MAUGIS, SANS MÊME PELOTER. ATTEND VAINEMENT PARTIE
Je tiens maintenant, chez les Payet, l'emploi de « causeur étincelant », comme Anselme Touraine, académicien fielleux, chez les Toupin des Mares. Ces moi le numéro, la vedette, l'attraction permanente, le grand homme promis aux convives : on ne me mentionne pas sur le menu, mais un jour viendra, je crois, où les invitations seront complétées par cette annonce alléchante : M. Henry Maugis se fera entendre pendant le repas.
Par petits paquets, les amis et connaissances de la maison sont successivement priés à venir bâfrer en ma compagnie et me font bien voir que je ne suis pas là pour m'amuser, mais pour distraire ces messieurs-dames : c'est à qui, par les questions les plus saugrenues. m'incitera à improviser des variations brillantes : on me pose des colles sur la Tétralogie et sur le service de deux ans, sur Gaston Lemaire
et sur les dirigeables, sur l'immortalité del'âme
et sur le tour do taille de Mlle Polaire.
Docile, je pérore à la satisfaction générale ; je réponds à tout et à tous, et, si j'appréciais les succès qui ne se monnayent point, je serais enchanté de ce public gobeur, dont l'indulgence, gavée de truffes et de Champagne extra-dry, salue de rires extravagants les reparties les plus pâlottes. Qu'un snob compassé croie devoir me donner du « cher maître » (c'est arrivé) et que je riposte : « Soyez poli » ou : « Qu'est-ce que je vous ai fait ! » aussitôt l'auditoire s'esclaffe, murmure des « impayable! « et des « très joli! ». Une dame, l'autre jour, gloussait de confiance, faute d'avoir nettement perçu la requête que j'adressais au larbin et qu'elle supposait exquisement spirituelle : je réclamais du fromage de Brie, tout bonnement, sans même donner à cette indispensable conclusion du repas le surnom inventé par un juriste facétieux, « le Brie de clôture ».
Je ne trouverais pas le temps de manger si Payet, obligeamment, ne prenait parfois la parole à ma place; mais, quand il discourt, c'est encore moi qui amuse, sinon le tapis, du moins la nappe : en termes bourrés de bonnes intentions et douloureusement coco, il commente mes dernières réflexions, cite des mots que j'imprimai jadis et, me prenant beaucoup plus au sérieux que je ne fais moi-même, se-
panche en variations fluentes sur ce thème fécond comme lui-même, que nul critique banalement laudatif ne manque de rééditer à propos de nous tous « les Jocrisses de l'humour » et de moi-même, invariablement. Connaisseur, le mari de Marthe me catalogue : un triste, au fond, excellant à formuler en termes cocasses une philosophie désenchantée.
— N'est-ce pas une façon délicieuse et touchante d'avouer implicitement le regret des croyances défuntes que cette apparente facétie où notre ami Maugis déclarait enviables ceux qui « se guidant sur les seules lumières de la Foi, prennent les messies pour des lanternes? »
Ce Payet, quelle pauvre moule!
Et moi donc !
J'abhorre, j'exècre ces bavardages imposés. Tenir le crachoir pendant toute la durée d'un repas, alors qu'il faut, en même temps, manier un couteau et une fourchette, exige des miracles d'adresse de la part d'un homme qui, comme presque tous ses semblables, ne possède que deux mains. En outre, il me déplait souverainement de réciter ma « copie »' à l'œil; je me fais l'effet d'un marchand de frites qui boulotterait son fonds. Enfin, Touraine s'exhibant chez les Toupins des Marcs m'a toujours semblé ridicule: et je m'apparais aujourd'hui beaucoup plus ridicule que Touraine puisque lui, du moins, se plaît à ce genre d'exercices, flatteur pour son hypocrite vanité, et qu'il
couche avec la mère Toupin (de cela je ne l'envie pas, niais il y trouve son. compte).
Moi, ça me rase, et je ne couche pas avec Mme Payet. Il n'y a môme plus d'espoir (nous sommes « amis » depuis six semaines sans que j'aie tiré, hélas, le moindre avantage) il n'y a plus aucune chance que cette enviable compensation me soit accordée. Je m'obstine néanmoins. Qu'est-ce que j'attends? Qu'est-ce que je fais là? Le pied de grue, tout bonnement.
Marthe continue à me traiter en pays conquis, avec la plus arbitraire fantaisie, voyant en moi, suivant son humeur, tantôt le sujet loyal auquel, en attendant les chartes libérales promises, sont concédées de provisoires tolérances, tantôt l'humble tributaire à qui l'on permet tout juste d'exister moyennant qu'il satisfasse abondamment le percepteur. Marthe, c'est un type dans le genre de l'Angleterre, pratique et froide, et je représente, moi, le pauvre et vibrant Irlandais, déçu dans ses espoirs à.' home raie. (Bien parisien, je prononce « homme roulé ».)
Devant témoins, elle me marque une faveur toute spéciale : « Maugis a fait cela! » (si du moins, c'était vrai!) « et encore ça... Maugis a dit... Maugis va nous dire... » et de tous ceux qui me voient officier chez elle, tenir le dé (que dis-je? le dais) » de la conversation, encensé par Marthe avec grâce et par son mari avec une conviction inquiétante pour mon cartilage
nasal, aucun, je pense, n'hésite à accréditer celle fable que je suis l'amant de Mme Payet* Cette calomnie m'indigne; ou plutôt, je m'indigne qu'il n'y ait là qu'une calomnie et que tous mes efforts pour la ravaler au rang d'exacte médisance, de maligne indiscrétion, échouent misérablement.
Car, dans nos entretiens privés, Marthe me fait payer cher, très cher, la réputation — nonobstant gratuite — que, d'après notre attitude mondaine, on me fait d'avoir pénétré fort avant dans ce que je nommerai, par euphémisme, ses bonnes grâces. Vainement j'use ma salive, dont je voudrais faire un plus savoureux usage, à raconter mon état de cœur (entreprise malaisée, car il est proprement inénarrable) : un bloc de marbre en état d'hypnose, un rocher aïssaoua, n'opposeraient pas plus d'insensibilité que Marthe à ma pressante éloquence. Encore ces minéraux s'abstiendraientils, du moins j'aime à le croire, de railler mon lyrisme et ma déconvenue, et ne répondraientils que par un froid silence, alla Vigny, à mes objurgations passionnées. Marthe, prompte aux sarcasmes, n'observe pas cette discrétion pétrifiée : il ne lui suffit pas que je me couvre bénévolement de ridicule; elle veut m'en parer,e1 ce ridicule, elle l'étoffe, elle le drape autour de ma personne replète en plis somptueux.
Il resterait à Marthe une dernière apparence d'excuse si elle s'avérait semblable; à beaucoup
d'autres « faibles femmes », seulement curieuses de sentimentalités vagues, avides de menus soins, de louanges anodines, mais rebelles aux exercices amoureux, et qui, niaises assurément, mais sincères, s'offusquent de découvrir chez leur partenaire des intentions fort différentes des leurs, des désirs précis, une invitation nette à passer des paroles aux actes. Impossible d'attribuer à Marthe cette sorte de candeur bèbête (ni, d'ailleurs, aucune candeur d'aucun genre). Beaucoup plus que les subtilités psychiques, les détails matériels l'intéressent et elle ne se choque point que, dans mon passé, je ne me sois guère préoccupé d'aimer, si j'ai beaucoup fait l'amour.
De par sa volonté indiscrète, mes confidences sont souvent graveleuses comme les sécrétions d'un habitué deContrexéville, à cela près qu'un reste de pudeur m'incite parfois à remplacer le mot propre par des périphrases soigneusement léchées : le récit, du reste, n'y perd rien enpallardise; il devient seulement moins sale et plus cochon.
Pourtant, est-ce du cochon? est-ce du lard? je n'en sais bientôt plus rien quand, las de déballer ces souvenirs du temps récent, du temps heureux où je fréquentais, hôte assidu, les maisons les plus fermées des deux rives, j'en arrive fatalement à expliquer ma transformation actuelle, l'économie de mon existence bouleversée par un désir unique, le dégoût
subit des filles, et même de toutes les femmes, hormis une seule, mon cœur se mettant de la partie, un besoin fou d'amour, et aussi de tendresse, ma surprise inquiète à voir s'épanouir en moi toute une floraison de sentiments jeunes, parfumés — ainsi, un vieux châtaignier qui, tout à coup, produirait des roses, s'estimerait atteint d'une maladie grave.
Oui, bien malin celui qui, à ma place, pourrait dire si c'est du lard ou du cochon que me sert Marthe, alors, pour tout le « plat » que je lui fais. Je puis le décorer de fleurs, ce plat métaphorique, l'agrémenter de guirlandes ingénieuses ou plaisantes; ah! ouiche, elle met les pieds dedans, brutalement, et brise ma fine porcelaine, sans colère, et sans haine avec le mépris un peu dégoûté qui conviendrait pour l'Assiette de l'impôt ouïe Vase d'élections {alias l'urne des scrutins).
Je la préférerais indignée; elle me blesserait moins. Mais cet air, tout ensemble excédé et souriant, de collectionneuse à qui on tente de refiler un rossignol et qui condescend à ne pas se fâcher, blague même, cet air-là m'est aussi cruellement atroce que dut le paraître au papa pélican. « partageant à ses fils ses entrailles de père », la réponse de son ingrate pro-géniture : « Ah! zut! encore des tripes! »
J'entre dans la plaisanterie, parce qu'il n'y a pas autre chose à faire, si ce n'est de me trotter pour ne revenir jamais — ça vaudrait mieux,
bien sûr — éi je ba.tiidle avec des grâces p;itàlides d'ours pôlkaht.
Coupé en pl< i m - déclaration idyllique par une exclamation faubourienne de Marine :
— Ah! la jambe!
... je. ravale héroïquement, avec une petite contraction du gosier, les injures ordurières qui, spontanément, me montent aux lèvres, et je riposte, fin comme l'ambre :
— La jambe? La vôtre, alors, madame!
— Elle n'est pas mal, je vous assure.
— Je n'en doute pas ; faites voir...
— Non, vous ne l'avez pas mérité.
— Hé! si, je la mérite; parce que j'ai très faim et que, depuis si longtemps déjà que je danse, par votre ordre, devant le très joli buffet que vous êtes, ce serait, non pas charité, justice de m'octroyer au moins l'aumône d'un peu de vous ; la jambe, comme vous dites, ou quelque autre morceau que je ne précise pas; ils sont tous de choix.
— Vous êtes bien honnête, Maugis; mais pensez-vous que je me débite à la portion?
— Qu'à cela ne tienne pourvu qu'elle soit incongrue.
— Maugis! vous allez me faire croire, contre toute apparence, que vous avez les yeux plus grands que le ventre...
Et allez donc! le voilà bien, le coup de pied en vache! Mon ventre! eh! ben, quoi, mon ventre? Je bedonne légèrement, d'accord, légè-
renient, rien de plus. Et, d'ailleurs, fussé-je obèse, obèse comme on peut, et toute allusion à cette disgrâce physique serait une muflerie, en un pareil moment, de la part d'ue femme qui sait que je l'adore et qui insiste pour que je le lui dise.
Je ne rigole plus : je ne feins môme plus de rigoler :
— Impossible, douce madame, dem'indiquer plus délicatement que vous me trouvez trop gras. Alors, c'est sans doute par une abnégali m sublime, un héroïque altruisme, que, pensant ni'êtrc agréable, vous vous prêtez à un genre d'entretien qui, au contraire, me devient presque odieux, je vous assure : et puisqu'à vous, aussi, il est évidemment pénible, si nous parlions d'autre chose, voulez-vous? La crise des raisins secs dans le Péloponèse,..
Changement à vue ; Marthe devient presque câline :
— Maugis, mon petit Mnugis, faites pas le gosse, boudez pas!... Je vous aime beaucoup, voyons. Vous êtes gentil, là, très gentil, et, tenez, si vous voulez que je sois très franche : vous êtes trop gentil. Tachez de comprendre : que vous me... ronvoitiez, ça me fait beaucoup de plaisir et, en même temps, ça m'embête un peu. Arrangez-vous pour que ça ne m'embête pas du tout, pour que ça me fasse seulement plaisir ; quand vous aurez résolu cette petite difficulté, je serai tout à fait contente de vous
et j'ai dans l'idée que vous ne serez pas mécontent de moi.
Ça ne veut rien dire; mais c'est si bien dit que ma rogne s'évanouit; et je me reprends à espérer, vaguement — quoi? je ne sais pas... Et c'est tout le temps comme ça. Si vous croyez que c'est drôle !
Je dîne maintenant chez les Payet une ou deux fois par semaine; une ou deux fois par semaine aussi, je les traite dans des établissements chérots ; les autres soirs on se retrouve à des premières ou chez des chères madames qui reçoivent (c'est effrayant ce que je deviens mondain!); en outre, tous les après-midi que le bon Dieu fait — et il en fabrique, l'animal! — je ballade Marthe aux Expositions, aux courses, aux aftertioons ieas, partout, pour la plus grande satisfaction de son imbécile de Léon qui ne participe pas à ces promenades divines, et, plus mari que nature, me remercie de procurer des distractions à sa femme : « Cette pauvre Marthe..., moi, vous comprenez je n'ai pas le temps, mon travail... je compose très lentement... » — Flaubert deux, quoi! Avec son travail, il me fout des vents!
Et il trouve le moyen d'échapper à son sort! Bon Dieu, faut-il qu'il ait une veine de cocu, pour ne pas l'être!
Hélas! C'est surtout, c'est seulement quand il n'est pas là que j'écope; mais, alors, j'écope salement, avec tant de patience résignée, du
reste, que je ne vois pas bien pourquoi Marthe se gênerait : si, de temps en temps, je cabocharde un peu. il suffit qu'elle me rende la main, un instant, pour que je redevienne aussitôt le docile carcan sur qui peuvent pleuvoir les coups de cravache sans qu'il montre d'autres défenses que d'anodines, de loin en loin, juste assez pour donner à son driver l'illusion flatteuse d'une difficulté — en réalité un gosse le conduirait.
C'est qu'en effet, j'arrive à l'âge où beaucoup de mâles se laissent enrêner par des gamines encore vertes, et plût au ciel que, comme eux, je fusse pris d'un goût très vif pour les petites filles (ces jeunesses qui n'ont qu'un tant... pour cent); l'argent suffirait à le contenter et je n'aurais à craindre que la correctionnelle, où m'ont déjà conduit des délits de presse, et qui n'a fichtre rien d'imposant...
Mon cas, à moi, est banal comme la prose de Léon Payet : je subis la crise bien connue qui n'épargne que peu d'hommes de mon âge, surtout dangereuse aux célibataires, plus particulièrement sensuelle chez ceux qui ne furent pas très paillards, pour moi, hélas ! compliquée d'une sentimentalité désastreuse, cause de tout le mal.
Mon cœur s'éveille (chaleur!) en ce temps où d'autres voient plutôt surgir en eux, exaspérées d'être les dernières, des concupiscences où ce viscère n'a point de part.
Mon cœur s'éveille (maladie!) et voici l'effet de ce réveil tardif : je m'embête comme si j'étais payé pour ça, je m'embête comme une malle devant une croûte de pain. M'amuser ne m'amuse plus; je n'aime plus à aimer; le travail... ab! oui, des nèfles! je n'en flcbe quasi plus une broque : mon roman La Fleur des poids (histoire d'un lutteur), je l'ai définitivement plaqué; c'est tout juste si je bâcle les articles que, par traité, je suis obligé de fournir à divers canards ; fétides, ces topos hâtifs, écrits sans goût et — ceci plus grave — sans dégoût, tellement farcis d'incidents à la louange des produits Payet ou des gens qui sont reçus chez les Payet, qu'il ne reste plus de place pour éreinter personne !
Je dors mal, je ne bois plus, je ne.. . fornique plus, je tourne au bénisseur : je suis foutu.