte : ça me donne une ressemblance alarmante avec Marguerite Deval; pourvu que ça s'aplatisse dans les vingt-quatre heures; je vois Marthe demain soir.
Cette contemplation de mon image, ne m'apprend rien : je vois bien — je le savais — que je ne ressemble pas à un Adonis ; mais si
les Adonis seuls étaient conviés à l'œuvre de chair par les dames, ils ne suffiraient pas à la besogne — et les dames pourraient se taper... Je manque totalement de données pour supputer, même sans précision, ce que mon petit extérieur capitonné peut bien valoir aux yeux des femmes ; j'ai cessé depuis si longtemps de me préoccuper de leur opinion, qui n'a de prix que gratuite!
Sans doute, je connais le jugement de Claudine, mais il ne signifie rien, le jugement de Claudine, (c'est une femme intelligente) et j'ai eu tort de m'en alarmer; je l'élimine, d'abord parce qu'il me navre, ensuite parce que Claudine, comme chacun sait, n'aime guère les hommes, encore qu'ils ne le lui rendent point; si elle adore son mari Renaud, c'est qu'il est plus fille [soyons décent), plus fille à lui seul que toutes les Rézi de l'univers réunies; un charmant homme, d'ailleurs, qui me plaît fuit.
Il faut donc que je me rabatte sur les témoignages des individus de mon sexe; ils abondent — je parle des témoignages. Des tas de confrères, amis et ennemis, ignorants et sages, m'ont silhouetté, un peu partout, dans des recueils de biographies, dans des chroniques, dans des romans à clé. A parcourir cette galerie de mes portraits littéraires. Ruy Gomez de ma propre iconographie, je m'assure que ce que mes contemporains veulent bien remarquer en moi, c'est, par ordre d'importance dé-
croissante : mon ventre, mon chapeau, ma calvitie et mes moustaches : seuls, Guy Mayniel et Félix Fénéon n'ont noté qu'un de ces détails, évidemment essentiel :
« M. Maugis écrit Fénéon, est blond et « bleu; il porte sans ostentation un élégant « embonpoint et plusieurs ordres étrangers».
Ça n'est pas désobligeant, malgré le trait final, du reste inexact : comme tout le monde, bien sûr, j'ai un grade (je ne saurais dire lequel) dans le Christ de Portugal, le Medjidié, le Kinkin annamite et deux ou troix autres ordres crucifères, mais jamais l'idée ne m'est venue de violer ma boutonnière pour y insérer un de ces hochets de l'invalidité.
Guy Mayniel fournit ce signalement, plutôt teinté d'indulgence :
« Taille moyenne, carrure rondelette, œil vague et comme endormi en face des raseurs. »
Un bref regard à présent sur cet instantané débineuravec une caricature deRip qui, attige salement la cabane :
« Ce ventre qui ballonne sur des jambes trop « courtes, ces moustaches tordues, cet œil qui a clignote et ces lèvres lourdes, ce chapeau « légendaire (haut de forme en feutre à bords- « plats), tout semble habilement calculé pour « populariser les traits de M. Henry Maugis ». Signé : « Kodak ». In kodak venenum : tout de même, ce rossard de photographe, je le gobe, car il n'écrit pas en... clichés.
Mais Georges Lecomte m'enchante bien davantage, qui me définit gentiment :
« Maugis ? un sourire sous un chapeau haut « de forme, des moustaches de brenn farouche « dont la menace est annulée par un sourire « fin et bon, sourire non pas tant des lèvres « qui pourtant expriment une ironie sans « aigreur, mais surtout de l'œil bleu, noyé de « douceurs subtiles, l'œil naïf d'une vierge des « ballades allemandes, un regard de caresse a si tendrement vague, où il y a de la Foi et « du Mystère, regard d'une âme aimant à « s'émouvoir dans les larges ondes wagnéa riennes. Puis, soudain, avec l'instantanéité « d'un total changement de décor, ce regard « ingénu chahute, papillote, se met à gaminer ; « de candide il devient farce ! Une voix fémi- « nine, toute frêle, sous la brousse terrifiante « des moustaches, dit, avec une grâce espiègle, « les drôleries les plus capricantes ».
Il a du bon, beaucoup de bon, ce sacré Georges Lecomte... Ta Meule, bébé!
Je goûte aussi la blague douce de Jules Bertaud, auteur de cette charge qui, personnellement, m'intéresse plus que celle de Reischoffen :
« Maugis est de taille moyenne (décidément « ça doit être vrai) et légèrement bedonnant. « L'air d'un auvergnat qui, après fortune faite a à vendre des marrons, aurait été colonel de « la garde sous l'Empire. Forte moustache et
« barbe grisonnante; avec cela des yeux très « bons, très doux. Il a le sourire; il l'a « gouailleur; mais ça suffit pour dérider. Par « pudeur, il ne retire jamais son chapeau, « sauf devant les femmes, dans l'intimité. »
Jean de Tinan, que nul n'a remplacé, m'a trouvé bon à croquer dans Aimienne :
« Physiquement, Maugis est chauve, il « serait inutile de le nier. Je n'apprendrai à « personne que son genre de talent consiste à « oser le plus impudent mélange d'érudition « et de fantaisisme... Il y a déjà pas mal de « temps que les journalistes de province ont « l'habitude, lorsqu'ils font un mauvais à peu « près, d'ajouter, entre deux virgules : comme « dirait Maugis. Ce n'est pas d'hier que Mau- « gis est l'humoriste très connu et le joyeux « Maugis, mais la génération montante a « déclaré que Maugis lui appartenait, et Mau- « gis a bien voulu. »
Plus amène encore que le pauvre et cher Jean, le sémillant Marcel Boulestin décrète :
« Maugis... de dos, c'est un haut-de-forme à a bords plats immense et enraciné; de face, « c'est un mousquetaire, un peu gros... char- « meur qui peut être charmé, léger, sceptique, « grave et tendre. »
J'examine complaisamment la description fournie par Henri d' Aimeras, qui depuis..., mais alors il était indulgent :
« Maugis promène, bienveillant et ironique,
« dans les théâtres, dans les concerts, dans les « revues, dans les salles de rédaction, son cha- « peau à bords plats, un chapeau presque his-
« torique, qui ombrage à demi un sourire « aigu et une moustache de guerrier mérovin- « gien. »
UInterwiew d'Adolphe Perny signale également le militarisme de ma « barbiche d'officier », et ce grand juponnier de Paul Mathiex -r un beau et bon gars que j'aime tout plein — trouve, lui aussi, un air belliqueux à mes moustaches, quand il me montre, dans son voluptueux Frisson de la chair en compagnie de Lucien Muhlfed, un être exquis, parti, comme Jean de Tinan, parce que ça le dégoûtait peutêtre?... Allons, pas de pensées funèbres!...
« Les fortes moustaches de guerrier de « Maugis n'arrivent pas à rendre rébarbatif son « visage de gaîté. »
Hében! hé bon! mais alors... on peut produire encore son petit effet?... Vlan! le jeune Arinory me réfrigère, qui me silhouette sous le pseudonyme transparenl et métagrammatique de Siguam :
« Crâne quasi saharique. yeux combinateurs a et rêveurs : barbe à mouche que veux-tu, « avec l'embonpoint du confrère qui, après « avoir poussé le cri de chauve qui peut, s'est « définitivement situé sur le refuge et ne tient « pas à retourner sous les voitures. »
Amusant, mais pas perspicace pourun penny.
Fauteur d'En Débauches, qui célèbre ma prudence au moment précis où je suis moulu comme si toutes les guimbardes de Paris m'avaient passé sur la panse !
Jules Hoche, dans son Vice mortel où le saphisme, la pédérastie et la bestialité concourent à une fin éminemment morale, note ma « fine tête d'artiste, mi-rapin, mi-gende lettre » en un croquis délicat qui me séduit. Mais a-t-il attrapé la ressemblance? Je ne me vois pas du tout comme ça : je le regrette, d'ailleurs.
Je regrette davantage encore que Paul Acker, dans Humour et humoristes, se soit contenté de signaler, bonne rosse, mes « pieds traînards » et mon « derrière proéminent ». Pas consciencieux, ce petit Acker ! Pour leurs trois francs cinquante, il devait bien, à ses lecteurs, de les renseigner sur mon buste, sinon leur fournir un ensemble complet, tel que le présente Camille Pert dans son Informateur des gens de lettres :
a Large d'épaules, l'allure vive et aisée, « l'ample vêtement battant au vent, le haut de « forme à bords plats à demeure sur sa cal- « vitie, l'œil aux candides prunelles bleues de « petite fille, au regard perspicace et jouisseur, a quelquefois d'une singulière et fugitive « mélancolie, d'une sorte de timidité soudaine, « Maugis passe, sympathique et familier ».
A la bonne heure ! voila qui est peint ! Un
journal très bien fait, cet Informateur walterscottien : « la jolie feuille de Pert. »
J'aime encore ces quatres lignes découpées dans la Vie musicale :
a Maugis est un bel homme, plutôt gros, et « dont l'occiput étale une impudique nudité, « qu'il dissimule sous un bords plats légen- « daire. »
Maugis est un bel homme : ces cinq premiers mots suffiraient. Un bel homme ! qu'est-ce qu'il chantait, l'autre, avec « son ventre qui ballonne sur des jambes trop courtes ? » Un bel homme... Marthe?
Reste enfin ceci, que prononça, devant une assistance démesurément baba, le bon conférencier Eugène de Solenière, notre dernier lyrique :
« Maugis, ses moustaches de matou... ses (( yeux de faïence anglaise... Pensant à lui, on « pense à toutes ces âmes qui passèrent, « mélancoliques et superbes, nous éblouissant « d'une lumière réchauffante, nous consolant « par leur radieuse beauté : J. S. Bach, le divin, « et le doux saint François d'Assise, Beetlm- « ven, et Descartes... »
Ben, mon cochon ! si j'avais pu prévoir qu'on m'introduirait dans cette société mêlée mais choisie, j'aurais changé de faux-col! Bach, saint François, Beethoven, Descartes, c'est du monde bien et, si ça me barbe un peu de me trouver parmi ces gens distingués, ça me flatte
énormément, moi qui n'ai jamais fréquenté assidûment qu'un seul bac — poinl parent du cantor Jean Sébastien — appartenant il est vrai, à la famille des cartes (mais ici encore il y a simplement homophonie avec le philosophe qui rasait môme les tables) ; avec Beethoven, sans doute, je compte quelques amis communs, des habitués de la Neuvième... ce qui ne veut point dire que ces messieurs soient du gibier de correctionnelle, ni la Cardiaque de la musique de... Chambre! mais, plus que tout, m'émeut et me trouble l'honneur inattendu d'être associé à un personnage canonisé : j'eusse été moins surpris de découvrir parmi mes relations — on voit tant de monde ! — un François de Cour d'Assises, le fils, par exemple, de l'inventeur du Coup qui porte son nom.
Mais que m'importe hélas! que, dans le torrent de son éloquence, Solenière me roule pêle-mêle avec ces défunts illustres, si Marthe, que je crois incapable de m'aimer autrement que pour elle-même, estime tout simplement que, pour son usage personnel, je suis trop gras.
Conclusion : j'ai grand mal à la tête, un peu au cœur et je risque fort, si cela continue, de ne plus enrichir que la collection des Auteurs moins gais...