L' ÉNORME PAQUET DE MAURICE
sûr, on ne l'emploiera plus"; voilà comment elle tourne la chose dans le poulet que voici :
Ce 3 octobre 1746.
Vous serez sans doute étonné, mon cher Maréchal, d'avoir été aussi longtemps sans recevoir de mes nouvelles ; mais vous ne serez pas fâché, quand vous saurez, que j'ai toujours attendu une réponse, que le Roi voulait faire à la lettre que vous m'écriviez ; j'espère que ce que vous désirez, réussira; le Roi vous en dira plus long que
moi. Vous savez qu'il a donné à M. le Prince de C
une patente. Soit dit entre nous. Cette patente l'a satisfait et a réparé sa réputation qu'il croyait perdue. Voilà ce qu'il pense, et moi je crois que c'est une chose embarrassante pour le Roi et qui empêchera que l'on ne se serve de lui autant qu'il le croit. En tout cas, cela ne ferait rien pour vous et l'on vous mettra toujours & l'abri de sa patente. Ne dites mot de cela à âme qui vive. Adieu, mon cher maréchal, je vous aime autant que je vous admire, et c'est beaucoup dire.
Peu de jours après l'envoi de ces missives, le valet de chambre que Maurice avait expédié à Varsovie, le 10 septembre, lui rapporta enfin la réponse qu'il attendait avec impatience. Maurice la trouva telle qu'il la désirait et l'envoya sur le champ à Louis XV. Nous la reproduisons :
Monsieur le comte Maurice de Saxe, Vous auriez tort de douter que Vos nouvelles ne me fussent pas toujours agréables, et Vous sentez bien qu'elles doivent me
54 „ Demain bataizxb!"
devenir môme plus chères, lorsque Vous joignez, comme Vous faites par Votre dernière, l'intérêt à l'agrément. Sensible à l'attention que Vous avez de procurer à la princesse .Tosèphe, Ma fille, un établissement aussi avantageux que serait celui avec le Dauphin, Je vous tiendrai bon compte des soins que Vous apporterez pour faire réussir ce dessein. Et comme il y a déjà eu là- dessus quelques pourparlers, J'ordonne au comte Bruhl de Vous en informer, Me contentant de Vous réitérer les sentimens d'affection et d'estime que Je vous porte, et priant Dieu qu'il Vous ait, Monsieur le comte Maurice de Saxe, en sa sainte et digne garde.
Écrit à Varsovie, ce 28 septembre 1746. A R
Nous insérons également la lettre que le comte Bruhl, par ordre du roi de Pologne, adressa le même jour à Maurice :
Monseigneur, A Varsovie, ce 28 septembre 1746.
Le Roi m'ayant ordonné de Vous informer, Monseigneur, des pourparlers qu'il y a déjà eu entre les deux Cours, au sujet de l'idée d'un mariage entre notre Princesse Josèphe et M^ le Dauphin, j'aurai l'honneur de dire à Votre Excellence que M. le Marquis d'Argenson s'en est déjà entretenu à plusieures reprises, quoique sur le pied d'une idée particulière seulement, avec M. le Comte de Loss. Nous savons aussi, que l'Ambassadeur à notre Cour, M. le Marquis Des Issarts, a eu ordre d'en faire un portrait juste et naturel, de quoi il doit s'être acquitté, peu de jours avant notre départ de Dresde. Or il est bon que Votre Excellente sache que cette Princesse, depuis
L'&NORXB PAQintT PB MAURICE. 55
que Votre Excellence ne l'a vue, a extrêmement changé à son avantage. Elle a beaucoup grandi et embelli ; son humeur, qui de tout temps a été enjouée et spirituelle, se forme de plus en plus; elle a de belles dents, de beaux yeux, et est d'une constitution forte. Il y aurait à ajouter à cela, pour accomplir les qualités qu'on désire en France pour la future Dauphine, la réflexion que la race est féconde, témoin notre Sérénissime famille Royale et les enfants qu'a déjà eus la Reine des Deux Siciles.
Je ne doute aucunement que M. le Marquis des Issarts, n'ait rendu un compte exact de toutes ces belles qualités qui parlent en faveur de notre Princesse, et il faut attendre l'effet que cela produira.
En attendant, rien ne pourra mieux seconder un ouvrage si salutaire, que les ressorts que Votre Excellence ' est à même, par ses liaisons et son crédit, de faire jouer, pour mener l'affaire à une heureuse et prompte fin.
Le secret de cette négociation sera soigneusement gardé chez nous, et, pour dépayser les curieux sur l'envoi du courrier, j'ai dit que sa commission ne concernait uniquement que les intérêts particuliers de Votre Excellence. J'espère qu'il retourne content de la gratification qu'il a eue pour sa course, sans qu'il ait besoin d'en demander le remboursement de Votre Excellence.
Votre argent, Monseigneur, Vous sera aussi, dorénavant, plus exactement payé de nos caisses. S'il y a eu du manque à cet égard pendant quelque temps, il y va en partie de Votre propre faute, en ce que Vous avez permis à Votre ami et allié le plus intime*), de ravager ainsi notre • pays et de piller nos caisses. Avec cela j'ai cru que Votre ) Le roi de Prusse.
56 „DwfAni BATAIIX>IU
Excellence, dans la situation où Elle se trouve, regorgerait tellement de trésors qu'Elle songerait plutôt à envoyer de l'argent en Saxe pour s'y faire des capitaux, qu'à en retirer ce qui lui est dû
Ces lettres, par suite d'un accident qui avait retardé le retour du courrier, ne parvinrent à Maurice que le 17 octobre. Il les reçut dans son camp devant Tongres. Le 19, Maurice en accusa réception, informant le roi, son frère, de son prochain départ pour Paris, où Loss l'appelait avec instances. Le maréchal avait cru pouvoir y être le 5 novembre déjà, mais ce ne fut que le 14 qu'il arriva à Fontainebleau. Sa lettre au roi était conçue en ces termes :
Au camp de Tongres, le 19 octobre 1746.
J'ai reçu la lettre que V. M. m'a fait la grâce de m'écrire le 28 du mois passé, et que mon valet de chambre m'a remise avant-hier. Il a été arrêté pendant huit jours par des vents contraires au passage du i)
Je pars demain avec l'armée et me replie sous Louvain, où je la séparerai et congédierai. J'espère que la dernière journée du 11 donnera quelque force à mes paroles, du moins me le fait -on espérer. Je serai le 4 ou le 5 du mois prochain à Paris. Loss m'a écrit et désire fort que j'y arrive. Je mettrai de côté tout ce que je puis désirer et obtenir d'avantageux pour moi , et ne serai occupé que de ce qui peut intéresser les affaires de V. M. Je vous supplie, Sire, d'en être persuadé et je n'ni demandé mon rappel de mon commandement du Bra-
>) Nom Ulifliblo.
L'ÉHORXB PAQUBT DR MaOTUCK. 5 7
bant, qu'à cette fin. J'ai envoyé, il y a huit jours, Ileldreich à V. M. avec des lettres de conséquence; j'espère qu'il arrivera à bon port ; il a passé par Liège, c'est la route la plus courte.
L'on ne saurait être avec un respect plus profond, Sire, de Votre Majesté le très- humble, très -obéissant et • très -soumis serviteur et sujet ^\ DE SAXE> .
Oserai -je prendre la liberté d'assurer la Reine de mes respects les plus profonds, et de l'extrême désir que j'ai de pouvoir faire quelque chose qui Lui soit agréable.
Voici ce qu'il ajouta à l'adresse du comte Bruhl: Au camp sous Tongres, le 19 octobre (1746).
Monsieur,
J'ai l'honneur d'accuser à Votre Excellence la réception de la lettre qu'Elle m'a fait l'honneur de m'écrire le 28 du passé et que mon valet de chambre m'a remise il y a peu de jours. Je pars demain avec l'armée, pour la conduire dans ses quartiers, et je serai le 5 du mois prochain à Paris. J'ai demandé et obtenu mon rappel à la cour; ainsi mon commandement de Flandre ne me vaudra pas grand'chose cet hiver. Car, outre qu'ils ont trouvé en France la détestable invention de faire les mois de 45 jours pour les militaires, ils ne paient que les présents; et, à moins que je ne sois là en chair et en os tout le mois, point d'argent. Votre Excellence me badine sur les capitaux que je vais assembler à la Steuer •). Je sais bien qu'ils seraient fort bien là. Je Lui promets que j'y mettrai mon argent, quand j'en aurai ; mais, jusqu'à présent, je n'ai pas fait venir un sol de Saxe, et tout ce que vous m'avez
') C. à d. placer en bons du trésor de Saxe.
58 „DmAn bataiiabI"
fait payer a été employé en casques, cuirasses, etc. M.Muldener pourra vous en rendre compte et l'on ne m'accusera pas d'avoir fait monter le change. Quoi qu'il en soit, je suis bien éloigné encore de faire le grondeur. Je partirai donc pour Paris en peu de jours. M. Loss m'a écrit qu'il désire mon arrivée ; cela me hâte encore. Je vous ai écrit, il y a quelques jours et j'ai envoyé ma lettre par Heldreich; j'espère qu'il arrivera sans aventure. Je prie Votre Excellence de vouloir bien songer à la prière que je Lui fais touchant la Princesse de Holstein, et d'être persuadée de l'attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, de Votre Excellence le très -humble et très - obéissant serviteur
Maurice de Saxe.
Le maréchal, on le voit, ne dit ni au roi Auguste, ni à Bruhl, l'usage qu'il avait fait de la lettre du 28 septembre ; il ne voulait pas se compromettre avant de savoir l'effet de sa démarche auprès de Louis XV. Cette démarche eut un plein succès. Or le 21, au moment d'écrire à Bruhl, M. de Loss fut interrompu par un courrier qui lui apporta, de la main du marquis d'Argenson, le billet non signé, que voici :
J'ai de bonnes et agréables choses à vous dire, Monsieur. Ayez la bonté de revenir à Fontainebleau quand Vous le pourrez. Toujours mystère, s'il Vous plaît Adieu Monsieur.
A Fontainebleau, ce 21 octobre 1746.
Loss courut à Fontainebleau. L'affaire était faite. De loin, Maurice l'avait emportée d'assaut. D'Argenson
L'KNORMB PAQ0BT DR MaURICR. 59
dit à Loss que le roi venait de recevoir, par F entremise du maréchal de Saxe, une réponse favorable de Varsovie; que Sa Majesté, après en avoir causé avec la reine, s'était décidée à faire demander la main de la princesse Josèphe pour le dauphin; enfin, qu'on allait expédier un courrier au marquis des Issarts, pour lui ordonner de faire, au nom du roi de France, la première proposition. Le ministre ajouta qu'on se réservait, pour faire la demande formelle, d'envoyer plus tard, dès que la cour de Saxe serait revenue à Dresde, le duc de Richelieu, premier gentil'homme de la chambre, revêtu du caractère d'ambassadeur extraordinaire.
Loss fut informé, en même temps, qu'on s'occupait déjà du contrat de mariage; qu'on y ferait abstraction de toute vue politique, en n'exigeant rien, du roi de Pologne, qui pût être sujet à discussion;* mais qu'on verrait avec plaisir, que la cour de Saxe voulût insérer, dans la réponse, un passage promettant ses bons offices pour le maintien de la neutralité de l'Empire dqgs la guerre actuelle.
Le marquis d'Argenson exhiba, en même temps, des lettres du roi de Prusse. Déçu dans l'espoir de marier sa soeur au dauphin , et voyant que Louis XV penchait pour l'alliance saxonne, Frédéric II s'était donné le mérite de „solliciter" lui-même le mariage du dauphin avec la princesse Josèphe, en exprimant le désir d'arriver à une réconciliation sincère avec la cour de
,,Dbmaiî« bataille !
Dresde et d'obtenir d'elle „ la promesse de ne pas lui attirer de nouveaux ennemis, nommément les Russes." D'Argenson ne manqua pas de faire valoir ces insinuations, qui furent peu goûtées à Varsovie.
Loss ajouta deux paragraphes, en chiffres, à la dépêche dans laquelle il rendit compte de cette importante conversation; les voici:
,, Je suis averti, d'un endroit sûr, que la reine de France a fort bien pris la chose" ; et:
,, Je suis fort content aussi de Maurepas."
C'est donc Maurice, le marquis d'Argenson l'avoue lui-même, qui fixa le choix de Louis XV, en transmettant à ce monarque la réponse favorable de Varsovie. Nous le constatons, puisque d'Argenson oublie d'en parler dans ses mémoires.
Le roi de France, sachant quel plaisir il ferait à son cher maréchal, lui répondit sur le champ à peu près en ces tjgrmes1):
„ Après avoir vaincu mes ennemis, il faut bien que tout vous cède. J'ai pris mon parti. Ne serez -vous point fâché de ce mariage, mon cher maréchal? Que votre princesse sache bien, qu'il ne tiendra qu'à elle de faire notre bonheur et la félicité de mon peuple."
>) La lettre de Louis XV n'a pas été envoyée k Dresde et ne se trouve pas dans nos dossiers; l'extrait que nous donnons est tin? des lettres du maréchal qu'on ya lire.
L'&NORMK PAQUKT DE MAURICE.
Le roi ajouta encore quelques considérations politiques pour préciser ce que d'Argenson avait insinué à ,Loss à cet égard. Tout ce que Louis XV demandait, c'était que la Saxe, comme nous l'avons dit, aidât la France à maintenir l'Empire germanique et la Russie dans la neutralité observée jusqu'ici. N'ayant pu, après la mort de Charles VII, empêcher l'élection de l'empereur François I *), la France craignait que l'impératricereine n'entraînât le Saint Empire Romain dans la guerre. Si l'Autriche y parvenait, toute chance d'un prompt rétablissement de la paix que désirait Louis XV, disparaissait. C'était dans le but de neutraliser l'Allemagne surtout, que la France ménageait le roi de Prusse, et que le roi très-chrétien prenait, en philosophe chrétien*), la défection de ce monarque. En choisissant une princesse de la maison de Saxe, la plus puissante dans l'empire, après l'Autriche et la Prusse, Louis XV avait en vue de consolider le système de ses alliances allemandes. En avril déjà, il avait signé, avec la Saxe, un traité de subsides, imposant, à cette dernière, l'obligation de ne pas prêter ses troupes, comme le fit la Bavière, aux ennemis de la France. En octobre, au moment de cimenter, par une alliance de famille, l'alliance politique déjà existante, Louis XV ne demandait au père de la
') L'époux de Marie -Thérèse, élu empereur d'Allemagne le 13 septembre 1746.
") D'Argensou, mémoires, T. III, p. 91.
62 „ Demain bataille t "
future dauphine que ses bons offices pour la pacification générale; à cet effet, une bonne entente entre la Saxe et la Prusse, l'alliée de la France, était indis; pensable; ne fût-ce qu'en apparence, ajoutait confidentiellement Louis XV, prévoyant qu'entre le loup et l'agneau, l'alliance ne serait jamais bien solide.
Voilà l'ordre d'idées de la missive royale que Maurice reçut à Bruxelles, le 26 octobre, quinze jours après la bataille de Raucoux. Ni Loss, ni la marquise de Pompadour, ne lui parlèrent de la décision prise dans les lettres que le même courrier lui apporta de Fontainebleau. S'imaginant que Loss n'en savait rien encore, Maurice crut devoir, sans perte de temps, informer directement, son frère, de ce que Louis XV lui mandait; il le fit, le 27, dans une lettre qui résume brièvement et les difficultés vaincues et les avantages que, selon lui, le mariage.de Marie -Josèphe assurerait à la cour de Saxe. Le petit coin de Stanislaïsme de la reine Marie Lesçzinska figure en première ligne dans ces difficultés. Nous prenons acte de l'argument dont Maurice s'était servi pour faire la conversion du Nouilles; argument qui parait avoir fait une grande impression sur le vieux maréchal, puisqu'il le reproduit dans sa lettre au roi. Parmi les avantages que Maurice fait entrevoir, bn retrouve le projet qui, en effet, préoccupait alors la diplomatie saxonne; le projet de rendre héréditaire, dans la maison de Saxe, la couronne élective de Pologne.
L'émormr rxyOET DK Mai'rick.
On sait que d'Argenson, très-opposé aux visées du prince de Conti, pensait que, pour tenir la Russie en échec et pour assurer le bonheur de la Pologne, le moyen le plus sûr était la solution indiquée par Maurice 1).
A Bruxelles, le 27 Octobre (1746).
J'ai reçu hier une lettre du Roi Très -Chrétien par laquelle il m'écrit qu'il envoie un courrier au Marquis 'des Issarts pour faire faire la première demande de la Princesse Marie -Josèphe à Votre Majesté; il me mande toutes les contradictions qu'il a essuyées et qui lui ont été suggérées par la Reine, sa femme, qu'il a fallu vaincre; en quoi Me de Pompadour nous a beaucoup servi, car elle est au mieux avec la Reine, qui a toujours le petit coin de Stanislaïsme. Nous avons eu un autre assaut à repousser: ce sont les Espagnols qui ont été jusqu'aux menaces ; mais nous avons tout vaincu ; le maître et la favorite étaient pour nous. J'ai eu, en mon particulier, une conversion à faire, qui est le Noailles. Comme il m'aime plus que ses enfants, je l'ai attaqué du côté de la religion, et lui ai fait sentir que si ce mariage n'était pas heureux, on s'en prendrait à lui»); que Rome donnait des dispenses auxquelles bien des honnêtes gens, dans le
«) D'Argenson, mémoires, T. III, p. 140.
*) „A Dieu ne plaise", écrivait le maréchal de Noailles à Louis XV le 23 septembre 1746, „8ire, que je m'ingère jamais à me mêler, ni à
entrer dans an point aussi délicat Le bonheur ou le malheur de la
Tic dépend des mariages bien ou mal assortis. J'ai toujours été persuadé que tout homme sensé devait éviter avec soin d'avoir aucun reproche k se faire à ce sujet- Ko lis 8 et, Correspondance, etc. T. II, p. 243.
„ Demain bataille!"
royaume, ne«donnaient pas leur approbation; enfin je me suis retourné de tant de manières, que le Roi m'écrit qu'il a pris son parti et qu'après avoir vaincu ses ennemis, il faut bien que tout me cède (c'est une galanterie de sa part). Je vois par la lettre de Loss, que mon courrier me rapporte avec celle du Roi et de M0 de Pompadour (et qui ctst de même date) — qu'il n'en sait pas encore un mot, et c'est ce qui m'engage à dépêcher ce courrier à Votre Majesté. Je ne sais ce que le Marquis d'Argenson, qui est une bête »), dira à M. le Comte de Loss, et je crois bien faire de vous faire passer, Sire, en droiture, ce qui me vient de la personne du Roi et de mon amie. Le Roi T. C. désire que Votre Majesté le favorise pour que l'empire ne se déclare point contre lui ; que vous contribuiez, Sire, à la paix, et que vous vous liioz avec la Prusse, quand ce ne serait qu'en apparence. Ce sont ses termes. Toutes ces choses ne sont que momentanées. Ainsi j'ose me jeter aux pieds de Votre Majesté, pour La supplier de n'apporter aucune difficulté sur rien. Le Roi désire plus; il voudrait que Votre Majesté lui rendît tous les bons offices à la cour de Russie (sur laquelle l'on est persuadé ici que nous influons beaucoup), pour qu'elle ne se mêle point de la présente guerre. Quoique je doute que les Russes se mêlent efficacement de cette querelle, vu la répugnance que cette cour a d'envoyer ses troupes si loin, je n'ai pas cherché à le rassurer là-dessus; et le Roi de Prusse, qui a l'alarme à son quartier, sera charmé, Sire, de l'alliance que vous contractez avec S. M. T. C, par la crainte qu'il a des Russes. Quant à vous, Sire, je
') D'Argenson raconte lui-même dans ses mémoires que les courtisans Pavaient «uruommé „la Bête."
L'éSORMK PAQURT DR MaHRIOB. 65
considère et j'estime que ce mariage: primo, établit magnifiquement la princesse Josèphe; en second lieu, qu'il assure la couronne de Pologne à la postérité de Votre Majesté, du moins par les bons offices de la France, ainsi que toutes les choses avantageuses auxquelles elle peut influer dans le nord. X.e roi de Prusse, d'un autre côté, est hors de toute portée de vous nuire, Sire, parccqu'il ne peut se soutenir que par ses liaisons avec la France.
Enfin, Sire, que vous dirai *je ? je trouve cette affaire avantageuse de tout point pour votre maison, et je descendrai sans regret au ténébreux empire, après l'avoir vue terminée; j'aurai rempli ma carrière. J'ai joui des délices de ce monde; la gloire me comble de ses bienfaits; il ne me restait plus qu'à vous être utile, et toute ma destinée aura été remplie d'une manière bien satisfaisanté. Mais j'en reviens là, Sire, n'admettez aucun délai, ni aucune difficulté ; on ne veut pas vous lier les mains, mais on veut espérer. Je prends la liberté de joindre ici une lettre pour la reine.
Il me paraît superflu d'entretenir ici Votre Majesté de mes respects et de tous les sentiments que vous savez, Sire, que je vous ai voués.
M. de Saxe.
(Po8tscriptum.)
Le Prince Charles ne. sait où prendre des quartiers; cela me retient encore ici. Je compte cependant partir pour Fontainebleau," le premier du mois prochain, où l'on me presse extrêmement d'arriver. J'ai oublié de vous dire, Sire, que les Paris m'ont extrêmement aidé dans
v.-.v- '.--Vr i^ir-r: -•>:,: i-;. ïr.Tinife* la. favori*?-. \>, v • .:c !- iiirii^r Ir La r*rin-,
v .: ; -v ^r . ;r . L" •* :.* - ~: a ^ cour 1 : 1* ':-•./:•:: x;.-,r* e. \. )..i..-\z~. -^-:r.vr;i:2 • av*c ï-quei Jai ' ;.. -',**: ] j - r t/ îa campa^*:- qui a fait agir Jt^.j îr<;f:; ] Hffiirr: 'i'- ri'/» tuLïi'i'.^ a pas~».- par leurs r/<ajr:>, <4 c *:-t <ux qui 1 ont fort avancée. </*hjt perMonnarjes , fjui ne r evient point paraître, et yui, dans le fond, Mon t fort considérables dam ce pays -ci, parce ils font mouvoir toute, la machine. Ce sont mes amis intimes de ton* les temps, et ce sont les plus honnêtes gens et les meilleur il citoyens; ce yue sont peu de Français.
Non contint d'avoir exposé, au roi Auguste, le côte politique rie l'alliance, Maurice n'oublia pas d'ajouter quelques excellents avis au lecteur, en donnant à la reine de Pologne la carte du pays; la carte de cet étrange pays, que Maurice connaissait bien mieux qu'il n'en a l'air et qu'on appelait la cour de France. Sa lettre à la mère de la future dauphine est, selon nous, un clicl'-d'oeuvrc de bon sens, de tact et de finesse. C'est, si l'on veut, un portrait, peint en rose, de la cour de Louis XV; un portrait, in usum Delphini. Mais le moyen de mettre les points sur les i, en écrivant à une princesse vertueuse, élevant bourgeoisement ses enfants, comme dit d'Argcnson; à une tendre mère, un peu effrayée sans doute, des dangers et des tentations qui
■) M. l'àrif» «le Monmartul, conseiller d'Étut «t gardo du trenor roynl. M M. ràri» du Vernny ou Duveruey.
L'ÉNORME PAQttET DE MaTTRICB. 67
attendaient sa fille, dans la nouvelle Babylone? Il s'agissait d'atténuer les tons, d'éviter les couleurs trop vives et trop tranchantes, afin de ne pas effaroucher la reine, tout en lui faisant la leçon et en lui indiquant ce que sa fille aurait, soit à faire, soit à éviter, pour réussir dans sa nouvelle position :
Madame, à Bruxelles, le 26 octobre 1746.
Le roi très- chrétien m'a écrit hier qu'il avait fait la demande delà princesse Marie-Josèphe pour Monseigneur le Dauphin à Votre Majesté. Je me flatte que cette proposition ne déplaira ni à la princesse, ni à Votre Majesté, car, en vérité, Monseigneur le Dauphin est un fort bon parti, et je voudrais vivre assez de temps pour voir notre divine princesse reine de France. Je crois que cela lui ira fort bien. Elle a toujours été mon inclination, et il y a longtemps que je lui destine la couronne de France, <^ui est un morceau assez beau ; et le prince, qui la portera un jour, est beau aussi. La princesse Josèphe n'aura pas à s'ennuyer pendant qu'elle l'attendra. Le roi beaupère est charmant. Il aime ses enfants, et, aux caresses qu'il faisait à Madame la Dauphine défunte, je juge de celles que notre princesse aura à' souffrir. Voici ce que le roi très - chrétien m'écrit, mot pour mot, dans la lettre que j'ai reçue hier, et qui est de sa main d'un bout à l'autre :
„Ne serez vous point fâché de ce mariage, mon cher Maréchal? que votre Princesse sache bien qu'il ne tiendra qu'à elle de faire notre bonheur et la félicité de mon peuple."
„DKMAIM BATAHXJt ! 44
Votre Majesté pourra juger, par cette échantillon, comme ce prince pense et comme il s'exprime. La princesse Josèphe n'a qu'à l'aimer, pour être la plus heureuse princesse du monde, car le roi est susceptible d'amitié; il est tendre pour sa famille, et il joint à ces avantages qui font le vrai bonheur de famille, tous les agréments et les prévenances qui peuvent rendre un prince aimable. Il ne se passe d'ailleurs pas un jour qu'il ne voie sa famille. Outre l'inclination qui l'y porte, il s'en fait un devoir, et cela est louable. Il y a une chose sur laquelle il faudra prévenir la princesse, et qui est fâcheuse, qui est l'étiquette de France. On ne lui laissera pas une de ses femmes, pas un domestique; mais il est impossible de changer cela. J'ai cependant vu, ce me semble, à Me la Dauphine une camériste, et je m'en informerai mieux, dès que je serai à la cour, ce qui sera dans quatre ou cinq jours.
Nous sommes terriblement pressés ici d'avpir la princesse, car nous voulons avoir un Duc de Bourgogne avant la fin de l'année prochaine, et j'ai engagé ma parole que cela serait; la princesse n'a que faire comme il lui plaira, mais il ne faut pas qu'elle fasse mentir un général d'armée qui a engagé sa parole. Je parle de tout cela à Votre Majesté, comme si c'était une affaire faite, et c'est peutêtre parce que je le désire ardemment Ce qu'il y a de certain, c'est que les difficultés ne viendront pas de ce côtéci, et j'ose conjurer Votre Majesté de faire son possible pour que l'on n'apporte aucun délai de la part de notre cour. Les bonnes, choses, il faut les conclure vite. J'ai eu ici les Espagnols à combattre, et ils ont poussé les
») Marie -Thérèse d'Espagne.
L'ÉNOKME PAQUET DE MAUKK'K.
choses jusqu'aux menaces. Je crains toujours quelque contre-temps ; ainsi j'ose me jeter aux pieds de Votre Majesté, pour la conjurer de faire en sorte que l'on n'apporte aucun délai, ni chose propre à longueur et discussion. J'écris à Votre Majesté dans la confiance que mon bavardage ne l'importune pas. Elle m'a accoutumé À tant de bonté que je pourrais bien en abuser sans le vouloir. Je dirai encore un mot sur la princesse. II ne faut, pour réussir ici, ni hauteur, ni familiarité. La hauteur tenant cependant de la dignité, elle peut plus aisément pencher de ce côté-là. Les femmes de la cour ont toutes de l'esprit comme des diables, et sont méchantes de même. On ne lui manquera jamais de respect, mais elles chercheront à l'embarquer dans les querelles qu'elles ont continuellement ensemble ; et c'est de quoi elle ne doit que rire et s'amuser. Le roi fait de même; et, s'il arrivait que quelque chose lui déplût, qu'elle s'adresse directement au rôi. H la conseillera et la conduira très-bien. Cette confiance lui plaira, et elle fera tout ce qu'elle voudra du roi, et, par conséquent, toute la cour la craindra et la respectera. La princesse parle librement; il faudra seulement qu'elle s'accoutume bien (à dire?) tout au roi, et qu'elle lui marque de la confiance; il ira au-devant, et fera ce qu'il pourra pour la faire naître et pour la mettre à son aise. Cest la seule personne à la cour avec laquelle elle ne doit avoir aucune réserve. Elle doit le regarder comme son asile, son père, et lui tout dire, bien ou mal, comme cela viendra, et ne lui rien déguiser. Avec tout le reste, de la réserve. Si elle fait cela, il l'adorera. La reine est une bonne princesse qui, souvent, a eu de petites fantaisies, mais qui n'a jamais su comment s'y prendre pour les faire réus-
. Dkmain bataim>: !"
sir. Elle a voulu mettre Monseigneur le Dauphin en jeu quelquefois, mais cela n'a point du tout réussi et aurait donné beaucoup d'éloignement pour elle, si des personnes plus sages et plus habiles n'y avaient mis la main. Pour M. le Dauphin, il a beaucoup d'esprit, et plus qu'il n'en paraît avoir. Le roi l'aime plus par sagesse, je crois, que par d'autre raison. J'ai vu qu'on lui avait donné, l'année passée, do l'éloignemcnt pour le roi. Il s'en est aperçu, et n'a cessé de lui faire des avances et des caresses jusqu'à ce qu'il l'ait ramené à lui, et cela prouve bien un génie supérieur. Ils sont bien ensemble à présent, et il faut, pour le bien de l'État et pour le bien de toute chose, que la princesse ne s'écarte jamais de ce point de vue, et qu'elle travaille sans relâche à la concorde et à l'union entre le père et le fils. Elle s'en trouvera bien, et s'attirera la confiance de l'un et de l'autre et le respect de tout le monde ; surtout il sera nécessaire qu elle ne marque jamais rien à la reine de la menée qu'elle a faite pour empêcher cette alliance. Il sera même, je crois, à propres de la lui laisser ignorer, je dis, à notre princesse. 11 y a des devoirs qu'il faudra qu'elle remplisse envers la reine avec exactitude, et n'en marquer aucune répugnance; mais voilà tout, car cette princesse, comme je l'ai déjà dit, ne peut rien, et n'a pas assez de génie pour pouvoir quelque chose. J'abuse aussi trop longtemps des bontés de Votre Majesté et je finirai cette trop longue lettre en la suppliant d'agréer avec bonté les humbles assurances de la soumission et du respect profond avec lesquels je ne cesserai d'être toute ma vie, Madame, de Votre Majesté le plus humble, le plus soumis^t le plus obéissant serviteur et sujet Maurice db Saxe.
L'K.NOHMK PAQITCT l>K MaURICK. 71
Je demando bien des pardoua à Votre Majesté de mon griffonnage. Elle aura peine à lire ma lettre, mais ce sont c hoses que je ne puis confier à personne.
Voilà, pour nous servir de l'expression de Maurice, l'énorme paquet qui lui coûta quatre heures; quatre heures, dans ce moment où, occupé à choisir les quartiers d'hiver pour son armée victorieuse, le général en chef comptait les minutes, interrompu qu'il était, à chaque* instant sans doute, par les dépêches et les rapports de ses aides- de- camp. Et le moyen pourtant de se servir de la main d'un secrétaire pour écrire ces choses qu'il ne peut confier à personne? La reine parviendrat-elle à déchiffrer son griffonnage? Il se le demande; et il préfère, dans le doute, expédier son paquet par l'entremise du comte de Bruhl. C'est un pauvre homme d'Etat ; Maurice ne l'ignore pas ; mais c'est l'homme de confiance de son frère, et un rusé courtisan qui, malgré la petitesse de son esprit et de sa taille, sait se retourner
et affecter les allures et le luxe d'un grand seigneur. Comme Maurice le traite du haut de sa ^grandeur ce cher petit Bruhl, ce ministre tout puissant qui gouvernait, tant bien que mal, la Saxe et la Pologne !
A Bruxelles, le 27 octobre 1746.
Je n'ai que faire d'écrire à Votre Excellence, après l'énorme paquet qui est ci -joint, et auquel j'écris depuis quatre heures. En vérité je n'en peux plus; je pense que le Roi et la Reine vous communiqueront tout Loss me
72 „ Demain bataillb!"
demande à Paris; le Roi, à Fontainebleau, et ce diable de prince Charles que j'ai laissé là avec son armée, de l'autre côté de la Meuse, y reste, sans savoir où il ira prendre des quartiers d'hiver. Personne ne veut lui en donner, et on lui ferme partout la porte au nez. Il ne fait pas bon être battu; mais cela me retient ici, et je devrais être à Fontainebleau pour veiller de près (à) notre affaire.
J'ai eu des assauts terribles à essuyer de la part de la reine, des Espagnols, du Noailles; mais nous sommes venus à bout de tout, et le roi m'écrit fort obligeamment, qu'il faut bien que je triomphe partout, et qu'il" a envoyé un courrier à M. des Issarts pour faire la demande. Il ne tient donc plus qu'à vous de conclure l'affaire qui est grande, belle et magnifique, et aura des suites encore plus grandes ; mais, pour l'amour de Dieu, concluez, et n'apportez ni délais, ni difficultés. Ce que l'on vous demande n'est rien; et vous savez vous retourner, quand même vous promettriez plus que vous ne voulez tenir. Adieu, mon cher petit Bruhl ; je vous aimerai à la folie si vous finissez cette affaire. Jusque là, je me méfierai toujours de vous, car vous êtes un ullerliebst Schelmchen '). Donneznous votre princesse, et je dirai du bien de vous. Laissezmoi faire. Je finirai ce billet sans compliment.
Le succès ayant couronné l'intervention du maréchal de Saxe, Loss avait tout lieu de se féliciter d'avoir eu l'idée de s'assurer, par sa lettre du 3 septembre2),
») Un charmant petit drôle.
*) Voyez page 32.
L'ÉMORMK PAQUKT l>8 MAURICE. 73
„de l'appui de ce seigneur." Il transmit copie de cette lettre à sa cour, et récapitula brièvement la négociation dans une dépêche que nous reproduisons. On y retrouve la preuve de l'ascendant qu'exerçait Maurice sur l'esprit du duc de Noailles :
Le comte de Loss au comte de Brithl.
Paris, le 31 octobre 1746.
La copie ci-jointe de la lettre que j'écrivais, le 3 septembre, à M. le maréchal de Saxe, informera Votre Excellence de la première démarche que je crus devoir faire, pour ni'assiirer de l'appui de ce seigneur contre le parti espagnol. Ce fut là-dessus que le maréchal écrivit au roi très -chrétien, ainsi qu'il me le manda dès lors, dans une lettre du 16 du môme mois .... Votre Excellence est déjà si bien instruite des influences favorables que le dit seigneur a eues depuis dans cette importante affaire, qu'il serait superflu de m'étendre là-dessus. Je me con- - tente d'y ajouter qu'ayant observé que le maréchal do Noailles poussait trop loin son penchant pour l'Espagne, j'écrivis au maréchal de Saxe pour le prier de se servir
de son ascendant sur V esprit du premier, afin de lui inspirer de meilleurs sentiments. Le maréchal de Saxe ayant écrit sur cela une lettre, à ce que dois présumer, un peu forte, au maréchal de Noailles, je fus fort étonné de me voif accosté dernièrement à Fontainebleau par ce ministre, qui se plaignit à moi que le maréchal de Saxe (avait grondé et qui, sur cela, eut avec moi la confidente explication, dont j'ai eu l'honneur do faire mention, dans ma lettre du 27, aboutissant à me faire comprendre que,
„ Dkmain kataim.k ! " I/knou^k i'a^kt l>K Mu'KIOK.
s'il avait été, dans le commencement, pour une princesse espagnol*;, c'était parce qu'il avait cru que ce mariage convenait le plus à l'intérêt de son maître; mais que, voyant le scrupule que 1»; roi de France se faisait a cet égard, il serait le premier à conseiller Sa Majesté de se décider pour notre princesse. Là -dessus beaucoup de protestations de son attachement pour le roi de Pologne et une infinité de questions curieuses pour savoir où j'en étais