‹ Maurice Barrès; pages choisiesChapitre 21 sur 28 · DANS LES RUINES · texte numérisé non relu

DANS LES RUINES

de chevaux. Les gens craignent d'aller aux champs parce qu'ils y font éclater, au moindre heurt, des projectiles fichés en terre et qui fracassent tout. Tant pis ! il se tient à son poste.

— Monsieur le curé, allons voir votre église. C'est une passoire, où le ciel prodigue sa pluie.

— Monseigneur m'interdit d'y célébrer l'office. Trouvez-vous qu'il a raison ?

— Eh ! mon cher monsieur le curé, allons continuer la conversation dehors. D'une minute à l'autre, votre église va nous tomber sur la tête.

Mais aucune réalité n'affecte, n'entame ce curésoldat, ce survivant de la bataille. Il vit dans le monde des idées et des sentiments, avec les personnages invisibles qui flottent sur nos tètes. Je ne le sens touché que pour me dire :

— 11 y en a qui viennent photographier. Gela me fait de la peine. Prendre notre misère, mon église ruinée !

A ce moment, j'éprouvai une vraie terreur que mes compagnons ne fussent en train de prendre une série de clichés. Allons! monsieur le curé, votre misère vous met à l'honneur. Votre village, votre église sont des grands blessés de la guerre. Et tous les Français, cléricaux, anticléricaux, indifférents, se sentent vos amis dans la niche à chien que les Prussiens vous ont faite. Adieu, au revoir, et vive Saint-Pierremont!

Nous roulons de nouveau, et de nouveau des ruines. Je voudrais bien serrer la main des paysans de Magnières, mais la journée s'avance et je passe avec un remords, en emportant l'image inoubliable

de leur église délicate et tragique, tout ajourée par la mitraille.

Pourquoi cet acharnement sur les curés, qu'on remplacera, et sur les belles églises que nul ne sait plus construire? Je regardais le ciel couvert de nuages et de grandes fumées noires. Déjà Todeur commence à se dissiper, Todeur effroyable qui se dégage des maisons écroulées, sous lesquelles gisent des cadavres de bêtes et de gens, et Ton amassera de la terre sur les tombes trop peu profondes, mais n'y aura-t-il plus, la nuit, dans ces villages qui se sont battus pour la France, la grande forme noire du clocher? A travers le corps du pays, à travers les maisons, les industries et les fortunes, les Allemands cherchent à atteindre Tâme. Écoutez ce grand mot qu'ils disent aux curés : « Vous êtes Tâme de la résistance. Nous allons vous fusiller. » Ils voudraient éteindre la flamme. Eh bien! ils la feront surgir !

Et maintenant, j'arrive au sanctuaire de nos ruines lorraines, au centre de ce vaste temple du patriotisme qu'est devenue la Lorraine dévastée. J'arrive à Gerbéviller, où l'horreur est sanctifiée par la charité.

Gerbéviller-la-Martyre ! Une ville tout entière est là, sous notre regard, sans toit, dressant les moignons de ses murs calcinés, recevant la pluie par toutes ses plaies, immobile, muette, désertée, effroyable. C'est Pompéi, mais une Pompéi notre parente et qui nous demande vengeance. A Pompéi, il y a moyen de bâiller ; on nous explique trop de choses. Ici, ce soir, dans cette brume, mon cœur est

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