DE TOC ET DE TAILLE
— Monsieur le croupier... Monsieur le* croupier !
C'est un pauvre petit monsieur, qui. d'une voix humble, presque tremblante, interpelle Burtin avec celte courtoisie cocassement inattendue, un pauvre petit monsieur qui voudrait bien être ailleurs, n'avoir point une réclamation à formuler et qui ne peut cependant pas renoncer, car enfin, il s'agit de cent sous... un pauvre petit monsieur dans les cinquante ou soixante ans qui, sûrement, met les pieds dans une salle de jeu pour la première fois .
En compagnie de sa « dame » et de sa « demoiselle », il écoutait bien posément, il lisait minutieusement le journal de Benjamin dans Le jardin de In Villa, aux sons du concert que dirigeait, de tout son mérite méconnu, le maestro Gervasio; on était là bien tranquilles; mais, plus que la mimique de ce capellmeister
182 MAI GIS A. Mol REUX
si aigri, le défilé des élégances se hâtanl vers le hall où l'on joue raccrochail l'attention du trio bourgeois. « Mère »et « fifille » se montraient avides de renseignements sur ce baccara où l'on dil (|iic se perdent des fortunes, décidaient le petit monsieur — un homme peut tout voir — à pénétrer quelques instants dans l'antre redouté : « Va donc, père, tu nous raconteras... il paraît qu'il y a des gens qui perdent là jusqu'à des deux et: trois cents francs ».
Et il y est allé, le pauvre, il y est allé de son petit voyage d'abord, et aussi d'une belle pièce de cent sous que la palette de Burtin lui a ravie en fauchant tout le premier tableau; mais il y a erreur, le premier tableau avait gagné, le pauvre petit monsieur s'en croit tellement certain que, domptant sa timidité, il implore avec une insistance rougissante :
— Monsieur le croupier! Monsieur le croupier !
Mais Monsieur le croupier, ne répond point : dos jetons s'échappent de ses doigts en trajectoires rapides et précises vers les joueurs du second tableau. Et cela môme achève de convaincre le petit monsieur qu'il est victime d'une erreur : car, en homme sérieux, il n'a pas parié au hasard ; il a voulu comprendre d'abord, et ce n'est qu'après un bon quart d'heure d'attention soutenue qu'il a découvert le grand principe qui régit le baccara : le banquier gagne quand il a un point supérieur à celui de ses
adversaires : dans Le cas contraire, il perd. Or, justement, on paie le second tableau qui a annoncé neuf tandis que le banquier n'amenait que huit el on a raflé toutes les mises de droite, y compris celle du pauvre petit monsieur, alors (pic le total des cartes fil les a bien vues, le petit monsieur : un sept et un trois) était plus • '■lové encore: si neuf gagne, à plus forte raison dix... le simple bon sens... El personne ne réclame! cl le jeune homme blond, à qui Ton avait donné les cartes, les a jetées d'un geste ennuyé, sans s'apercevoir évidemment de leur valeur victorieuse. Pourtant, sapristoche! sept et trois font dix!
— Monsieur le croupier...
La galerie sourit de cette politesse révélatrice cl Burtin continue à lancer des jetons à gauche: b Un louis... un louis... cent sous... cinquante francs pour la plaque à cheval... enlevez les masses payées s'il vous plaît... au louis », sans daigner se détourner, sans môme paraître entendre l'infortuné profané qui, de plus en plus troublé en constatant l'hilarité ambiante, devient écarlate, violet; et pitoyablement remâchonille :
— Monsieur le croupier... monsieur le croupier !
L'autre, sans broncher, achève l'arrosage du tableau de gauche; alors, seulement, ironique cl sur de soi, Burtin se tourne vers le réclamant et d'une voix joyeusement parodique —
qui vibre du ressouvenir des mélodrames où des roturiers costeaux châtient vers minuit moins dix d'élégants gredins, méprisables représentants d'une aristocratie dégénérée — « monsieur le croupier », littéraire, claironne :
— Maintenant, à nous deux, monsieur le ponte!
A-peu-près facile mais dont l'éclosion, dans cette atmosphère spéciale, sur les lèvres d'un Burtin, de qui ce n'est pas le métier d'avoir de l'esprit, vous acquiert un de ces parfums!...
Je me convainc de plus en plus qu'il y a quelque chose à tirer — roman ou fraction de roman — de la foule bigarrée qui s'agite autour des tables à jouer. Je remarque aussi, une fois de plus, avec quelle aisance, arrêté dans le développement d'un bouquin commencé, et pas fichu d'en écrire dix lignes (oh ! ma malheureuse Fleur des poids, histoire d'un lutteur!) je découvre des idées d'autres bouquins, si séduisants qu'il n'y a plus évidemment qu'à prendre la plume; seulement, voilà, je ne la prends pas; j'ai perdu l'habitude... Pourquoi ? cherchez la flôme...
Pourtant, voyons : j'esquissais, l'autre jour, une héroïne, une sorte de petite peau qui offrirait comme par hasard quelques ressemblances avec Marthe; c'est déjà une trouvaille; il ne reste plus qu'à inventer deux ou trois autres personnages principaux (du reste, les person-
nages principaux, ça n'a aucune importance, on prend n'importe qui) et une intrigue (du reste, l'intrigue, ça n'a aucune importance, on suppose n'importe quoi). Le principal, c'est les accessoires et les personnages résolument épisodiques : les tripots, que je me flatte de bien connaître, depuis les plus miteux claquedents clandestins jusqu'aux plus dorés officiels me fournissent tout cela — et un milieu spécial : il me suffit de fouiller dans mes souvenirs. Ici, je n'ai qu'à prendre des notes régulièrement, au jour le jour,... jusqu'à ce que, dans une huitaine, ou bien demain, mon projet m'apparaisse absurde.
Dès aujourd'hui, je classe au hasard, comme comparses possibles de cette aventure imaginaire, quelques individus, notoires à Aix, authentiques, gigolos et courtiers en chair et en hausse, à portraiturer sous des pseudonymes transparents. En chair? pas tous; car Laroque, dont le nom me revient d'abord — Laroque serait plutôt « en poisson ».
Un garçon intelligent, ce Laroque. Il a débuté dans le journalisme — je n'en suis pas plus fier pour ça : — l'ancien Gil Bios, il y a vingt ans, publia, par son entremise, un paquet d'échos, les uns élogieux, les autres diffamatoires sur les horizontales — ainsi les surnommait la candeur de ces époques disparues — les plus aptes à rémunérer son talent de biographe et de maître chanteur: car ce poisson
anormal; et plutôl dessalé, savait', tout en leur tendant ses « filets » prendre les grues à la ligne ... a tant la ligne Mais bientôt, il quittait la presse pour continuer l'exploitation de sa clientèle ordinaire à l'aide d'UnNprocédé à base de psychologie rudimentaire dont il sut tirer les pins merveilleux effets.
Une hétaïre en vogue se trouvait momentanément vacante, le banquier Warmesschwein l'ayant cassée aux gages : habituée à vivre sur un très grand pied — la plus grande pointure connue comme pied de grue — elle souhaitait trouver un commanditaire qui eût pognon sur rut. Laroque sut lui faire comprendre que, dépourvue 4e titulaire, elle perdait une partie dosa valeur marchande; pour maintenir ses prix, elle avait besoin d'un entreleneur de façade que l'éventuel michet pût se donner la satisfaction de supplanter : il fut cet amant officiel, et la cornaqua vers des Monte-Carlo où tous deux menèrent grande vie, la dame fournissant les fonds pour ces frais de représentation. En feignant une passion violente, il la disputa vaillamment, trois semaines, aux obsessions d'un Yankee, qui gagnait des milliards en exploitant des mines de cochon ou en salant du pétrole: chaque jour, le chamelier-servant offrait à sa maîtresse un bijou somptueux (emprunté aux écrins qu'elle tenait de Warmesschwein) et l'Américain, pour n'être pas en reste de générosité, adressait
MA U GIS A.MOUREUX 187
dare-dare à la jeune personne un cadeau plus magnifique encore: enfin, le Transatlantique emballé h vingt cinq nœuds, Laroque se retira e1 perçut un chèque de trente mille balles,
pour prix de son ingénieux allumage.
Depuis, il continue : l'hiver à Monaco, l'été à Aix-les-Bains, son commerce prospère; il connaît toutes les peaux à vendre : prompt à se lier avec les chalands possibles, il organise de petites fêtes où les acheteurs s'abouchent avec les vendeuses, et celles-ci lui remettent sa commission fidèlement de peur qu'il ne leur refuse plus tard son concours. Il est déjà très riche, mais ne semble pas disposé à se retirer des affaires : tète insolente, moustaches en chat (peut-être symboliques) — l'œil est encore frais.
Si la réputation de baroque ne va guère plus loin que les tripots savoyards, on ne trouverait pas à Aix une physionomie plus connue de la clientèle féminine que la sienne. Elles en veulent, elles en demandent ; tous les goûts sont dans la nature.
Lorsqu' « il arrive » au jeu, sa venue passe beaucoup moins inaperçue que la visite de Georges I"r qui, de temps en temps, promène autour des tables — le roi des (lier- est là comme chez lui— sa petite tète d'oiseau déplumé et moustachu, son smoking mal coupé, son pantalon acheté tout fait et choisi trop court. Un bon sourire, du reste, et l'air parfaitement inoffensif. Ne joue jamais.
Jaime (pardon)... J'aime beaucoup moins ce joueur enragé, don Sanche, fils d'un père qui — renonçant désormais à faire « diligence » — revendique mollement des droits sur les Espagnes. Assommant et geignard, banquier, il converse avec les pontes, ses adversaires ; ponte, il s'entretient familièrement avec Parquet, banquier, le déjà nommé Parquet de la roulette namuroise, ancien garçon de café qui s'est fait lui-môme (comme son nom l'indique) et a refait les autres... D'ailleurs, à la table, ce parvenu se tient beaucoup mieux que la bavarde altesse.
A celle-ci je préfère infiniment un bel homme à favoris épais, fort bien apparenté lui aussi — il est de la famille à Nicolas — qui taille placidement sans chichi ni bavardage, l'air réjoui de gagner, et plus réjoui encore quand sa bonne amie (une gentille petite femme, jadis théâtreuse,) vientlui frapper sur l'épaule et formule cet ukase :
— Alexis, on va se coucher.
« Alexis » est, du reste, le seul, parmi les tailleurs de fortes banques, qui s'avère sympathique: pour des raisons diverses, les autres ne me bottent point : ni ce vieux juponnier de marquis de Pascalaï qui aventure en ronchonnant les loyers, âprement perçus, des bicoques miséreuses qu'il propriotte à Grenelle; ni le beau Flingstrong, frère du Flingstrong des canons, et si vaniteux de son joli teint parado-
xalemenl rose sous les cheveux d'argent léger qui ondulent, des grosses émeraudes entourées de brillants qui étoilent son plastron (c'est d'un goût discret) et de son énorme galette; ni leyankee (qu'il dit!) Blumenfeld, épateur d'un autre genre, face rasée de larbin vicieux qui pose pour le poivrot, simple prétexte à tenir des boniments de femme saoule avec cet accent anglais propre aux seuls clowns nés à Montmartre. Cet américain à la secousse gagne trop souvent pour mon goût; surtout il « risque » fréquemment, sous couleur de loufoquerie, des tirages à six qui réussissent toujours : je demande à Dieu d'être présent le jour où il sera scandaleusement évident qu'il entre beaucoup de dextérité dans cette veine-là. D'ailleurs, j'ai connu son papa qui, chose curieuse, parlait le français avec un indéniable accent de Francfort et m'a rendu, quand j'étais jeune, quelques services, à soixante-quinze pour cent.
Enfin, il est mort, il ne prêtera plus!...
A silhouetter encore, parmi tant d'autres, deux Israélites bien différents : un Gérussi d'Autriche, cousin de notre Gérussi national, (celui qui fait courir, si droit!) possesseur d'un piton énorme mais de forme non sémitique — ces dames, qui ont des lettres, l'ont surnommé Cyrano — d'une paire d'esgourdes qui, elles, du moins, sont bien de sa race, d'une voix de loup enroué et d'énormes mains velues d'étrangleur.
Autre échappé de ghetto, niais du petit modèle et simplement nommé Lévy, comme tout le monde, parfaitement youpin dans fous les détails de sa personne vieillotte, l'autre est aimable et pelpteùr ; très empressé auprès des a chblies bersonncs », il place sur le tapis, avec d'infinies complaisances, les enjeux que lui passent ses voisines :
— Çhe vais tes fœux pour gue fous cagniez, matemoiselle.
(J'te crois, il est engagé sur le même tableau!) Si la mouquère, désireuse de changer un
fafiot, interpelle l'employé ad hoc, vite mon
Lévy s'interpose. :
— Ghe fais fous tonner cela : fotre pillet me bordera la feine.
Mais, avant de lâcher ses jetons, il prend son binocle, examine minutieusement, recto et verso, le talbin (ça le connait, les « coupures ») évalue d'un pouce soigneux l'authenticité du papier ; point gêné si l'on sourit, il rit lui-même et proclame, candide :
— On ne saurait brendredrop debrégautions. Il est très bien dans son genre, presque trop
bien : il a un peu l'air de le faire exprès.
Et l'honnête Claparon, milliardaire depuis la guerre du Transvaal, grâce à ses impartiales fournitures du Cap où Anglais et Boërs trouvèrent si peu leur compte, qu'il a jugé prudent de changer de nom pour s'enrôler clans les rangs, serrés, de la noblesse pontificale ! — De
MATOIS AMOUREUX l:»l
sorte qu'on la surnommé le Ponte du Cap...
Je passe maintenanl presque toutes mes journées parmi ces fantoches, depuis que nous avons renoncé, Marthe ol moi, aux promenades de l'après-midi, où nous finissions par ne trouver que l'ennui de n'avoir vraiment plus rien à nous apprendre : la conversation de Marthe, quand elle ne tourne pas auteur du tripot, se limite aux mêmes inévitables rosseries dont je -.due. du même sourire fatigué, le retour périodique et prévu; alors nous avons reconnu, d'un accord tacite, que nos gestes seuls nous intéressaient.
Le malheur, c'est qu'ils m'intéressent trop ! Mes sens ont gardé le besoin de Marthe et je n'ai pas le courage de les en priver. La tête est libre et le cœur lassé, mais tout le reste — qui n'est pas littérature — subit encore impérieusement l'emprise de cette maîtresse experte, et même inventive.
Jusqu'ici, l'homme d'une seule femme ne me paraissait relever, si je puis dire, que de la tératologie, et je me refusais à admettre qu'une créature raisonnable put en arriver à ne >';unuser qu'avec la même personne. J'en suis Là, pourtant; et j'en souffre comme d'une perversion inavouable...
Certes, il ne manque pas ici de belles tilles qui me procureraient gaillardement, contre argent contentes, les plus aimables diversions. Chaque soir je frôle les épaules nues et les
formes accueillantes d'une foule de spécialistes qui nie tendent, inviteuses, la croupe de l'oubli :
Georgette Vàloin, de qui l'on accueille indulgemment les gaietés biscornues (il faut bien que génisse se passe) — la petite Andrée des Hartisses, qui n'a jamais rien refusé à personne — Fleur de Pau, l'aguichante Béarnaise, gentille et nigaude comme une poésie de Jacques Normand, — Claudinette Surlerb, en jupes courtes et mollets au vent, qui s'entend à jouer les mineures mieux que M. Jaurès lui-même — et Nini Seffini, la somptueuse Vénitienne morphinomane, tombée au dernier degré de l'injection.
Aucune ne me tente, aucune, et je reste de caoutchouc à leurs offres de services, de services — exceptionnels.
Marthe seule...
D'où me viendra le dégoût libérateur?