L'ÉNORME PAQUET DE MAURICE
roi très-chrétien ne tirerait aucun avantage réel d'un tel mariage, puisque le roi de Prusse, ayant pour unique objet son intérêt particulier, n'en ferait ni plus ni moins • pour celui de la France; outre que la nouvelle alliance que la cour de Vienne venait de contracter avec la Russie, liait tellement les mains à 8a Majesté prussienne, que son amitié ne saurait être d'une grande utilité au roi de France, supposé même que son inclination et ses vues particulières le poussassent à accorder de nouveaux secours à la France, contre l'impératrice reine. A la vérité je ne crois pas que ce mariage soit fort à redouter.
Inutile de dire que Loss parle du fameux traité de St. Pétersbourg; traité d'alliance défensive, que l'Autriche venait de signer avec la Russie, afin de se mettre à l'abri des entreprises du roi de Prusse, dont la défection avait sourdement irrité le cabinet de Versailles, sans que le marquis d'Argenson, tout dévoué au protecteur de son ami Voltaire, voulût le ressentir officiellement. La princesse Amélie dont il est question, était, on le sait, la soeur favorite de Frédéric II, la même qui épousa plus tard le margrave de Baireuth et dont tout le monde connaît les mémoires. Notons en passant, que le roi de Prusse, le protecteur des protestants, n'eût pas hésite a faire changer de religion à sa soeur qui pensait probablement comme Henri IV, que le trône de France valait bien une messe.
Les autres intrigues allaient leur train ; la reine de France penchait toujours pour l'Espagnole et le duc
„])kmain bataillk!"
d'Huesear se donnait toujours des mouvements infinis; mais Loss, après avoir mis le comte de Maurepas dans ses intérêts, sut combattre, par ce ministre fort goûté dans la coterie de la reine, les rancunes et les préjugés de cette princesse. 0
Le 22 septembre, rien n'était décidé encore; Louis XV toutefois, avait, dans la conversation familière, „ lâché certains propos" qui réjouissaient Loss, d'autant plus qu'il était dans le secret de la correspondance de Maurice avec le roi, et dans le secret, aussi, des espérances que le maréchal fondait sur ses insinuations. Ce que Loss ignorait encore, c'était la „ conversion" du duc de Noailles, jusqu'ici un des partisans zélés de l'Infante. Ce ministre, désireux avant tout de ne pas contrarier son ami Maurice, avait déclaré sa neutralité dans la question du mariage. „Tout ce que je souhaite à M. le dauphin", avait-il écrit au roi, „ c'est une princesse aimable, saine de corps et d'esprit, et qui puisse donner à la France un bon nombre d'enfants mâles, robustes et bien conditionnés" ,).
Des Issarts continuait a rendre „ entière justice" à la princesse Josèphe et à écrire „ comme un homme qui désirait beaucoup son alliance avec Mr le dauphin."
Le secrétaire de légation, Durand d'Aubigny enfin, qui revenait de Dresde après y avoir rempli les fonctions
') Lettre du maréchal de Noailles du 23 septembre 1746. Voyea Bomset, Correspondance de Louis XV et du maréchal .de Noailles, T. II, p. 241.
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de Chargé d'affaires, depuis le rappel du comte de Vaulgrenant et jusqu'à l'arrivée du marquis des Issarts, confirma verbalement les rapports favorables de l'ambassadeur; d'Aubigny rédigea même un mémoire secrètement concerté avec Loss, sur les avantages politiques de l'alliance avec la Saxe, document dont nous parlerons en son temps.
Bref, les choses marchaient au gré des désirs du diplomate saxon, qui n'a pas l'air de trop se préoccuper, ni de Madame de Carrignan, qu'il représente comme „ capote", ni „des différentes factions qui travaillaient, soit pour l'infante, soit pour la Prussienne"; ni enfin de M* de Modène qui, „ appuyée de la maison de Toulouse et du palais royal, faisait jouer toutes sortes de ressorts secrets et d'intrigues pour marier sa fille à Mr le dauphin."
L'infante Antonia était la seule rivale sérieuse. L'ambassadeur d'Espagne, dans les premiers Jours d'octobre, „commençait à le prendre d'un ton bien haut"; il parlait „de froideur et de mésintelligence, comme des conséquences inévitables d'un refus de la part du roi de France"1). Le comte Loss fut tenu au courant par ses
') Loss ignorait que ces menaces produisaient sur l'esprit du roi l'effet contraire a celui qu'on avait voulu produire. L'excès de zèle que témoigna Madame Infante, impatienta Louis XV au point qu'il dit au marquis d'Argenson, après lui avoir montré" une lettre pleine de menaces de cette princesse: „l?n voilà trop." D'Argenson mémoires. T. III, p. 144.
„ Demain îiataillk!
amis qui, sans lui cacher que la reine n'avait pas encore abandonné l'espoir de voir triompher l'alliance espagnole, le consolaient en lui représentant le peu de crédit dont jouissait cette princesse délaissée.
L'extrait que voici, de la dépêche du 6 octobre, nous initiera aux craintes et aux espérances du diplomate saxon:
Mr le duc de Huesear commence à le prendre d'un ton bien haut II parle de rien moins que de froideur et de mésintelligence qu'il fait envisager comme les suites inévitables d'un refus de la part du Roi de France. Ces menaces n'ont produit jusqu'ici aucun changement dans l'esprit du Roi de France ; mais elles ne laissent pas de ralentir l'ardeur de nos amis, et surtout des deux d'Argonson qui craignent l'Espagne, quoiqu'ils soient entièrement portés pour notre Princesse. On paraît persuadé que les ordres que le duc de Huesear reçoit, de pousser cette affaire avec tant de chaleur, sont soufflés secrètement par le Maréchal de Noaillcs et sa cabale, et que le Roi d'Espîfgne ne s'y prête que par complaisance pour sa belle -mère, ne désirant pas le mariage de sa soeur avec le Dauphin, avec la vivacité qu'on voudrait le faire accroire au Roi de France. Nos amis font usage auprès du Roi de France de ce raisonnement. La Reine de France se maintient toujours dans la répugnance qu'Elle a montrée jusqu'ici, mais son opposition n'est pas à appréhender à cause du peu de crédit qu'elle a sur le Roi. Mr le Dauphin manifeste assez qu'il penche vers la Princesse Josèphc, et Vaulgrenaut tâche de le confirmer dans ces bonnes dispositions. J'ai tout lieu de croire que le Roi
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de France à répondu avec confiance à la lettre du Maréchal de Saxe dont j'ai fait mention dans une de mes précédentes, et, si je suis bien informé, le dernier doit avoir expédié tout récemment un courrier à Varsovie, chargé de dépêches importantes, concernant le mariage en question. Je tiens cette particularité d'un Ministre qui est dans nos intérêts.
Le 9 octobre, il peut mander au comte de Brtihl,
dans une apostille secrète, des nouvelles encore plus
rassurantes :
On a remarqué Une certaine agitation et un air de tristesse à la reine de France, qui, joint à d'autres circonstances dont on ne m'a pas fait le détail, font supposer aux courtisans, qui se sont trouvés à Choisy, que le roi T. Ch. lui a parlé dernièrement du mariage de Mrle dauphin avec notre princesse Josèphe, et que Sa Majesté ne
tardera pas à faire éclater ses intentions à cet égard.
Sur le théâtre de la guerre, en Flandre, les affaires avaient pris, en attendant, une tournure décisive. Grâce à ces belles manoeuvres dont il avait, en passant, dit un mot à son frère et qui furent si hautement appréciées par un contemporain illustre1), Maurice avait enfermé les alliés dans l'encoignure cuire le Jaar el la Meuse,
') „Jai sua i pas à pas votre -campagne de Flandre — écrivait le roi de Prusse aa maréchal de Saxo, le 3 octobre 17-16, huit jours avant la bataille de Raucoux — et sans que j'aie eu la présomption pour me fier à mon jugement, je crois que la critique la plus sévère ne petit y trouver pri*e." Lettre* et mémoires du maréchnl de Saxe. Paria 1791. T. 111, p. 240.
„ in MAIN IIATAILL*!"
comme dans un étau, et, par un mouvement qu'il exécuta le 10 octobre, les força d'accepter, le lendemain, la bataille de Raucoux. Le 10 au soir, personne ne soup- • connaît encore, dans le camp français, qu'on était à la veille d'en venir aux mains; lorsque Maurice, sûr de la victoire, l'annonça d'avance au théâtre, en faisant ajouter ce quatrain au texte du vaudeville que l'on donnait :
„Demain bataille! jour de gloire !
Que dans les fastes de l'histoire Triomphe encor le nom français Digue d'éternelle mémoire"1).
Madame Favart qui avait chanté ce couplet au grand étonnement des assistants, les étonna encore davantage en ajoutant: „ Demain, messieurs, relâche, à cause de la bataille. Après demain, nous aurons l'honneur de vous donner le Coq du village."
„J)emain bataille!" répétèrent les officiers en se précipitant avec enthousiasme dans la loge du maréchal qui reçut en souriant cette ovation anticipée que l'événement devait pleinement justifier. Déjà Loewendal s'était ébranlé pour tourner et envelopper l'aile gauche de l'armée composée des troupes bavaroises, hessoises et hollandaises ; les Anglais et les Hanoveriens étaient au centre; le prince Charles de Lorraine et les Autrichiens, à l'aile droite. L'infortuné beau-frère de l'impéra-
') Mémoire» et correspondance de Favart. T. 1, p. XXV.