LES MEMES... ET L ON RECOMMENCE
Il y tient Léon Payet: c'est lui-même qui me réconcilie avec sa femme ! Tandis qu'elle filait directement à Aix-les-Bains, il est venu tout exprès de Bayreuth à Paris pour obtenir de moi la promesse formelle d'aller passer le mois de septembre auprès d'eux; ils ont loué, à Aix, un petit chalet.
Je n'ai que faiblement résisté; ma quiétude les premiers jours qui suivirent mon départ de Bayreuth et la rupture que cet exode signifiait implicitement, ma quiétude provenait surtout d'une lassitude morale infinie : je suis reposé, maintenant, et j'ai besoin de Marthe; depuis1 la brouille, j'ai bien pu réussir à ne pas lui écrire, mais je me sens incapable d'un plus grand courage. (Encore la crainte de me voir envoyer au bain est-elle, au fond, la vraie raison de mon silence).
Aujourd'hui, elle m'envoie chercher: au refus que j'opposais d'abord, pour la forme, Léon, Le
seul, l'unique, a riposté, la main sur son cœur, Stupide et touchant :
— Ah! Maugis, je vois bien... c'est aussi l'avis de Marthe que vous êtes fâché contre moi...
— Contre vous, Léon? quelle idée!
— Si, je vois bien : c'est à cause de cette malheureuse histoire. Je voudrais n'en plus parler; pourtant, je comprends hien, vous avez cru que le jour où, bêtement, j'ai soupçonné Marthe, c'est vous aussi que je soupçonnais...
— Je n'ai rien cru du tout, Léon, je vous assure...
— Si, si... je me rends compte... et ça vous a froissé... Eh bien, je vous jure, mon cher Maugis, je vous le jure, vous entendez, que, pas une seconde, je n'ai pensé à vous et je vous demande pardon de vous avoir involontairement suggéré l'impression contraire...
Pauvre type!
Je lui tends une main loyale. Il rayonne...
— Alors, c'est dit, vous venez à Aix? Faites ça pour Marthe ; elle n'est pas très bien portante, elle a le sytème nerveux ébranlé, depuis qu'elle m'a cru perdu... Vous la distrairez : moi, j'ai énormément à travailler et puis, je ne suis pas très drôle. Quand venez-vous?
— Heu, voyons... dans cinq jours, mardi. . .
— Vous êtes un véritable ami, Maugis; je suis très touché... Moi, je pars ce soir, mais je
vais (oui de suite télégraphier à Marthe votre bonne réponse.
i Y a pas à dire, il est trop poire! Ce cocu-là, il déshonore la corporation.)
Je suis à Aix depuis quelques heures : j'ai eu tort d'y venir, c'est probable; je suis côntenl d'y être venu, c'est certain.
Content? Oui, de ce contentement très vif et pourtant imparfait, mêlé d'inquiétude, gâté par le sentiment qu'il est provisoire, qui représente la meilleure des satisfactions que j'aie jamais dues à Marthe, sauf aux tout premiers jours triomphaux de notre intimité.
Certes, je n'ai rien encore à lui reprocher — au contraire... Non seulement, le temps matériel et l'occasion lui ont plutôt manqué de se montrer déplaisante: mais son accueil a été particulièrement, inespérément chaud, d'une chaleur communicative — jT me crois — mais je me rends bien compte que le soin de mon repos futur m'ordonnait de rendre, en la prolongeant, la rupture définitive, et pour ce, de rester à Parisles-Bains, ou de filer soit à Aubervilliers-les- Vertus, soit à Moukden, soit au diable, en tous cas pas à Aix où Marthe fait si bien l'amour, si dangereusement bien,
Mais quoi? je nie crevais loin d'elle: presque autant, je crois bien, que son petit corps, si blanc, doré à l'or fin, me manquaient son exé-
crablecaractère et lesmanifestations blessantes de sa sécheresse de cœur; un peu plus malheureux depuis qu'elle ne pouvait plus, personnellement et directement, me tourmenter plusieurs fois par jour, je n'ai pas eu la force de goûter plus longtemps, loin d'elle, cet intolérable repos que je me reproche maintenant — ô logique! — de sacrifier en venant la rejoindre.
Et puis, qui sait? peut-être vais-je la retrouver changée? Mon retour au logis — j'allais dire conjugal — au logis Payet n'est qu'un piteux flanchage; moi seul le sais et je ne m'en vanterai pas. Pour Léon (ce qui n'importe guère) et pour Marthe (ce qui est capital), je cède à de pressantes instances, j'agrée des excuses, comme un monarque très bon, après s'être volontairement exilé pour punir des sujets ingrats, condescend, rappelé par leurs supplications repentantes, à leur restituer les bienfaits de son administration paternelle, et rentre dans ses états.
Ils ne se doutent pas, mes féaux Payet, que j'y étais surtout, dans tous mes états, durant les jours mornes de mon... veuvage, et que j'exauce leurs prières avec les sentiments d'un miséreux en habit noir, qui après deux jours de jeûne, « se ferait un véritable plaisir » de se rendre à une « aimable invitation » à dîner.
Donc, je reviens maître de la situation avec une attitude avantageuse, qu'il me faut tâcher
de conserver, l'attitude étant une seconde nature.
L'expérience de ces derniers mois m'a servi ; c'est au Maugis jem'enfoutiste, présumé voyou, que Marthe a témoigné, d'abord, quelque inclination : j'ai failli perdre le bénéfice de ma réputation de muffle quand, empêtré d'un « sentiment » inaccoutumé, j'ai sucré mon personnage et tâché d'obtenir, par des supplications humbles, ce qu'on était toute prête à m'abandonner sur réquisition un peu cavalière. Cette erreur initiale heureusement réparée, dans un accès de colère, par les preuves incontestables que je fournis d'une humeur doguine, je suis sottement retombé dans la même faute, je me suis mis dans un état d'infériorité évidente (gamin, va !)
J'ai manifesté trop clairement, au début, ma joie, ma gratitude, et que Marthe pouvait disposer de moi, alors que j'aurais dû la prendre, l'accepter comme un hommage tout naturel; j'ai encore aggravé la gaffe quand, pas satisfait (pourquoi! pourquoi!!!) de posséder Marthe à titre de maîtresse, j'ai voulu qu'elle la fût, non seulement « pour le plaisir », mais aussi pour des motifs plus nobles.
Je n'aurais pas assez de railleries pour un petit rentier qui, son capital doublé par un gain de 100.000 balles, après un tirage financier, bouderait contre sa bonne fortune, sous prétexte que cette aubaine lui vient d'une Ville
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de Paris 1875 et non d'un billet de la Loterie des Enfants Tuberculeux. Par une sottise de même ordre, je souhaitais que Marthe introduisît dans nies draps autre chose qu'un délicieux instrument de jouissanceet — comme si cela pouvait rien changer à l'affaire! — j'ai tout entrepris pour intéresser aussi son cœur. J'aurais voulu causer après... Chimérique ambition qui m'a fait devenir, aux yeux de Marthe, peu s'en faut, le vieux monsieur, l'ami sérieux dont on exploite l'attachement sénile, sans ménagement, comme le paysan du Périgord exploite le goût inné du porc pour les truffes sans que les coups de bâton (dans Périgourdin, il y a gourdin), décourage jamais le goret de signaler les précieux tubercules qui ne sont pas pour son fichu groin.
Oui, alors précisément que je m'ingéniais à provoquer chez Marthe des sentiments tout ce qu'il y a de raffiné, j'ai réussi à me faire traiter comme un cochon, comme un vieux cochon !
Après tout, c'est ma faute; je savais que, seul, un maître énergique pourrait obtenir quelque chose de Marthe, et je me suis conduit en fidèle serviteur, en larbin raisonneur parfois, toujours soumis. Il ne s'agit pas de retomber dans les mêmes errements. Il faut que ça change; ça va changer, et puisque je me trouve en posture de triomphateur, je ne négligerai rien pour garder tous les avantages que m'assure cette posture (qui est aussi une impos-
lure — mais c'est cela justement qu'il importe de ne pas révéler).
Donc au moment de recommencer, sur nouveaux frais, je prends : 1° mon courage à deux mains ; 2° la résolution de ne plus permettre à Marthe de gâcher ma vie, qu'elle a pour mission d'embellir.
Je veux, nom d'un chien, je veux des égards — hypocrites ou non — mais qui puissent m'abuser suffisamment: j'entends n'être plus traité comme un michet de passage de qui l'on cherche à tirer le plus possible parce qu'on ne sait pas si on le reverra. Je veux le repos moral et le repos matériel : Marthe devra se résigner à comprendre, enfin, que son intérêt même lui commande de ne plus jeter la perturbation dans mon budget, qu'elle doit, au contraire, favoriser mon relèvement, j'entends mon relèvement financier, par tous les moyens.
Corollaire : il est indispensable que j'attaque enfin, ici, Fleur des Poids (histoire d'an lutteur), mon beau roman, toujours « en préparation », toujours arrêté au feuillet 6, et que je le pousse assez vigoureusement pour en fournir à l'éditeur, dès mon retour à Paris, sinon une rédaction définitive, du moins une esquisse à peu près complète — après quoi, je taperai la caisse. Ainsi soit-il.
Ainsi, ma devise — plutôt chouette — doit être dorénavant : « Fermeté et travail » (Ah ! mais I) Mon programme :
a) montrer vis-à-vis de Marthe, au moral, cette louable raideur que... je m'entends — et cela dès aujourd'hui.
b) consacrer au turbin rémunérateur toutes mes matinées, et cela dès demain, puisque je gâche bêtement ces premières heures à rédiger ce journal intime, à reconstituer ma propre psychologie (« propre », ah! oui, parlons-en).
Tout de même, ça s'annonce bien. J'ai trouvé Marthe parfaitement au point, il ne reste plus qu'à l'y maintenir. C'est déjà un progrès énorme que mon entrée à Aix n'ait pas été, par sa faute, marquée d'une déception. Je souhaitais qu'elle vînt à la gare, et je l'y ai trouvée ; je sais bien que j'avais eu grand soin de n'arriver ni par le train de six heures du matin (parce que les honnêtes gens, y compris les femmes adultères, ne sont pas levés à cette heure-là) ni l'après-midi (pour ne pas entrer en concurrence avec l'attrait de la salle de jeux où la partie commence dès une heure et demie) ni le soir (pour la même raison).
Je me suis amené par l'express qui s'arrête à Aix un peu après minuit, c'est-à-dire au moment où j'avais les plus grandes chances que Marthe fût rassasiée de baccara; néanmoins je n'étais pas très rassuré, puisqu'on taille ici jusqu'au marbre et jusqu'à deux heures du matin et je n'osais pas trop espérer que Marthe me sacrifiât les dernières banques.
Elle était sur le quai, pourtant, avec son mari
et, dans un bel élan qui m'a touché, m'a embrassé comme du pain, cependant que Payet approuvait cette effusion inaccoutumée d'un mot exquis : « A la bonne heure! » et souriait, l'air gàteusement béat d'un bon vieillard par l'artifice duquel deux amoureux, séparés par de futiles querelles, s'étreignent, enfin réconciliés. Brave Léon! on l'aurait commandé sur mesure qu'il n'eût pas été mieux réussi !
La gare s'ornait de plantes vertes, de tapis et de tentures ; dehors, à la clarté des lampes électriques, je vis, aux fenêtres des hôtels, des drapeaux et des guirlandes; devant moi, un arc de triomphe. Alors, mordu d'un besoin de blaguer :
— Mon cher, dis-je à Payet, en désignant ces apprêts de fête, c'est trop, vraiment trop. Je suis confus.. . vous avez fait des folies !
Sur quoi, ce nigaud, fermé aux facéties les plus simples, crut devoir m'expliquer, sérieux comme si on l'étrillait :
— Mais non, Maugis, tout ça c'était pour le roi de Grèce, qui vous a précédé de deux heures...
Cependant Marthe se tordait, indulgente.
Nous gagnons à pied le chalet des Payet qui n'est qu'à deux cents mètres de la gare, à deux cents mètres aussi du « Grand Cercle » et de la « Villa des Fleurs », les deux ateliers debaccara qui. plus que rétablissement thermal, assurent la fortune du pays et la canalisent.
— C'est bien commode! me dit Marthe avec la
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conviction d'une ménagère enchantée d'avoir le boucher et l'épicier « sous la main ».
On m'installe dans une vaste chambre au rez-de-chaussée; Marthe et Léon s'attardent à examiner si rien ne manque, avec une sollicitude de bons parents pour leur potache de petit-fils, qui vient passer les vacances auprès d'eux, après de longs mois de séparation.
Marthe, qui me connaît, a fait placer près du verre d'eau un carafon de cognac, et Payet s'inquiète :
— Maugis, vous ne voudriez pas aussi de la fleur d'oranger?... La nuit, quelquefois...
— Mais non, Léon, je n'en use pas.
Il faut presque lui défendre formellement d'aller quérir le liquide au parfum virginal qu'il préconise; il me montre le bouton de la sonnerie électrique, rouvre la porte pour m'indiquer, au fond du couloir, le réduit qu'il nomme, avec des pudeurs de couventine, le « petit endroit ».
Puis, tout d'un coup, il s'effare à l'idée que je dois être vanné, s'indigne contre lui-même de me retenir si longtemps :
— Mon pauvre ami, je bavarde, je bavarde! je suis absurde... Marthe, nous empêchons ce bon Maugis de dormir : ce voyage est si fatigant...
— Oh ! j'ai pioncé dans le wagon ; je lisais un machin de Han Ryner, vous savez, votre ancien pion à Louis-le-Grand...
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— Raison de plu- : vous devez être éreinté. (Ereinté! C'est un mot : Payet ne l'a pas l'ait
exprès).
Serrements de mains; recommandations expresses de ne pas hésiter à sonner la femme de chambre si j'ai besoin de la moindre chose. Ils sortent.
Ma porto à peine fermée, on frappe et Marthe rentre :
— Pardon, Maugis ; j'ai oublié mon petit sac sur votre table.
Ceci tout liant, pour Léon qui attend dans le corridor, et, pendant que j'ébauche un geste courtoisement obscène, elle chuchote : « Ne t'enferme pas à clef » ; puis, de nouveau à haute voix :
— Merci. Dormez bien.
Un quart d'heure après, elle rapplique, ses pieds nus dans des mules, en chemise sous le peignoir à pli Watteau :
— Mon chéri !
— Petite Marthe !
Réédition de la pose « enfin seuls ». Goût exquis des lèvres de Marthe. Chute du peignoir. Le lit. pâle el défait, nous ouvre ses draps et, comme dit l'autre, nous reçoit d'une l'neoncharmante. Lutte brève, mais ardente, splendide, arrivée dead-heat : nous en voulions Ions les deux.
C'est seulement après cette gymnastique apaisante qu'un peu de raison me revient et que
je songe à l'imprudence de Marthe, au cocu qui, sans doute, n'est pas encore endormi :
— Marthe, mon petit, je ne voudrais rien te dire de désagréable, mais tu peux te vanter d'être totalement démunie de trouille... Si jamais ton mari...
— Bah! laisse donc... Est-ce que ça n'était pas dix lois meilleur?
— C'était divin, mon chou.
Je conserve, mentale, cette restriction que mon plaisir ne me paraît avoir été magnifié en aucune façon par la présence, à l'étage audessus, du possesseur légal. Manifestement, pour Marthe, il n'en va pas de même : la tromperie plus flagrante, plus complète, semble-t-il, à cause de ce dangereux voisinage, le drame possible, en un seul mot : le risque lui procure une volupté spéciale. Marthe fait l'amour, comme elle joue, en savourant l'angoisse de la catastrophe éventuelle. Je trouverais là, si elle restait à trouver, la preuve que je dois renoncer à être aimé un peu pour moi-même, aspiration, d'ailleurs, tellement idiote qu'elle est commune à la plupart des hommes.
Aujourd'hui, cette constatation nie choque peu — assez, tout de même — parce que j'ai mis beaucoup d'eau dans mon vin, résigné à être aimé n'importe comment, pourvu qu'on m'aime; mais je ne serai tout à fait heureux que je jour où je me serai complètement débarrassé de cette acquisition inutile, voire désolante,
que j'ai faite sur le tard : « une conception de l'amour ».
Il faut accepter les choses comme elles viennent et prendre Marthe comme elle se donne, puisqu'au demeurant, quels que soient les motifs, le résultat est identique : voilà la Vérité (V majuscule, s v. p.) et la sagesse pratique où je dois tendre. J'y arriverai, je crois, et certainement j'y touche quand, comme cette nuit, d'une main charmée, je modèle, blottie contre moi, celte blonde tiède, cette blonde dodue, si douce à toucher et de chair si fine, cette blonde à fossettes...
Elle pépie, maintenant, des propos qui paraissent sincères, câline et presque humble, ... avec de menus frémissements quand je ponctue, çà et là, son discours d'une caresse plus insistante :
— Tu sais, maintenant, on ne se fâchera plus jamais; je ne veux pas. C'est drôle, pour que je comprenne à quel point je tenais à toi, il a fallu que tu me plaques.
— Plaquasses!
— Blague pas ! oui, tu m'as plaquée, et tu as rudement bien fait : ça me dresse ! J'étais assommante, je m'en rends bien compte, va. Mais c'est fini; je me suis trop rasée depuis Bayreuth, rasée à crier — et j'ai crié : l'autre idiot en sait quelque chose.
— Quel « autre idiot », mon amour?
Drôle, son index pointe vers le plafond.
— Léon, donc! Même, je suis allée un peu trop loin.
— Je sais... je sais...
— Heureusement, j'ai tout arrangé en me découvrant un commencement de maladie nerveuse, dont mon irritabilité était le signe trop certain ; pour l'enrayer, j'ai rapporté, à L'usage de Léon, d'une soi-disant consultation de médecin, des prescriptions rigoureuses : on doit ne me contrarier en rien et il faut que je dorme beaucoup... Aussi, maintenant, nous faisons chambre à part, et c'est comme cela que je suis ici en ce moment. C'est très pratique.
— Oui, ma jolie... Tout de môme, Léon peut t'entenclre circuler la nuit...
— Qu'est-ce que ça prouve? Comme si on ne pouvait pas circuler, la nuit, pour des causes...
— Très naturelles, oui... poétesse.
— Alors, tu vas voir quel joli mois on va passer ici : d'abord, on « s'aura » tant qu'on voudra.
— Chouette !
— Ensuite, on sera ensemble toute la journée; on fera des promenades délicieuses dans ce pays, qui est merveilleux.
— J'admire, Marthe, avec quelle aisance tu manies l'épithète de nature; d'ailleurs, tu as raison, je suis venu à Aix dans les temps et je sais que le pays n'est point moche; seulement, je sais aussi, sale gosse, que le baccara n'y sévit pas que le soir, mais toute la journée : alors,
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j'ai pour qu'elles ne passent souvent au bleu, les ballades épatantes dans les paysages lamartiniens; il faudra la croix et la bannière pour t'arracher au jeu : or, comme bannière, je ne dispose que de cette liquette; comme croix, je... enfin, tu rouspéteras, et je vois ta tête d'ici : c'est incroyable, ma petite si jolie, comme tu réussis, parfois, sans effort apparent, à tirer une sale...
— Mais non, mais non : j'ai acheté une conduite.
Et elle me sert une conception du baccara adapté à son usage personnel, assaisonnée de raisonnements à la graisse de chevaux de bois. Je ne prête qu'une oreille distraite, l'esprit ailleurs — notamment au bout de mes doigts, qui, cependant, s'occupent — songeant surtout à une reprise d'exercices physiques : je perçois pourtant que son système est construit sur cette remarque fondamentale, certainement fausse, qu'elle gagne « toujours au début d'une séance ».
— Oh! Marthe, toujours?
— Toujours.
— Bon, bon..,
— J'ai vraiment, à ce moment-là, une lucidité d'esprit, une espèce de divination... admirable... oui, admirable, je ne trouve pas d'autre mot.
— C'est qu'il n'y en a pas, ma chérie. Va pour admirable !
(Elle est tout à l'ait convaincue : à quoi bon la contrarier?)
— Et la preuve..,
(Il y a une preuve, Dieu bon !)
— La preuve, c'est que, depuis douze jours que je suis ici, je trouve moyen de gagner, en jouant petit jeu, près de quatre mille francs...
— Tu gagnes qua..,
— Non, je suis peut-être en bénéfice de quinze louis... mais enfin je les gagnerais si...
(Je l'attendais, ce conditionnel!)
— ... si j'avais quitté la salle, chaque fois, une heure après avoir commencé à jouer...
— Charlemagne ! pardon...
— Seulement tu n'étais pas là, je m'embêtais; parmi les types qui, vaguement, s'offraient à me faire la cour — oh! comme tu me pinces, mon chéri ! — rien que des imbéciles ; alors je continuais à miser et je redéfilais mon gain, très souvent ; même, parfois, je perdais.
— Toi? pas possible!
Elle ne sent pas l'ironie; Marthe, au bac se décerne un brevet d'infaillibilité; elle s'étonne elle-même de pouvoir perdre; elle s'explique :
— Qu'est-ce que tu veux? à demeurer si longtemps, on se fatigue, on a des distractions. . . Mais maintenant que je t'ai, fini, les longues séances ; je me contenterai d'un petit bénéfice régulier deux fois par jour : après déjeuner, on va à la « Villa » et dès que j'ai gagné cinq
<>u six louïs, je file avec mon gros Maugis... (Comme c'est simple!)
— Le soir, même chose; à dix louis par jour — en moyenne — dans un mois, au moment de partir, j'aurai six mille francs; c'est à peu près ce qu'il me faut pour me mettre au pair : ça me suffit.
— Très bien, chou.
— Comme ça, nous aurons le loisir de communier dans la belle nature...
— Communier? pas tout à fait: la présence de ton mari...
— Mais Léon ne sera, pour ainsi dire, jamais avec nous ; le soir quelquefois, rarement: dans la journée, pas du tout. Il a du travail par dessus les yeux.
— Pourtant, son roman était presque terminé à Bayreuth.
— Oui, seulement, je l'ai lu, son roman, et je l'ai trouvé d'un bête...
— Ça t'a épatée?
— Non; mais ça aurait rasé même son public ordinaire; pas de vente pour un sou, ça sentait le four noir : alors, un jour que j'indiquais la nécessité de remaniements sérieux, monsieur ne s'est-il pas permis de discuter...
— Ce toupet !
— Moi, j'avais très mal aux nerfs (c'était peu après ton départ) et j'ai passé mon exaspération sur le manuscrit : crac, et aïe donc, et je te déchire, et je te déchire! J'en ai fait tant de
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morceaux qu'un spécialiste aurait mis dix ans ;i reconstituer les feuillets.
— Non?
— Si! alors Léon est obligé de tout recommencer, et il pond, depuis... — Acustodiamatutina usque ad nocte.m — Ça doil vouloir dire « jusqu'à plus soif ».
— Il t'a laissé opérer cotte multiplication de papiers ! Il no t'est pas tombé sur le poil ! Eh bien, oui. Il ne t'a pas, au moins, allongé (pour l'honneur du gnon) une de ces bâfres qui font époque dans la vie d'une femme?
— Lui? bien trop moule!
— Hé ben! mon petit Marthe, je t'aime bien, mais tu ne m'aurais pas fait le même coup pour le même prix; je l'aurais piétinée jusqu'à t'aplatir comme une limande desséchée par le soleil d'Afrique.
— Bien sûr, toi, tu es un homme !
— Ah! merci, mon petit chat, pour cette bonne parole : tu me fournis une transition excellente...
(Encore un que les Prussiens n'auront pas). ... Elle récupère son peignoir, ses mules; tendres adieux :
— Tu verras, tu verras, tu sera content de ta petite Marthe!
— Je suis content, content et satisfait...
— Tu m'enverras du monde?
— Mon pied, veux-tu, dans monsieur ton derrière?
MAI GIS AMOUREUX I ï.'î
— Bonsoir, chéri.
— Bonsoir, chou.
Oui, ça s'annonce bien, très bien, à condition que me soit exactement servi ce fashionable menu de vacances : bon travail le matin, bon air l'après-midi, et le soir un bon pieu (sans confession) ; un peu de baccara, pas trop, Marthe à discrétion, et, ce que j'apprécie, très peu de Léon, puisque ce malheureux recommence son pensum (Tout de même, cette Marthe, quei petit chameau!)