OU MAUGIS, ENTRE DEUX JOIES, COUCHE SUR SES POSITIONS
Noël! Montjoye et Saint Denis! Hip!Hip!
Hourrah! Banzaï! Elzen!
...Le ponte qui voit le banquier s'embacquer pour la quatorzième fois, la vieille cuisinière qui vient de gagner le gros lot des Enfants scrofuleuœ, le bagnard innocent auquel on annonce que Jacques Dhur s'occupe de lui, le spectateur échappé à l'incendie d'un théâtre subventionné, le prisonnier évadé, l'action libérée même, qu'est-ce que tout cela auprès de moi... qui viens de me dégager, tel un gaz tout ce qu'il y a de plus hilarant, des emberlificotements où j'étais en train de barbotter !
Je ne sais ce qui me retient d'exécuter sur place un cavalier seul, de danser le pilou pilou de la délivrance — et volontiers, je me mettrais à la fenêtre pour que vous voyiez mon bonheur.
Tout à l'heure, trois heures vingt-cinq, par une chaude après-midi de mai, sous le plus ridicule prétexte et sans autre forme de pro<
j'ai plaqué Marthe dans la ru...u...u...e! Ou plus exactement au coin du boulevard Malesherbes et de la rue de la Bienfaisance. . . sur le trottoir, sans même lui dire comme jadis Barbey d'Aurevilly à la pierreuse qui lui avait demandé son bras pour traverser la chaussée : « Et maintenant, madame, vous voilà chez vous ; je n'ai plus qu'à me retirer! »
Ah! je ne me suis pas retenu; j'ai affûté mes pincettes, je me suis tiré des pieds.
Ça m'a dégoûté, je suis parti.
A l'anglaise... avec la désinvolture coutumière à ce peuple qui nous a brûlé Jeanne d'Arc à Rouen, notre flotte à Trafalgar, et la politesse partout.
Et me voilà, chez moi, libre comme une eau forte de Rops, gai comme un pinçon sur une jolie cuisse ronde, seul, — enfin seul... comme un peigne!
Ce qui majore la joie de ma délivrance c'est la conscience que j'ai, vive à la fois et sournoise, du parfait ridicule dont s'aggravent les circonstances de cette rupture trois fois bénie. Cette solution (de continuité) que sa grossièreté rend définitive, il me paraît absolument tout-à-fait — très bien qu'une cause grotesque l'ait provoquée; ainsi cette intrigue ratée en garde une manière d'harmonie, une unité de niaiserie où se complait l'écœurement que je m'inspire : la banalité des contingences me remplit de cette saine gaîté confite en mépris
des choses fortuites, par quoi le divin Rabelais a résumé toute la sagesse des pauvres hommes.
...Au milieu de ce cabinet de travail, où j'écris violemment, les doigts tachés d'avoir enfoncé ma plume dans l'encrier comme au cœur d'un ennemi exécré, un chapeau de soie s'effondre en accordéon lamentable, crevé d'un talon énergique!
Eh bien! ce huit reflets défoncé, c'est ce qu'il me reste de plus précieux et je le contemple avec reconnaissance.
Objets inanimés, avcz-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?
Je le vénère, ce huit reflets, comme le symbole de mon affranchissement... c'est la cause ! La cause occasionnelle, sans doute... mais enfin on ne peut pas toujours exiger des causes (ni des côtelettes) premières.
Adoncques, pour séduire cette jaurée (mijaurée me paraît décidément Irop faible...) j'avais peu à peu dépouillé ou du moins travesti, maquillé, camouflé le vieil homme de quarante-cinq ans, carré d'épaules, rond de ventre, libre d'allures et de propos jusqu'à la muflerie inclusivement, qu'il s'agissait de transformer en jeune premier unissant le charme traditionnel de Delaunay à l'élégance moderne d'un Le Bargy, à l'abatage d'un Guitry — et j'en passe !
Guidé par ce désir de plaire qui réduit
les hommes à l'automatisme des phrases toutes faites et des gestes convenus, je m'efforçais, devenu pantin impersonnel, à réaliser la perfection de ce type grotesque et fâcheusement hybride qu'on est convenu d'appeler « un artiste doublé d'un homme du monde »! Vous voyez cela d'ici, et de quels éléments de brillant causeur, d'amoureux ironique et tendre, de philosophe ému et sceptique, se compose ce polichinelle répugnant dont la vomitive nullité n'est dépassée que par celle de son pendant : « l'homme du monde doublé d'un artiste », vous savez? le spectateur averti, l'auditeur érudit, le poète à ses heures, l'encombrant idiot qui donne le signal des applaudissements?
Et jugeant que ce n'était pas encore assez d'emprunter leur absence d'âme à ces marionnettes, je voulus en arborer les oripeaux : Mac Amysoll (deForth), tailleur écossais obtint mes commandes et grâce à toute une garde-robe de redingotes précises, de jaquettes cambrées et de complets sévères mais justes, me britannisa au point que je semblais l'écho — j'allais écrire l'eckau — d'un capiteux Brummel double zéro.
Aujourd'hui enfin, comme pour couronner cet édifice de snobisme, j'opérais mon suprême avatar longuement préparé dans l'ombre et le mystère; renonçant à mon plat bords de feutre, couvre-chef inséparable de ma calvitie, — et que mes biographes n'hésitent pas à qualifier
d' « historique » ! je me singularisais en adoptant la coiffure de tout le monde, le haut de forme de soie à ailes cintrées, après combien de conférences avec Léon, d'essais et de retouches pour établir la largeur et le degré de relèvement de bords qui convient le mieux à mon genre de beauté!
L'inepte puérilité de ces préoccupations ne m'échappait point : je savais trop qu'en même temps que de ce galurin éblouissant je me couvrais d'un ridicule inexpiable ; j'étais mécontent de moi comme de l'univers; mais du moins je me flattais que Marthe me saurait d'autant plus de gré de mon renoncement, qu'elle serait touchée de ce méritoire effort pour devenir tout à fait gentlemanlike. Tout d'abord, quand je l'allai prendre chez elle vers trois heures, elle parut ne s'apercevoir de rien et ne fit aucune observation sur l'imprévu de ma coiffure : ce silence, du moins, n'aggravait pas la juste fureur qu'entretenait en moi la conscience de mon imbécilité.
Marthe était prête à sortir : nous partîmes. Je devais la conduire chez Georges Petit (celui qui n'opère pas lui-même, le roublard) voir une exposition de peintres néo-Kantiens.
Rien ne m'amuse plus que de causer devant un tableau avec des jolies femmes : elles y apportent, toutes, un souci qui m'enchante de n'exprimer que des jugements avertis et définitifs : je me délecte sournoisement à les
entendre louer la solidité brutale de Donnât, la probité de Jean-Paul Laurens, la brillante fantaisie de Besnard, l'intimité (un peu trop littéraire) de Sidaner, l'élégante distinction de Jacques Blanche, le puissant réalisme des Siamois Simon et Gottet, découvreurs de la Bretagne, la savante perversité d'Aman Jean ; je goûte leurs anathèmes sur le mercantilisme de Bouguereau, la platitude de Debat-Ponsan, la monotonie d'Henner... Et quand elles se trompent d'épithètes ou d'attributions, quand elles prennent Henri Martin pour Ghocarne-Moreau, ou Harpignies pour Berne-Bellecour, ma joie n'en est point diminuée. Si, par hasard, elles ne disent rien, j'ai plaisir à les regarder... et, si elles parlent d'autre chose, je les adore.
Je comptais bien que Marthe aurait l'esprit de parler d'autre chose.
Toutefois le début de notre promenade fut silencieux : il faisait si beau temps que nous avions décidé de marcher un peu et la conversation devient un sport dangereux dans les rues de Paris, où les autos menacent à chaque instant de couper en deux la causerie et les causeurs. D'ailleurs mon satané galurin continuait à me taquiner ; non content de me ridiculiser, il m'imposait unegênephysique : différant de poids avec le bords plats lâchement sacrifié, moins bien adopté à ma tête, j'avais l'impression qu'il ne tenait pas, que j'étais coiffé de travers, et, machinalement, à chaque pas, j'y
portais la main pour l'assurer. Marthe ne semblait point remarquer mon inquiétude ; mais comme nous passions devant un miroir qui flanquait une boutique, je ne pus me retenir d'y jeter un regard anxieux; elle surprit ce regard, nos yeux se rencontrèrent dans la glace, qui fut rompue : Marthe éclata!
Et de quel fou rire, énervant et agressif!... un rire en fusées, qu'on devine incoercible, qu'on veut pourtant d'essayer d'interrompre, tout en pressentant que le moindre mot va l'exaspérer encore.
— Quoi! qu'avez-vous?
Elle continuait de rire, courbée sur son ombrelle, agitant une main fébrile pour réclamer une minute de patience... Enfin, dans l'intervalle de deux gloussements, elle put bégayer, en indiquant mon couvre-chef :
— Est-ce que... est-ce que vous couchez avec? Et elle repartit de plus belle.
Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, si vive ni si soudaine, l'envie de fouetter une femme en pleine rue, et je me demande encore pourquoi je n'y cédai pas.
Rapide, une autre idée me ramena tout mon sang-froid.
— Attendez! dis-je à Marthe, et comme, le long du trottoir opposé, une station de fiacres alignait quelques guimbardes, je traversai la chaussée.
Marthe, encore secouée de son rire injurieux,
ne me suivit pas, éVidemrtifent persuadée que
j'allais faire avancer une voiture jusqu'auprès d'elle.
D'un bond j'escaladai une Urbaine en criant au cocher mon adresse :
— 277, rue de Courcelles. Au galop... bon pourboire !
Stimulé par cette douce parole, l'automédon rassembla et partit à fond de train... J'eus le temps d'apercevoir Marthe enfin calmée, et qui regardait mon sapin s'éloigner, ébahie : et je fus celui qui rit le dernier!
Bonsoir, ma petite... coiffée ou non, ce n'est plus ma tête que tu le paieras désormais... il y a une suite! Cinq minutes plus tard, j'étais devant ma porte : j'ai donné cent sous au cocher qui, discret, les a pris sans solliciter d'explications.
Enfin me voilà seul et me voilà chez moi ! (Et je le chante en l'écrivant, d'une voix fausse mais joyeuse) ...J'ai pénétré dans mon appartement comme dans une citadelle prise d'assaut, avec une allégresse furieuse : d'un bras vengeur et fort, j'ai lancé mon tube étincelant contre le mur; il a rebondi bêtement, avec un bruit de carton creux, et est revenu rouler à mes pieds : alors, comme on donne le coup de grâce à un monstre expirant, d'un coup de talon décisif j'ai interrompu ses soubresauts d'agonie, .
: Et d'un seul coup, un seul, je lui brisai la coiffe!
Maintenant, plus de Payet... Fini, nous trois!
Je ne reverrai plus Marthe — dont l'orgueil, du reste, ne me pardonnera jamais.
Je redeviens Maugis comme devant (ça oui ! surtout...) je reprends mon bords plats et mon langage escarpé, mes habitudes et mon train de vie. « Oreillers!! Couvertures! ! » Voyons? pas de premières, ce soir... je vais pouvoir dîner -tranquillement, longuement, savourer une fine 1818 en suivant d'un œil amusé les volutes imprévues d'un Upmann moelleux, et la béatitude de ma digestion battra soji plein chez Julie « au rire étincelant »... ce qui, par une transition naturelle et saine, obscène même, m'amènera à reprendre la plume demain matin : déjà, j'ai replacé sur mon buvard les six premières feuilles de mon beau roman : La Fleur des poids, histoire d'an lutteur...
Et déjà do la septième Je m'occupe vaguement...
Mais je m'avise qu'il serait urgent et décisif d'envoyer à Marthe un billet P. P. G dont la politesse ambiguë agrémenterait de quelque rosserie la brutalité de mon lâchage et le rendrait irréparable :
Du papier! du papier!...
Chère Madame, Il n'est, comme je dirais, si bonne satiété qui ne se quitte, et je ne pense pas que vous m'en vouliez
beaucoup de m'ôtrc éloigné tout à l'heure un peu brusquement.
Votre franche gaîté, que je me serais fait scrupule d'interrompre, me permet d'espérer que vous ne mourûtes point au bord où vous fûtes laissée; et vous vous souciez fort peu sans doute de connaître les motifs d'une retraite dont l'opportunité eût fait envie au général Kouropatkine! Je me dois (plus qu'à vous) pourtant de vous fournir quelques explications .... Y tenez vous beaucoup? et ne trouvezvous pas qu'il suffira d'attribuer à mon habituelle mufflerie le laisser aller de ma conduite ou plutôt son laisser courre ?
Veuillez en tout cas m'excuser, et au besoin me plaindre, d'avoir manqué l'occasion de passer avec vous une après-midi que votre bonne humeur annonçait charmante.
J'ai le vif regret de vous dire qu'il ne faudra pas compter sur moi pour votre dîner de jeudi prochain, et qu'il va me devenir tout à fait impossible de me rendre à vos réceptions suivantes : une lettre de mon éditeur me rappelle en effet que je lui ai promis, pour une date dont la proximité m'épouvante, le manuscrit d'un roman qui ne se compose, à vrai dire, jusqu'ici, que des six premières pages et du titre ; encore ce titre n'est-il pas définitif, non plus d'ailleurs que les phrases initiales.
Ce n'est pas à vous, chère madame, qu'il siérait de développer longuement ces considérations professionnelles : le soin que vous apportez à mettre en valeurs le talent de votre mari, et votre intelligence pratique de la publicité vous feront assez comprendre quelle importance j'attache à ne pas laisser trop
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d'intervalle entre deux volumes, et combien je tiens à rattraperle temps perdu depuis quelques semaines. Aussi n'aurai-je pas trop, d'ici longtemps, de toutes les soirées, aussi, sans parler des nuits, plus belles que les jours, pour me remettre au point et reprendre mon équilibre.
Vous le voyez, madame, je ne mérite que votre compassion éclairée : plaignez-moi donc, de tout votre cœur, que vous m'avez appris à connaître, et croyez -moi
Votre respectueux et dévoué,
Henry Maugis
Voilà... c'est de la copie perdue, mais je ne la regrette pas. Et maintenant elle racontera à son mari ce qu'elle voudra... et pour peu qu'il me vienne demander des explications supplémentaires, je lui enverrai avec plaisir une paire de gifles, suivie d'une paire d'amis, et je l'emmènerai faire une petite promenade hygiénique à la Grande Jatte s'il y tient. Comme tous les votants du scrutin de liste, et celui même du Walhalla, je ne demande plus qu'une chose... c'est que tout cela finisse... Nur ein will ich noch, dasEnde, das End*'.'
Il ne reste plus qu'à insérer dans une enveloppe pneumatique cette fin de n'être plus reçu et à la faire porter par mon groom, dès qu'il sera rentré... car il est encore sorti, le petit cochon! Je le devine absent, à l'assourdissante insistance des sonneries qu'un raseur multiplie et prolonge depuis cinq minutes, piétinant
devant ma porte obstinément close. Close toujours, mon vieux ! quelque créancier, je gage... Il n'y perd rien, du reste, ce doux entêté : le môme lui jurerait que monsieur n'est pas là. . . Mais quel vacarme! on n'a pas idée de solliciter ainsi le bouton d'une sonnerie sans défense... Ah! zutrre! il m'embête, à la fin : que diable, cet idiot-là devrait avoir compris depuis longtemps qu'il n'y a personne! on ne s'entend plus écrire ici!... Je vais aller lui répondre moi-même que je suis sorti. Justement je sens que cela me fera du bien d'engueuler quelqu'un... Heureusement pour lui, il se calme... Il fait bien d'y renoncer, sans quoi !... Non! il recommence le bougre?.,. Attends un peu, mon salaud ! Tu vas payer pour tous les autres !
Je me rappelle un drame, pas cochon, où une famille sympathique, à la fin du deux, se voit cernée par des brigands, six contre un, qui braquent sur elle des escopeltes et des tromblons chargés... d'envoyer les victimes ad patres. On sent que ces gens-là sont condamnés, qu'ils ne peuvent plus s'en tirer, et c'est une situation éminemment dramatique... Mais, il y aune troisième acte, épatante! Et le rideau se relève sur tous mes lascars en parfaite santé. Comme l'auditoire reste tout de même un peu estomaqué, le protagoniste vient à la rampe et
débonde cette phrase qui suscite des bravos fichtrement légitimes :
— Nous n'avons eu aucune peine à nous échapper des mains des brigands.
Ça remplit d'aise tout le monde... et c'est du théâtre! Du moment qu'on a amené « la scène à faire », il importe peu qu'elle soit faite... et l'entr'acle, y suffit, qui est l'essentiel de toute pièce bien construite.
Les romanciers, qui n'ont pas le bénéfice de l'entr'acte, le remplacent par la ligne de points, par quoi s'affirme ce goût de la « suspension » qu'ils partagent avec les jeunes ménages d'ouvriers parisiens qui se meublent chez Dufayel.
Ces deux lignes de points où vous pouvez vous arrêter et où j'ai mis le meilleur de moimôme, ne sont pas de trop, je vous assure, pour fermer des horizons sur ce qui vient de se passer ici... Considérez-les comme un discret hommage à votre pudeur : car il s'en est passé, je vous en fiche mon billet — et des meilleures !
La maison Deberny (fonderie de caractères) ne fournirait pas à mon éditeur assez de points d'exclamations pour exprimer la stupeur heureuse où me jettent les événements, doucement orageux, qui viennent d'animer mon paisible intérieur durant deux heures qui valent leur pesant de minutes.
WBLfOTKECA
Il y a deux heures, doue, je me levais brusquement, quittantmon bureau, hérissé comme
le collier du bull Toby-Chien, prêt à flanquer une pile au carillonneur obstiné qui usait les les miennes. . . je l'ai reçu pourtant, et il me l'a bien rendu, si je puis dire... il vient seulement de se retirer (ou plutôt non. c'est moi qui... enfin, n'anticipons pas!) et je me rasseois maintenant à la même place — un peu fatigué, mais de quelle délicieuse fatigue!... Le raseur qui ne voulait pas démarrer... je parierais que vous commencez à vous en douter... c'était Marthe et Marthe, c'est ma maîtresse : ça y est!... « Joie! joie! Pleurs de joie! » comme s'écriait Biaise Pascal dans des circonstances, d'ailleurs, sensiblement différentes.
Chère petite Marthe!... doucement canaille, exquisement fine avec un rien de crapule, ne semble-t-il pas qu'elle ait été faite exprès pour moi. ..for Maugis onhj ? Et comment l'ai— je si longtemps méconnue?...
Pour avoir voulu mettre du sentiment (!) dans le genre d'aventure qui le comporte le moins, j'ai failli passer à côté du bonheur — et qui mieux est, du plaisir! 0 Platonisme, ce sont là de tes coups, dirais-je volontiers, s'il n'y avait pas quelque contradiction dans les termes...
Amicus Plato, magis arnica voluptas !
Par quelle aberration ai-je perdu deux mois à m'aliéner, en m'édulcorant laborieusement, cette petite Marthe que j'aurais eue sans coup férir — l'expression ne vaut rien, mais je me comprends — en restant le bon mufle que je me vantais d'être auparavant, aquoibonniste et rigoleur, mais qui ne se laisse pas piétiner les arpions, toujours prêt à coller sur la tronche d'un musico roupie (n'est-ce pas, Erik Satie?) des calembours injurieux ou une canne justicière?
Ce que désirait de moi Mme Payet, elle vient de me le prouver haut-la-jambe, c'était moimême, moi tout seul, le Maugis authentique et bourru, avec l'expérience de ses quarante-cinq ans de jouisseur bedonnant et déplumé; et, stupidement, j'annihilais toutes nies séductions, je gaspillais le stock de nies charmes spéciaux en singeant — grime d'amour ! — les Damis sirupeux et les Clitandre onctueux ! Elle voulait de l'acool, et du raide... et je lui versais, avec des gestes arrondis, la fadeur de l'orgeat ! Je m'aplatissais à ses pieds, comme un toutou bien sage à sa mémère, alors que cette aimable niasochienne (puisque ça s'appelle comme ça !) ne souhaitait rien, tout au contraire, que d'être un peu rudoyée — car elle appartient ;i l'espèce de celles qui brament « Plus fort » et « Fais moi mal, dis ! »
Et je ne l'en aime que davantage, puisque ses petites perversions correspondent juste-
nient aux miennes el qu'il suffit pour que ça colle, d'un tour de vices... Avec cela, une part de hasard, et une d'inconscience, et le choix du désir, (comme dit le Cœur innombrable), on ne risque pas de s'embêter l'après-midi !
Quand je songe que, tout à l'heure, si un subit retour de colère ne m'avait pas opportunément rendu à moi-même, jallais reprendre mon attitude de soupirant, perdre tout l'avantage que je m'étais assuré, sans m'en douter, en plaquant Marthe sur un trottoir — et laisser repartir une personne qui n'était venue chez moi que pour y déposer ses devoirs d'épouse !
... J'avais ouvert ma porte avec l'intention formelle de remiser le bougre qut titillait mon bouton de sonnette avec tant d'indécente insistance : la soudaine apparition de Marthe me fit perdre ma contenance et mon vocabulaire. Je bredouillai d'une voix pâteuse quelfines explications sur l'absence inopinée de mon groom, des regrets d'avoir fait attendre...
Et elle paraissait parfaitement tranquille.
— J'aurais sonné une heure entière, dit-elle : j'étais sûre que vous étiez rentré : j'ai trouvé dans l'ascenseur la fleur que vous portiez tout à l'heure à votre boutonnière.
— La fleur que j'avais achetée Dans l'ascenseur était restée...
lïedonnai-je bêtement pour me donner le temps de reprendre mes esprits.
— Mais quelle tête ahurie, mon pauvre Maugis, eontinua-t-elle. Est-ce que ma visite vous dérange?... Vous avez des parents de province, peut-être...
— Oui... c'est-à-dire non... je ne m'attendais pas... je suis un peu surpris.
— Ça se voit!
— Qu'est-ce qui me vaut le plaisir...
— C'est tout simplement que je ne suis pas méchante : j'ai voulu vous épargner l'embarras où vous vous seriez trouvé en me revoyant, et vous donner l'occasion d'effacer l'impression fâcheuse que vous m'avez laissée tout à l'heure. Allons, présentez-moi gentiment vos excuses et qu'il n'en soit plus question.
— Mon Dieu, madame, en effet, je l'avoue. . . j'étais... croyez bien que...
Soudain à me sentir bafouiller dans cette colle de pâte et si penaud devant cette pelite femme qui me considérait avec sa moue dégoûtée de princesse gourmandant un rustaud, toute ma rage me revint d'un seul coup, je vis rouge, et, la repoussant vers la porte du salon, qui communique avec l'antichambre et dont un battant était à demi ouvert, je criai d'une voix rauque de menaces et que je ne me connaissais pas :
— Des excuses? et avec ça, madame ? Non, mais vous ne m'avez pas regardé?... Des excuses! voulez-vous me fout' le camp, et plus vite que ça... ou...
Elle pâlit uri peu... mais sourit; et demeurant dans l'embrasure de la porte, les bras ouverts, ironique crucifiée :
— Et si je ne veux pas m'en aller? ditelle...
Je blasphémai le saint nom du Seigneur; j'étais, à cette minute, une brute parfaite et déchaînée, un homme, enfin. Je saisis Marthe à bras le corps, résolu à la flanquer dehors ; elle se laissa enlever sans résistance... mais ce ne fut pas sur le palier que je la déposai, car, jetant ses bras autour de mon cou et collant ses lèvres aux miennes, elle laissa échapper une plainte roucoulée dont ma fureur même ne put méconnaître le sens et qui alla droit aux miens... Ce fut donc sur mon lit que, bredouillant de tendres injures et d'équivoques menaces, je portai Marthe, conquise, et qui murmurait d'une voix extasiée :
— Brute ! Brute !
Quelques gestes à peine, précis, décisifs — et avant môme que je l'en eusse sollicitée, elle se dévêtait avec tant de prestesse qu'on eût pu supposer qu'elle avait le feu quelque part et que j'eus quelque peine à me trouver prêt en même temps qu'elle. Et nous n'avons pas causé davantage... mais nous nous sommes très bien compris.
Durant les exercices qui suivirent et dont l'agréable variété m'enchanta, elle a montré, entre autres choses (et toutes charmantes), le
même goût pervers pour les violences qui s'achèvent en caresses, pour les voluptés un peu douloureuses... et le plus vif intérêt pour mes vibrations personnelles, la plus sympathique curiosité pour mes tendances esthétiques : c'est une de ces vicieuses avec qui rien ne se perd, ni rien ne se crée !
C'est tout à fait bien... et je m'y connais : je crois n'ignorer aucun des magasins d'amour les mieux achalandés, que l'Europe nous envie : je m'y suis fait traiter de tous les noms et de toutes les manières par des spécialistes justement célèbres — les négresses sont bien surfaites— qui, certes, m'en ont donné, etpris, pour mon argent, prévenues par « Madame» que je ne suis pas de ces michets à la manque qu'on expédie en un tour de reins. Il ne me souvient pas qu'aucune m'ait fait autant de plaisir que cette petite Marthe, blanche et or — même nue, elle reste Louis XVI... avec la tête en plus — et je n'ai jamais mieux compris quel insondable abîme sépare l'Art du Métier; car il n'appartient point aux cabotines de la volupté, si habiles qu'elles soient, de montrer cette intelligence par quoi l'artiste de génie réussit à faire d'un vieux rôle une création personnelle, ni surtout ce fiévreux effort vers la perfection (toujours à mieux !) qui fait de Marthe l'idéale collaboratrice...
Vous me direz que les spécialistes n'étaient pas là pour s'amuser: tandis que tout me fait
106 MA.UGIS AMOUREUX
croire que Mme Payet ne regrette pas son après-midi...
Et moi donc !
Qu'on ne vienne pas me raser avec les rengaines des prétendues tristesses post ce que vous savez, et me raconter que la possession tue le désir.
Ce que m'ont laissé ces deux heures bien remplies, c'est l'envie de recommencer... pas tout de suite, ne nous vantons pas... mais quand il nous plaira — et aussi le sentiment tri 'S net que je ne puis plus me passer de Marthe... et que je ne lui en veux pas... mais que j'en veux encore, toujours.
MAUGIS CHANTE, DÉCHANTE. PREND ÉNORMÉ- MENT DE CHOSES POUR SON RHUME ET. FINALE- MENT. LE PARTI DE SE RETIRER.
Sans vouloir chercher noise à l'idée de Substance, on peut soutenir qu'entre les avatars d'un même individu, il y a toute l'eau qui a passé sous les ponts. Or de l'eau a passé sous les ponts, et ailleurs, depuis que j'ai interrompu sur une page triomphante cette vaine autobiographie : beaucoup d'eau que je n'ai point mise dans mon vin, je vous en fiche mon bidet! Il va maintenant, combien? trois, quatre, peutêtre cinq mois que j'en suis arrivé, avec Marthe, à mes fins.
Par malheur, ces fins-là n'étaient qu'un commencement.
Un commencement radieux, certes, et qui me fit voir, émerveillé, un nombre incalculable de chandelles que je pris bonnement pour des étoiles de première grandeur... Mais la suite m'a paru moins éblouissante, et j'ai déchanté
très vite. Non que j'oie assez de Marthe, oh! non, jamais assez, jamais trop. Je la désire autant qu'avant, davantage môme, comme un carme, quoi !
Mais je l'aime, et c'est là tout le mal, un mal qu'elle ne voit pas, qu'elle ne soupçonne pas, et que je ne lui avouerai jamais, parce qu'elle le jugerait, comme je le juge moi-même, ridicule! De délicates et inutiles fleurs bleues, ô honte! enguirlandent mon Moi, naguère si raisonnablement pratique! Oui, il pousse des myosotis candides sur le triple fumier dont jadis se cuirassait mon pectus! Je me surprends à rêver d'idylles dans le goût, non seulement de Théocrite, mais encore de Virgile; je voudrais que fleurissent, pour Marthe et moi, entre les heures paillardes, des heures d'intimité tendre, sinon sans caresses, du moins sans cochonneries.
Alors, il arrive que Marthe, en ces instants rêvés, se manifeste plus vicieuse que moi, trop vicieuse pour moi : Non ! Je dis mal! Il est absurde de lui reprocher ce qui fait d'elle, au lit, une maîtresse incomparable. Pour parler plus juste, je regrette que Marthe ne soit que vicieuse.
Ce qu'elle apprécie le plus dans notre liaison, c'en est, je crois, le scandale : elle m'affiche, ravie d'exhiber, non pas comme Mme Chose ou comme Mme de Maideu, un amant quelconque, mais cet Henry Maugis (ah! ma gloire!)
sur qui des légendes courent le monde, graveleuses. J'ai la réputation — exagérée, mais que j'ai toujours entretenue avec un soin jaloux — d'un homme perdu de mœurs; cette bonne renommée, je la porte aussi allègrement que l'athlétique Paul Pons sa ceinture dorée; je la bénis même puisqu'elle me valut l'attention favorable de Mme Payet. mais elle ne me suffit plus. Enfin — c'est bête, mais c'est — j'ai besoin d'être aimé.
En somme, à part les bons moments vécus dans ma piaule promue à la dignité de « frissonnière », je ne passe que de fichus quarts d'heure: toute la journée, je promène Marthe, c'est-à-dire qu'elle me trimballe à des thés, à des salons artistiques, aux courses, exhibitions perpétuelles qui m'agacent jusqu'à l'exaspération, mais qui la ravissent : Vanité, vanité. Marthe n'est que vanité!
Je puis dire mea culpa! Dans ma gratitude de l'avoir conquise, je me suis prêté bêtement à ses caprices; au lieu de la tenir court, je l'ai laissée gagner à la main et maintenant elle m'emballe. Elle sait, comme moi. ma faiblesse, et qu'une tentative de reprise énergique ne réussirait qu'à me faire désarçonner: alors, alors je me cramponne à la cinquième rêne, peureusement.
Au surplus, j'ai foi en des jours meilleur.-: il est impossible qu'avec cette voix là. et cette bouche, et l'enchantement de tout son petit
corps à fossettes, Marthe n'ait pas quelque joliesse de cœur et ne finisse point par se sentir touchée de tous mes soins, de toutes mes prévenances, de toute ma peine. Jusqu'ici, son orgueil, sa manie de représentation et, pour employer un cliché cher à ce poussiéreux cocu de Léon, « le tourbillon de la vie mondaine » l'ont trop accaparée pour lui laisser le temps de s'apercevoir que je suis vraiment très gentil, et même attendrissant: mais viennent les vacances, qui lui permettront de souffler, et elle trouvera bien le loisir de faire cette constatation intéressante.
Elle part la semaine prochaine pour Arriège. Comme par hasard, le médecin m'a conseillé la même cure thermale.
— Quelle chance! s'est écrié Léon Payet (« le subtil psychologue! » ainsi que s'expriment les Prières d'insérer de son éditeur). Au moins, Maugis, vous allez tâcher de venir là-bas en môme temps que nous?
J'ai promis de faire tout mon possible. Je suis si bon ! Et, dans deux jours, j'apporterai la bonne nouvelle que j'ai pu m'arranger et que, décidément, nous partons ensemble.
Marthe, elle aussi, m'a demandé avec une insistance très affectueuse, de l'accompagner là-bas, me promettant, en échange, de se rendre ensuite à Bayreuth où l'Écho de Paris me force à péleriner pour découvrir la Tétralogie. Ce désir de ne me point quitter me donne
bon espoir : sans doute elle a fini par comprendre que j'avais droit à un peu de bonheur et se promet de m'oiïrir, durant les villégiatures où le chapitre « mondanités » est moins absorbant, les plus savoureuses compensai ions.
Il n'est que tôt, d'ailleurs! Toujours inquiet, toujours mécontent, je néglige tous mes travaux — mon beau roman en préparation Fleur des poids (histoire d'un luttear)en est toujours au feuillet six — je porte le diable en terre et dix ans de plus que le fringant portrait brossé d'après ce que je fus par Myrton Michalski. Et comme je m'affadis!... Le nommé Manchot, directeur de l'Immonde Musical, m'engueule lourdement; ce m'est toujours une joie, bien entendu, mais je l'aurais traité jadis de « mélomane bâté » ou, vu son encyclopédique incompétence, « d'incompétomane », je l'aurais lardé de citations classiques :
Comme avec irrévérence Parle des dieux ce Manchot
ou encore, passant de Molière à la Fontaine :
Le premier qui vit un Manchot S'enfuit à cet objet nouveau
Mais aujourd'hui, ah! aujourd'hui, je me contente d'écrire « Manchot est bête ». tout doucettement et de faire passer dans sonpropre journal (quand je dis propre!) cette affirmation resplendissante de véracité. Encore ai-je la très délicate attention de rendort,', cette indiscu-
table appréciation, dans un sonnet acrostiche) 1 «à seule fin» (comme disent les directeurs de baraques foraines et de l'Immonde Musical) de foire comprendre qui? c'est une vérité... initiale. Décidément je tourne à la guimauve, et s'il ne me vient pas un pende satisfaction, je sens que ça va très mal finir pour mon gniasse.
Beaucoup d'eau encore a passé sous les ponts et, cette fois, de l'eau 1res sale!
Six semaines se sont écoulées depuis qu'à la veille de partir pour Arriège, je notais, bênet, mon espoir de vacances paisibles et l'imbécile
(1) Quelques bons esprits seront heureux de retrouver ici ce sonnet pour lequel M. Maugis affecte trop de dédain.
On remarquera que l'acrostiche ne donne pas tout-àfait Manchot : mais la rosserie du procédé n'y perd rien, au contraire... et quant au mérite littéraire de ce sonnet, on peut soutenir sans outrecuidance que Jean Rameau ne serait tout de même pas fichu d'en faire autant (Note de l'éditeur.)
Musique, tu me fus un palais enchanté Au seuil auquel menaient d'insignes avenues. Nuit et jour, des vitraux aux flammes continues, Glissait une adorable et vibrante clarté.
Et des chœurs alternant, — dames de volupté, Oréades, ondins, faunes, prêtresses nues, — Toute la joie ardente essorait vers les nue*, Et toute la langueur et toute la beauté.
Sur un seul vœu de moi, désir chaste ou lyrique, Ta fertile magie a toujours, ô musique! "Bercé mon tendre songe ou mon brûlant désir.
Et quand viendra l'instant ténébreux et suprême, Tu sauras me donner le bonheur de mourir, E»/ refermant les bras sur le Rêve que j'aime!
illusion que je nourrissais, au biberon, avec des soins maternels, de pouvoir conquérir Marthe complètement, de la convaincre enfin qu'elle a tort de traiter, avec tant de méprisante indolence, ma passion par dessous la jambe, à la paresseuse, et que faire l'amour, ce n'est pas tout l'amour. (Je le regrette d'ailleurs).
Six semaines, exactement quarante deux jours, durant lesquels j'ai vu, dans l'ordre : Arriège (Isère), Bayreuth (Bavière), Béziers (Hérault); après quoi, je me retrouve à Paris, seul, ayant rompu avec Marthe. Le porteur de lyre m'avait prévu qui célébrait « ceux dont les jours sont pleins » : les miens sont pleins comme un œuf polonais.
Oui, Marthe et moi, n, i, ni, fini; brusquement, sans préméditation, invitus, invitant, je l'ai lâchée.
Consignons ici, pour les âges futurs, un récit succinct de ces événements; s'il m'advenait de subitement trépasser, il importe que des lignes subsistent qui, exhumées par un érudit de l'an 2500, renseigneront nos arrières-neveux sur les mésaventures amoureuses du romancier de Fleur des poids (histoire d'un lutteur), récit malheureusement inachevé, mais que les six feuillets initiaux, retrouvés par fortune, suffiront à classer chef-d'œuvre.
A Arriège, sous couleur de cure antiarthritique, tu pris, mon vieux Maugis, quelque chose pour ton rhume ! Ayant projeté sérieusement
d'y parachever la conquête de Marthe, tu t'aperçus qu'elle restait même à entreprendre;
tu complais sur un emploi du temps moins chargé qu'à Paris des foutaises snobiques étiquetées « mondanités » : erreur pesante comme une galette de plomb sur un estomac débilité! Car, narquoisement observé par Etonnât et Détaille, (qui n'en laisse passer aucun) le Tout-Arriège s'exhibe et se regarde s'exhiber, qu'il se rende à la laiterie où des vaches (à quatre pattes, elles,) vous dispensent le petit déjeuner matinal, à l'établissement thermal afin d'avaler une eau infâme, au Restaurant- Casino dont les coûteuses ragougnasses sont plus infâmes encore, ou au Parc, pour évoluer autour du kiosque-cabanon qu'une douzaine d'instrumentistes en délire emplissent de vésaniques tapagp.s.
Dans les intervalles, on se regarde attendre.
D'ailleurs, la « ville » n'excède guère les dimensions d'un transatlantique, composée, en tout et pour tout, de l'établissement thermal précité, du casino aggravé de restaurant, et de tout juste quatre hôtels, de sorte qu'on ne peut aller aux water-closet sans que la colonie entière soit informée de cet événement sensationnel.
Le jeu régulier de ces... astringences et de ces contingences rendait impossibles les entretiens tendres que j'avais rêvés, d'autant plus que, sur ce patelin minuscule, mais genreux,
s'était abattu tout un vol d- oiseaux parisiens : Porto-Riche. Jim Smiley et le ménage Renaud- Claudine, notamment, pourciter lesseulssympathiques.
Autre gêne : Marthe était encombrée de sa belle-sœur, la timide Annie Samzun, dont le mari s'est débiné, pour six mois, vers je ne sais quelles républiques argentines, à dessein d'y recueillir un héritage avunculaire. (Dire que le de cujus était, sans doute, le dernier représentant de cette race disparue, les oncles d'Amérique, et que c'est à cet imbécile solennel d'Alain Samzun qu'échoit la veine de posséder, ou plutôt de perdre un parent aussi rare ! Y a de quoi se les manger).
Beaucoup moins sotte qu'elle ne semble d'abord, cette petite Annie trop facilement effarée laisse voir, à l'usage, un charme moderniste très personnel dont j'apprécie, auprès des piaffes Régence de Marthe, la discrète simplicité. D'ailleurs, en progrès très sensibles depuis qu'elle n'est plus sous la coupe de son singe, le rouquin Samzun. elle parait s'éveiller d'un sommeil ensorcelé, prendre peu à peu conscience d'elle-même et des choses : elle ose maintenant parler assez souvent, et, parfois, va jusqu'à discuter avec Marthe. Cette éclosion m'intéresse fort, comme aussi ses gaucheries d'enfant peureuse et ses yeux paradoxalement candides, « couleur de chicorée sauvage » a décrété Claudine, experte en botanique senti-
mentale... Je me prends à regretter qu'Annie ait toujours marqué un certain éloignement pour le fils unique de mon père !
Donc, à Arriège, les heures d'intimité avec Marthe se réduisirent forcément à cette portion congrue que M. Poincaré formule mathématiquement : peau de balle + balai de crin = 0. Comme compensation, le caractère de la jolie madame Payet, fort sujet de tout temps à des sautes brusques, s'était fixé à la grinche presque permanente.
Elle me réservait une autre surprise : elle m'a estampé — et salement !
La première fois, et la seconde, la troisième aussi, ça m'a semblé tout simple : une femme se trouve dans la mouise, rien de cocasse à ce que, pour sortir d'embarras, elle tape son amant plutôt que le trotteur. J'ai môme éprouvé du plaisir à lui rendre service, m'imaginant avec candeur que ces avances à fonds perdus, joyeusement consenties, adouciraient l'humeur massacrante de l'Aimée. Seulement l'Aimée en question, après trois emprunts de ce genre, pratiqués à intervalles très rapprochés, montra nettement par son attitude, non seulement qu'elle estimait normales, ainsi que je fais moimême, ces commodes subventions, mais encore qu'elle me tenait, déjà, pour une vache à lait à qui nulle gratitude n'est due.
Une quatrième demande d'emprunt, contre quoi^je ne protestai certes pas, mais que j'ac-
cueillis, tout en y accédant, par quelques
invitations à l'économie (car tout cet argent s'engouffrait dans la cagnotte du Casino où traînaillait une partie de baccara médiocre), u ne quarte réquisition, dis-je, fut formulée en termes qui signifiaient clairement que mon refus équivaudrait à une démission : « Casque, ou du balai! » En termes un peu plus galants, c'était bien ce qu'elle voulait dire.
J'eus quelque peine à avaler celle-là, la jugeant d'un goût aussi détestable que la cuisine du Casino. Pourtant je cédai, à trois reprises encore. De grosses dettes, payables à la rentrée', servaient de prétexte à ces tapages successifs. toujours employés à reconstituer une bourse de jeu que Marthe se disait certaine de faire fructifier.
— Il n'y a pas de certitude au jeu, Marthe! » objectais-je.
Mais on m'invitait à me taire; on savait ce qu'on disait, peut-être! Elle était de première force au bac, et tous les ans, parfaitement, mon cher, tous les ans, elle gagnait ainsi, pendant les vacances, de quoi payer les chapeaux de Jane, les robes de Redfern, toutes ses factures de l'année. Evidemment, elle pouvait subir une crise de déveine mais, quant à son triomphe final, il n'en fallait pas plus douter que de la lumière, du soleil et du jour (musique d'Ambroise Thomas): il suffisait d'arroser, voilà tout.
J'arrosais.
118 M A l GIS AMOUREUX
J'arroserais encore si le temps n'était venu de filer sur Bayreuth, et c'est là qu'un incident grotesque a tout cassé.
LesPayet étaient de la fête, naturellement, el Annie Samzuii accompagnait le ménage beaufraternel,
Moi, je n'en pouvais plus : j'avais tout Arriège sur le cœur, et c'était lourd. Loin de réaliser mes espérances, cette villégiature dauphinoise m'avait, par surcroît, retiré les rares satisfactions qu'on me laissait goûter à Paris : une Marthe odieuse, poison comme tout, s'y était révélée, et pas seulement moyen de coucher ensemble!
De sorte que les Payet tournaient, si j'ose dire, au ménage Mar... nèfle.
A Wagneropolis, la chère et tendre comprit qu'il n'était que temps de me dédommager. L'occasion se présentait belle; le lieu propice; moi, hennissant d'amour...
Nulle surveillance à craindre. Peu de Parisiens, et abîmés dans la lecture des Leitfaden idoines à les guider dans les mystiques labyrinthes de Parsifal, ils ne regardaient que ces wagïiériens guide-âmes. Annie, toujours mélancolique, rêvassait, Léon, (mirettas habet et non videt) inutile 'l'en parler!
Quant au clairvoyant ménage Renaud-Claudine, qui bayreuthisait en môme temps que
MAUGI S AMOUREUX L1Ô
nous, il n'avait pas trop de toutes ses journées pour initier aux mystères tétralogiques la peu banale munie Polaire, de qui les yeux longs comme une phrase du styliste Payet et la taille A passer dans un Ring ahurissaient les indigènes. Elle, en revanche, ne s'épatait de rien, déclarait la musique de « tout ça » pas chantante pour une broque, et que ces Boches, oh! là. In, comme mise en scène, ils n'étaient pas encore fichus de faire le poil à Madame Marchand.
Cette éducation amusait Claudine et son mari beaucoup plus que leurs méritoires tentatives de dégrossir esthétiquement, l'an dernier, une bon Dieu d'étrangère — Rézi (1), je crois — gironde, la mâtine, avec son rire animal... mais de sacrées épaules remontées de hauptmann prusskoff, et l'insupportable manie d'attribuer ses innombrables gaffes de septentrionale à quelques gouttes, hypothétiques, d'un sang prétendument latin... un latin qui aurait commencé.
Donc, pas de gêneurs pour zyeuter nos manigances. Et, bien entendu, nous habitions, les Payet et moi, la même maison. Opernstrasse. Alors, nous imaginâmes la combinaise que voici :
Mon dégoût, tapageusement affiché pour le Vaisseau-Fantôme, me permit de garder la
(1) Voir Claudine en ménage.
chambre durant l'exécution de cette raclure italo-allemande ; le hasard des places, achetées au dernier moment, ayant séparé Marthe de son mari et de sa belle-sœur, il lui fut facile de s'évader durant la représentation, et elle vint me rejoindre.
...Nous étions occupés à codifier Léon consciencieusement quand, vlan! la porte s'ouvrit, et nous vîmes entrer, qui? la petite belle-sœur, Annie! Souffrante, elle avait, elle aussi, lâché le théâtre; au moment où elle gagnait sa chambre, entendant la voix de Marthe, des cris étouffés, un râle, s'imaginait-elle pas, l'innocente, qu'on assassinait sa belle-sœur? Elle accourait !
Fichu moment. Doute impossible. La nature de nos relations flagrait. Pas mèche de trouver le mot qui sauve, sinon la situation, au moins les apparences. Je crois avoir dit, au hasard, pour parler :
— Vous n'êtes pas de trop, Annie... la séance continue...
Evidemment, c'était plutôt muffle que génial. Mais à ma place, toute chaude, auriez-vous trouvé mieux ? Je voudrais vous y voir!
Elle n'a d'ailleurs pas continué, la séance. Sur un signe de Marthe, je me suis débiné vivement, laissant les deux femmes s'expliquer. Ce qu'elles se sont dit, je ne le saurai jamais : telle que je connais Marthe, elle a dû abrutir
d'injures l'innocente Annie; en tout cas, moins d'une heure après, la voyeuse malgré elle, malles hâtivement bourrées, quittait la maison adultère et se faisait conduire à la gare, sans attendre le retour du cornard Léon.
Ensuite, deuxième explication, plutôt salée, entre Marthe et moi : commencée su rie point de savoir qui de nous deux avait oublié de fermer à clef la porte de notre buen tiro, la scène devint bien vite violente comme une affiche électorale. Marthe, furieuse, crachait des injures au hasard ; moi. débecquant toutes les couleuvres avalées à Arriège, je me soulageais en termes dénués de courtoisie. Cette petite fête était vraiment charmante.
Léon revenu, Marthe, qui ne manque pas de souffle, a recommencé à tempêter ; il s'agissait d'expliquer à ce cocu anodin le départ d'Annie; Marthe raconta je ne sais quelle histoire de discussion, chargeant, bien entendu, sa petite belle-sœur d'une charretée de torts imaginaires, en suite de quoi, à l'en croire, elles s'étaient brouillées à jamais. Cette fable (rendons hommage à la vérité) était stupide et, d'ailleurs, d'une intelligence difficile. Le pauvre Léon commit la faute de murmurer — oh! bien doucement, sans nulle intention ironique, simplement pour obtenir un supplément d'informations :
— Je ne comprends pas très bien.
Phrase funeste! Elle réveilla toutes les fu-
reurs de Marthe, qui, ne se possédant plus. attribuant au bénin Payet des soupçons, du reste fondés, niais qu'il n'avait ni formulés ni conçus, hurla des phrases imprudentes... et un peu gênantes pour moi qui méditais, obscur témoin :
— Ah ! lu ne me crois pas ? Dis-le, au moins dis que je te trompe! Dis aussi que je te fais cocu, pendant que tu y es!
Piteux, Léon, tête penchée, avançait une main conciliante et protestataire :
— Mais non, Marthe, je ne dis pas... voyons, petite Marthe...
Mais elle, folle, cherchant seulement à faire du mal pour calmer ses nerfs, lui lâchait en pleine figure :
— Hé ben ! tu l'es ! entends-tu? tu l'es ! cocu ! cocu! cocu! (ceci sur le ton de la sincérité la plus indéniable).
Moi, je pensais : « Il va entrer dedans ! » Et je m'apprêtais à intervenir pour empêcher une peignée définitive; mais, en voici bien d'une autre! Mon Léon empoignait une fiole de laudanum qui se trouvait sur le lavabo et sifflait le contenu en moins de temps qu'il n'en fallait au regretté Gambronne pour lancer à Wellington sa réponse... étronnante.
Heureusement, la dose était trop forte ; le suicidé a dû restituer à l'air libre une foule de saletés qui lui embarrassaient l'estomac ; un médecin, mandé en hâte, s'est montré très rassurant.
Alors, on s'est calmé. Marthe, devenue la plus dévouée des garde-malades, a veillé toute la nuit le conjugal intoxiqué et, dès le lendemain matin, lui a persuadé qu'il avait eu vraiment tort de prendre au sérieux des propos de femme en colère... Léon a demandé pardon.
Un peu plus tard, il m'a interviewé :
— Maugis, vous êtes mon meilleur ami, vous me devez la vérité : N'est-ce pas que ce n'est vrai? Vous ne croyez pas que Marthe...
— Mais non, Léon, bien sûr.
Et, tout de suite rassuré, se raillant luimême :
— Du reste, avec qui? J'aurais bien remarqué quelque chose. Ah ! qu'on est bête, par moments !... Et puis, je la connais bien: elle a le cœur très droit et pas de sens.... Dans ces conditions là, une femme ne peut pas manquer à ses devoirs !
Moi, cette psychologie me produisait à pou près le même effet qu'à lui son laudanum : elle m'incitait aux nausées. Ça me faisait de la peine, aussi, un peu...
Et puis, je sentais le besoin impérieux de ne plus voir Marthe durant quelque temps: alors, j'ai pris prétexte d'une dépêche m'informant que la Revue Larousse demandait un compterendu deParysatis imminent à Béziers, et j'ai quitté Bayreuth le jour même.
Depuis, je n'ai pas eu beaucoup le temps de réfléchir: je suis allé véritablement à Béziers (1 > — j'ai une conscience — en brûlant Paris, deux jours de chemin de fer; là-bas, une chaleur à faire transpirer des secrets, quatorze apéritifs chaque matin... de quoi attraper la crève! Je suis revenu... Je ne sais pas moi-même ce que je pense de tout ça.
Je suis embêté, voilà ce que je vois de plus clair.
Il est évident qu'avec Marthe, c'est fini : aujourd'hui, je me fiche à peu près de cette rupture, encore trop abruti pour sentir quelque chose. Si je me fais de la mousse c'est surtout à cause d'Annie : pincé pour pincé, j'aurais voulu l'être par n'importe qui, excepté par elle; l'incident eût été aussi grotesque, mais ça me dégoûte d'avoir paru odieux à cette jolie petite fillebrune, aux yeux d'un bleu innocent, et candides... comme un salon d'hôtel qu'on lave tous les soirs.
(1) Voir Claudine s'en va.