‹ Maurice, comte de Saxe, et Marie Josèphe de Saxe, dauphine de France. Lettres et documents inédits des archives de DresdeChapitre 72 sur 73 · M. KOTH«) A M. LE COMTE DE FRIE8EN A PAEIS · texte numérisé non relu

M. KOTH«) A M. LE COMTE DE FRIE8EN A PAEIS

(EXTRAIT

& Chambohd, 25 novembre 1750, à midi.

... Le 12 au 13 de ce mois Monseigneur (le comte de Saxe) fut attaqué d'un léger rfiume le rhnme subsistait toujours sans crachat, pour quel effet il garda sa chambre jusqu'au 18. Pendant ce temps il prenait, en se couchant, un léger bouillon fait avec du seigle, dans lequel on a délayé un peu do miel de Narbonne, ordonnance qui venait de lui-même. Mais voyant que le rhume ne passait pas, il a adopté son remède ordinaire, qui est de boire du cidre, le 19 et le 21. Le même jour il sortit du château, et s'exposa pendant deux heures k un froid asses considérable. Le môme soir il parut que le rhume avait disparu entièrement, malgré le froid qu'il a enduré pendant la journée. La nuit du 21 au 22, il (la) passa très-bien. Il se leva, et travailla à son ordinaire jusque vers 10 heures du matin, où il eut un peu mal à la tête, ce que d'abord on a attribué à sou travail

LE BARON LE FORT ») A M. LE COMTE DE FRIESEN A PARIS. 1^ Ohambor]), du 25 novembre 1750, k midi.

Vous aurez su par la lettre do M. de Sauveau la maladie de Monseigneur le maréchal -général. Je profite du retour de votre valet de chambre pour vous envoyer le détail ci -joint

Dimanche, 22 du courant, Son Altesse fut attaquée, sur les dix heures du matin, d'une fièvre assez vive, accompagnée d'une toux sèche, de difficulté de respirer et de beaucoup d'agitation.

Ces accidents subsistèrent le reste de la journée et la nuit entière jusqu'au lendemain 23«, à huit heures, que la fièvre parut donner quelque diminution. Elle ne fut pas de durée; la fièvre se réveilla presque sur-le-champ, et avec elle tons les autres accidents. La difficulté de respirer surtout devint si vive, qu'elle donna lieu de craindre pour la poitrine, et tlétermina les médecins k recourir k la saignée du bras. Elle fut faite sur les onze heures. On tira un sang très-sec et conueux (?); sur les quatre heures on en fit une seconde; et sur les onze heures du soir une troisième. Dans l'intervalle de la seconde à la troisième saignée il y eut un redoublement, qui donna beaucoup d'agitation au malade, et parut même altérer la raison.

') M. le baron de Friesen-Rœtha (petit-fils de celui qui hérita des papiers du dernier comte de Friesen), mon oncle maternel, a bien voulu me permettre de publier ces lettres, dont M. le baron Forth-Rouen, ministre de France k Dresde, a pu constater l'authenticité, après avoir eu l'cxtrènie obligeance de les examiner avec moi.

*) Chirurgien en chef du régiment de hnlans, en garnison à Chambord. Tous lea biographes de Maurice parlent de Roth, qui, durant la grave maladie du mar(;clial en 1745, l'avait soigné sons la direction du docteur Senac, et que Maurice n'oublia pas dans son testament.

') Voyez sur cet aide de camp de Maurice la lettre CI.

Lb8 dernibbs jours du Mai^chal DR 8axr. 521

Sur les deux heares du matin; commo hier, on s'aperçut d'un peu de diminution. Elle fut suivie d'un sommeil assez tranquille ; sur les huit heures il y eut un redoublement, et un autre à midi. Ils ont été moin 8 vifs que le jour précédent. J'oubliais de vous dire, Monsieur, qu'il fut encore saigné avant midi.

La fièvre spbsiste toujours, mais elle a beaucoup diminué. Monseigneur le maréchal-général a été fort tranquille cette nuit.

Vous pouvez être persuadé qu'on n'a rien négligé jusqu'à présent, et tout le monde tous dira que c'est moi qui ai décidé le courrier qui vous a été envoyé; car, sans cela, j'assurai tous ces messieurs qui ne voulaient prendre aucun parti, que je vous enverrais un de mes gens.

Do plus, j'ai fait. venir un médecin de Blois qui connaît beau- 'coup toutes ces maudites fièvres, qui est ici depuis avant-hier au soir, et qui a été introduit hier matin chez Monseigneur le maréchal, qui a paru prendre confiance en lui.

Dans le moment, M. Hoth vient dire au maréchal s'il ne serait pas bien aise de voir M. Senac. Son Altesse lui repondit que cela mettrait beaucoup de personnes à Paris aux alarmes. Bref, il lui dit qu'il était arrivé, et s'il ordonnait qu'il entrât. Monseigneur répondit: „Qui est-ce qui l'a envoyé? — C'est 1p comte Friesen qui l'a envoyé, ayant appris que Votre ^Itcsse était malade.'' Tout aussitôt il entra. JjO maréchal reml)rassa tendrement, avec sa bonté ordinaire, et fut attendri à un point de le voir, qu'il versa des larmes, comme M. Seuac et ceux qui étaient présents.

Donnez - moi vos ordres pour (que je puisse) vous donner régulièrement des nouvelles d'une santé qui vous est si chère etc.

Lb Fort.

LE BARON LE FORT A M. LE COMTE DE BRUHL »). Monseigneur, Chambord, du 28 novembre 1750.

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Excellence l'état do la maladie de Monseigneur le maréchal -général comte de Saxe, qui nous a mis dans de grandes alarmes. Le lendemain qu'il est tombé malade^ j'envoyai un courrier à Paris pmir en faire part à M. le comte de Friesen, et mander M. Senac, qui a été médecin de Monseigneur le^maréchcd à l'armée, pour qu'il se rendît en toute diligence à Ghanibord. Il arriva ici k l'heure que nous l'attendions, et sa présence nous tranquillisa un peu.

Monseigneur le maréchal de LœwendiJ, le comte de Friesen et le marquis de Sourdis sont arrivés ici en toute diligence ; ce qui était nécessaire pour disposer M. le maréchal de Saxe h suivre les ordonnances de la faculté

M. le maréchal - général, quoiqu'il fût un peu mieux aujourd'hui, est toujours en danger j^^ y^^^

Ces lettres établissent que ni Friesen ni Senac ne t'nrent k Chambord le 22, jonr on le maréchal tomba malade; que Senac,

^) L'original se trouve aux archives de Dresde.

522 ÀFmiDn».

mantlé par Le Fort, arriva chez le maréchal le 25, et que Friesen n'j fut pas encore le 25, mais le 28, étant accouru de Paris sur les nouvelles alarmantes qu'on lui avait donnéess

Cependant M. le baron de Grimm, secrétaire du comte de Friesen, prétend avoir été sur les lieux avec Friesen et Benac. Ecoutons la déposition de ce soi - disant témoin oculaire >) :

„J*étaÎ8 depuis trois jours & Chambord avec le comte de Friesen, et déjà notre retonr à Paris était arrêté; le tnaréchal souffrait moins de ses infirmités, et son neven avait obtenu de lui la promesse qu'il viendrait à Paris tout l'hiver.''

Nous avions vn entrer an château nn homme sans livrée qui donna mystériensement an maréchal nn billet' cacheté. Le maréchal était seul dans son cabinet. L'émissaire attendait dans la pièce voisine ; le maréchal lui avait remis sa réponse, et le conrrier mystérieux était reparti sur-le-champ. Le maréchal, rentré dans son cabinet, s'y fit consigner pour tout le monde. Nous avons su depuis qu*il s'y était occupé & ranger des papiers et à écrire. Il sortit, demanda son neveu, avec lequel il s'entretint quelques instants, et se rendit au pare sans vouloir être suivi. Je le vis s*y promener seul et toujours dans la même allée; il fixait parfois ses regards vers la grille qui communique avec le bois. •

J'étais rentré au château avec une sorte d'inquiétude mélancolique dont je ne pouvais définir la cause. On s'entretenait au salon de la mort toute récente de Mademoiselle de Sens. A cette nouvelle M. de Friesen s'était écrié brusquement: Où est mon onde? et, se levant avec une agritation extrême, il me prend par la main et m'entraîne vers le parc. Nous apercevons un groupe de domestiques portant un brancard: nous approchons .... c'était le maréchal, blessé, sans mouvement et d'une efi^rayante pâleur. Aux cris de son neveu, il ouvre les yeux, fait un effort pour lui tendre la main, et les seuls mots qu'il pût prononcer nous révélèrent la cause de sa blessure: „Le prince de Conti est^il encore ici?" Assurez-le que je ne lui en veux nullement. Faites prévenir Senac: je sens qu'il arrivera trop tard; - mais j'ai besoin de revoir mon ami. Je demande le plus grand secret sur ce qui vient de se passer.

Seuac était an château, mais il ne pouvait faire de miracle: la blessure était mortelle." ....

Si, ce que nous ignorons, l'authenticité de ces Mémoires est constatée, s'il n'y a pas de doute que ce fantastique récit ne soit de la plume de Tencyclopédistc Grimm, que faut-il en conclure? Rien, selon nous, si ce n'est que le spirituel baron a mystifié ses lecteurs, en dramatisant une de ces légendes populaires, une de ces rumeurs qui, dans une ville commeParîs, se refarouvent toutes les fois qu'il s'agit d'expliquer la mort subite ou presque subite d'un illustre personnage ^).

^) Voyez : Mémoires politiques et tmecdûtiques du baron de Grimm, traduits de l'allcmaïKl par M. Ltnmany. (Paris 1830.) T. I., p. 54 — 56.

*) M. Saint René Taillandier, sans citer Grimm, et sans se prononcer sur le fait même du prétendu duel, constate l'existence et la ténaeité de cette rumeur.

Lb8 dbrmibbs joubs du Maréoral db Sazb. 528

Or le duel, si duel il y a eu, ne peut avoir eu lieu que le 21 novembre , jour où Maurice sortit pour la dernière f<M8 et se promena dans le parc; car le 22, k 10 heures du matin, le maréchal se coucha pour ne plus se relever. Ni le comte de Friesen ni le docteur Benac ne se trouvèrent à Chambord le jour où Maurice tomba malade ; et Valibi de Friesen, si bien constaté par les dépositions de deux témoins irrécusables, Roth et Le Fort, rend peu probable la prétendue présence de Orimm. Mais, en admettant (comme il faul bien l'admettre) ' que le récit de Grimm soit réfuté quant an fait de la présence du comte de Friesen, ne se pourrait-il pas que Thistoire du duel ffit vraie quant au fond ? .et ce mystère que Maurice désirait faire de sa maladie ne donue-t-il pas à penser? Nous répondons, que Tordre donné par le maréchal de n'appeler personne, pas même Senac, s'explique fort simplement par le motif que Le Fort allègue dans sa lettre: le maréchal ne voulait pas alarmer Paris. Si cet ordre avait été donné pour ne pas ébruiter une fatale rencontre, Le Fort aurait-il pris sur lui d'y désobéir en fkisant venir Senac? et, une fois résolu d'appeler à Chambord le médecin ainsi que le neveu du maréchal , comment expliquer le singulier silence que Le Fort garde dans sa lettre sur un' fait aussi important qu'aurtfit été ce duel? Le Fort écrivant à Friesen par un courrier spécial, quelle raison pouvait-il avoir de lui cacher le duel, si duel il y avait eu? Friesen ne devait-il pas l'apprendre aussi tôt qu'il fut arrivé?... Pour comprendre cette crainte de Maurice d\Ua9em€r Paris, on n'a qu'à se rappeler le rôle qu'avait joué celui qqe M. de Voltaire nomme le sauveur et Madame de Pompadour le défenseur de la France. Dès que la nouvelle de la maladie de Maurice se répandit, les courriers et les pages arrivèrent de tous côtés à Chambord. On conserve a Kœtha bon nombre d'autographes signés des plus grands noms de France :• des Turenne, des Polignac, des Saint-Simon etc., tous demandant à Friesen des nouvelles de son oncle. Que Maurice, se faisant illusion sur la gravité' de sa maladie, ait désiré échapper à l'ennui de répondre k* toutes ces tendresses épistolaires, ce. n'est certes pas étonnant. Madame de Pompadour ne démentit pas la sympathie qu'elle avait de tout temps témoignée à son „ cher maréchal. *" Elle dépêcha de Versailles un courrier k M. Paris de Monmartel, avec une lettre fort tendre pour le comte de Friesen. Celui-ci n'étant plus k Paris, Monmartel la lui expédia par un exprès k Chambord. La lettre d'envoi du financier étant datée du 29 k minuit, son exprès ne sera guère arrivé k temps pour permettre k Friesen de dire au maréchal avec quelle sollicitude le roi et la marquise demandaient de ses nouvelles i).

') Voyez dans les Lettres de Madame la marquùe de Pompadûur. (Londres

524 Appendtcs.

Parmi tous ces billets, il y en a un qui vient d'une anii<^ qui ne signe pas, mais qui, en revanche, ^embrasse son cher Frise,** lui demande de descendre chez elle, et lui promet de pai-ler en sa faveur à Madame de Pompadour, si faire se peut, avant le dépait de cette dame pour Bellevuc. Ce billet anonyme pourrait bien être de Mademoiselle de Sens, qui avait beaucoup de bontés pour Friesen, et qui, k cette époque, revenait précisément de Chambord, visite dont Maurice parle si gaiement dans la dernière lettre que le roi son frère devait recevoir de lui *). La belle inconnue date son billet de lundi soir, et parle de la mort du maréchal comme d'une nouvelle à peine arrivée k Versailles. On sait, cp efiFet, que la cour apprit le funeste événement lundi soir, 30 novembre, par un page que la dauphine avait dépêché k Chambord *).

Ce fut Yîo même soir que Louis XV écrivit au roi Auguste la lettre olographe que M. de Weber a publiée; et le lendemain M. Spinhim, chargé d'affaires de Saxe k Paris, dépêcha un courrier au comte de Bruhl pour l'informer de la perte que la France et la Saxe venaient de faire.

Page 1