‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 31 sur 103 · LE PÉTARD A SAUTÉ · texte numérisé non relu

LE PÉTARD A SAUTÉ

Janvier et Février.

R,evenu à Dresde avec le roi et la reine de Pologne, le 17 décembre 1746, Bruhl y reçut, le 19, les importantes lettres et dépêches, dont Maurice et Loss avaient chargé le comte Vitzthum. Le premier ministre en accusa réception, le 20, et informa Loss, le 22, de l'arrivée de Marie -Josèphe qui, voyageant avec sa soeur, avait quitté Varsovie quelques jours après ses parents.

„Rien n'empêchera donc," conclut Bruhl, „que la future dauphine soit rendue à Strasbourg avant la fin de janvier ou le 1er, ou le 2 février au plus tard."

Loss, nommé ambassadeur extraordinaire, reçut par le même courrier, ses nouvelles lettres de créance; son brevet de ministre de cabinet, et les insignes de l'ordre de l'aigle blanc, distinction que Maurice, comme nous savons, avait hautement approuvée d'avance.

Auguste III décora le marquis des Issarts du même ordre et fit remettre au marquis d'Argenson un beau service en porcelaine de Saxe. Le marquis n'oublie pas, dans ses mémoires, de parler de ce cadeau qui fut la

128 NOCWJ RT FR8TIKS.

réponse à la galanterie que Louis XV avait faite au comte de Bruhl, en lui envoyant de magnifiques Gobelins J).

Ces politesses échangées, on se préparait à Dresde à recevoir le duc de Richelieu avec tous les honneurs dûs à son rang.

Des Issarts, un peu contrarié d'abord d'avoir été relégué au second plan, avait pris son parti. Il ne manqua cependant pas de relever, dans un billet adressé au comte Bruhl, „que le roi de France, n'ayant pas jugé suffisant son caractère d'ambassadeur et sa charge de chef de la noblesse de Provence, pour lui laisser seul l'honneur de la représentation, avait choisi le seigneur le plus distingué et le plus décoré de son royaume pour une occasion aussi auguste."

Loss avait fait des insinuations semblables, dans les termes suivants: f

Les politesses que l'on fera au duc do Richelieu feront beaucoup d'impression sur son esprit; il a de la vanité; en le flattant et en applaudissant à ses magnificences, on le gagne aisément puisqu'il se pique de passer pour un deB plus magnifiques seigneurs du royaume. Outre cela il est grand et fin courtisan "»).

>) Ces tapisseries, que Bruhl céda k son maître, représentent les douze mois d'après les dessins de maîtres Néerlandais. Retrouvés il y a quelques années dans le garde-meuble du château de Dresde, ces magnifiques Gobelins décorent en ce moment la salle à manger de S. M. le roi de Saxe.

») Dépêche du 1" décembre 1746.

„Lb pétard a sauté!" 129

On n'oublia pas ces bons conseils à Dresde, et, rassuré, quant à l'étiquette, par les lettres de Maurice, on finit par attendre avec impatience l'ambassadeur français. Sachant que Richelieu avait quitté Paris le 9, la cour de Dresde, où il était annoncé pour le 20, commençait déjà à s'inquiéter; on craignait que les hussards ne lui eussent joué un mauvais tour, malgré le soin qu'avait pris Loss de lui procurer des passe - ports et des sauf- conduits autrichiens. Le duc arriva cependant sain et sauf, le 25 au soir, et on l'installa, avec sa nombreuse suite, dans un palais du roi1). Les mauvaises routes seules avaient ralenti son voyage.

Le favori de Louis XV réservait au premier-ministre de Saxe une agréable surprise:

„ J'ai une double mission," dit Richelieu au comte de Bruhl, le lendemain de son arrivée ; „la mission ostensible d'amener la dauphine, et la mission secrète de vous déclarer que nous songeons sérieusement aux moyens de mettre fin à la présente guerre ; le roi de France, mu par une confiance sans bornes dans la droiture et dans l'équité du roi de Pologne, désirerait que Sa Majesté voulût se charger d'amener, par ses bons offices, un arrangement direct entre les cours de France et d'Autriche."

') Ce palais, qui n'existe plus, se trouvait sur lo même emplacement que celui dans lequel les chambres saxonnes tiennent aujourd'hui leurs séances.

130 Nocks KT WC8TDJ8.

La matière fut „amplement épluchée," comme dit Bruhl. ,,Le roi," répondit ce ministre, „se chargera volontiers de la médiation, pourvu que Sa Majesté très-chrétienne veuille bien nous faire savoir son dernier mot. Nous n'abuserons pas de cette confidence, mais nous nous en servirons, à Vienne, sans dire que c'est de vous que viennent les ouvertures. Nous les représenterons, au contraire, comme venant de nous, comme un plan d'accommodement que, dans l'intérêt de l'Europe, la Saxe proposerait, afin d'amener une explication, jusqu'ici impossible, personne ne voulant parler le premier/'

Richelieu goûta fort l'idée; il promit de demander des instructions plus précises, c'est-à-dire le dernier mot de la France, et exprima la plus grande satisfaction des bonnes dispositions dans lesquelles il avait trouvé la cour de Saxe. Le lendemain, le 27 décembre, jour laborieux pour les ambassadeurs de France à Dresde et pour la chancellerie du comte Bruhl, Richelieu expédia son premier courrier qui arriva à Paris le 3 janvier 1747. Bruhl en profita pour informer Loss de l'entretien de la veille, le- chargeant d'appuyer Richelieu et d'insinuer qu'au reçu des instructions demandées par le duc, la cour de Saxe inviterait l'Autriche à envoyer, à son tour, un négociateur à Dresde.

Bruhl communiqua la minute de cette dépêche au duc, avec ce billet:

„Lk pétarp a saut*!" 131

Monsieur, étant convenu avec Votre Excellence que je lui communiquerais ce que j'allais écrire à M. le comte de Loss,. au sujet de notre entretien d'hier au soir, j'ai l'honneur d'en joindre l'ébauche, vous priant, Monsieur, de me faire savoir si vous en êtes content, ou ce que

Votre Excellence souhaiterait d'y voir changé

Bruhl.

Nous ne transcrivons pas la dépêche saxonne; l'entretien du 26 a été résumé plus clairement dans la lettre olographe que Richelieu adressa à Bruhl', et que nous reproduisons:

(Dresde), le 27 décembre 1746

Monsieur,

Je viens de lire avec grand plaisir le projet de dépêche que Votre Excellence veut bien écrire à M. le comte de Loss, sur la conversation que nous avons eue hier au soir ensemble, qui renferme parfaitement l'esprit de tout ce que nous avons dit; j'avoue cependant à Votre Excellence que l'on pourrait inférer des termes de sa dépèche, que je lui ai proposé formellement une médiation.

Je dois observer à Votre Excellence que je lui ai expliqué seulement les sentiments du Roi, mon maître, avec toute la force dont j'étais capablç, aussi bien que la confiance que ma cour a dans la personne de Sa Majesté Polonaise et de Votre Excellence, et combien le Roi, mon maître, serait aise de la voir croître dé jour en jour et confirmée par des effets solides.

') Voyez l'annexe No. IV, deux lettres du duc de Richelieu au comte de Bruhl, sur le même sujet.

132 NOCRS «T FRBTTRB.

Ces sentiments du Roi, mon maître, que je connais parfaitement, et que je suis chargé de vous rendre, ne me permettent pas de douter de la sensibilité que le Roi aura en voyant les dispositions où est Sa Majesté Polonaise de seconder ses intentions pacifiques, et me fait espérer que la manière dont Votre Excellence a proposé de savoir secrètement et dans la plus grande confiance, les dernières volontés de notre oour et de celle de Vienne, pour se servir de son crédit dans l'une et l'autre cour pour les rapprocher et parvenir à leur reconciliation commune, sera bien agréable et aura même les plus heureuses suites, et que l'on prendra en même temps les mesures nécessaires pour continuer la négociation, à Paris et ici, et empêcher que la cour de Vienne ne puisse abuser des bonnes intentions de Sa Majesté Polonaise, pour détruire l'ouvrage de la paix, au lieu de l'avancer, tous les termes et toutes les démarches étant d'une délicatesse où la confiance dans Sa Majesté Polonaise et Votre Excellence peut seule rassurer. Je supplie Votre Excellence de me pardonner cette observation sur la dépêche dont elle m'envoie copie. J'attendrai) pour faire partir mon courrier, le paquet dont elle me fait l'honneur de me parler, avec la dépêche, comme j'espère qu'elle voudra bien la faire, et je la supplie de me croire avec les sentiments les plus distingués, Monsieur, de Votre Excellence le très -humble et très -obéissant serviteur

le duc de Richelieu.

Ce billet fut annexé à l'expédition du comte de Bruhl. On était encore à la préparer, lorsqu'on apporte au premier ministre les dépêches de Loss du

„Lk pêtabd a sauté ! " 133

1 5, rendant compte de l'entretien que ce diplomate avait eu avec d'Argenson le 14 décembre1). Bruhl en prit connaissance, et ajouta à sa dépêche, approuvée et amendée par Richelieu, le post-scriptum suivant2):

Quoique les dépêches de Votre Excellence des 14 et 15, arrivées par l'ordinaire d'hier, mais dont je n'ai vu le déchiffrement que ce matin, contiennent déjà une sorte d'explication de la France, je n'ai cependant rien voulu changer à mon autre apostille, concernant l'entretien que j'eus hier au soir avec M. le duc de Richelieu, vu que, comme c'est lui-même qui y a donné lieu, je crois devoir laisser aller cette négociation comme il l'a entamée, dans l'espérance que cela pourra peut-être conduire à une explication plus particulière. En attendant, je ferai aussi l'usage convenable à la cour de Vienne, de ce que Votre Excellence m'a mandé des insinuations que le marquis d'Argenson vous a faites.

Voici, du reste, une réponse au comte de Saxe. N'ayant point de chiffre avec lui, ou, si même j'en avais, cette manière de correspondre pouvant donner lieu à toute sorte de soupçons, j'ai cru le plus expédient de vous envoyer, comme je fais, ma réponse dans une feuille chiffrée, laissant aux soins de Votre Excellence de quelle manière Elle pourra lui communiquer, en toute sûreté, le contenu, qui servira en même temps d'information pour la propre direction de Votre Excellence.

') Voyez page 119.

«) Pont - scriptum secundum à S. E. le comte de Loss k Paris, en date de Dresde, 27 décembre 1746.

134 Noces et febtdib.

Nous ne pouvons nous dispenser de transcrire également cette feuille toute en chiffres, devant servir de réponse à la dernière lettre du comte de Saxe, du 10 décembre *), feuille non signée qui renferme évidemment la pensée intime du comte de Bruhl :

Me voici entièrement rassuré sur les inquiétudes que Votre Excellence m'avait données de son amitié. Elle n'aurait pu me donner une marque plus convaincante de sa bienveillance, de sa bonté et de sa confiance, qu'en m'honorant de sa lettre du 10 d. c. que M. de Vicedom*) m'a apportée et dont la lecture a donné une satisfaction infinie au Roi qui m'a ordonné de vous remercier, Monseigneur, de la peine que Votre Excellence a prise de tracer un tableau si exact de la vraie situation des affaires en France. Elle est assez fâcheuse (cette situation), pour nous qui souhaiterions la paix et qu'on vît plus clair sur le sujet du roi de Prusse.

Je ne saurais que fort applaudir à la sage conduite que Votre Excellence tient dans le degré de gloire et de confiance qu'Elle s'est acquises; seulement soubaiteraisje que, comme Votre Excèllenec compare la négociation d'un accommodement à un pétard, Elle voulût le charger et l'allumer, pendant que je tacherais de Lui procurer tout le canevas nécessaire à l'obtien du but dont il s'agit, pourvu que Votre Excellence pût me dire à quoi les désirs de la France se borneraient. L'ouverture que M. le marquis d'Argenson a faite en dernier lieu à M. le

•) Voyez pape 107.

") A cette époque, les comtes Vitzthum signaient encore, en français : Vicedom.

„Lb pétard a sauté!"

comte de Loss est encore trop vague, et le traité de Dresde, qu'on veut mêler dans cette négociation, n'y est aucunement nécessaire. Nous ferons cependant usage de ces ouvertures à la cour de Vienne, pour frayer toujours, peu à peu, le chemin à des explications ultérieures. Ce qui abrégerait infiniment cette importante et délicate négociation, serait que le roi très-chrétien, en nous faisant confidence de son dernier mot, relativement à un accommodement, autorisât en même temps soit le marquis des Issarts, soit tel autre qu'on voudrait choisir à cet effet et qui fût ici, à pouvoir d'abord conclure avec un plénipotentiaire autrichien; supposé, comme nous l'espérons, que la France fût modérée, qu'elle laissât le roi de Prusse hors du jeu, et que nous pussions accorder les deux partis.

Je remercie d'ailleurs très -humblement Votre Excellence de la manière dont Elle a su désabuser M. le duc de Richelieu sur le soupçon qu'il avait conçu , comme si nous avions personnellement quelque chose contre son envoi. Aussi me flatté -je qu'il en est actuellement entièrement guéri et qu'il est content de sa réception et de son traitement ici. Toujours l'est -il infiniment, comme tous ceux de sa suite, de la princesse, future dauphin e, qu'ils trouvent tous plus jolie et plus spirituelle qu'ils ne l'ont attendu.

Pour ce qui est enfin de M. le comte de Friesen, le roi consent qu'il soit employé en France, suivant que Votre Excellence le trouvera convenable, sans qu'il sorte pour cela du service de Saxe et Sa Majesté se réserve de l'y appeler toutes les fois qu'Elle le trouvera à propos . . .

A Dresde, ce 27 décembre 1746.

136 ' NoCKfl ET FESTINS.

Richelieu, en effet, se montra fort content et de la dauphine, et de sa réception à Dresde ; témoin le billet suivant qu'il adressa à Loss :

J'ai été enchanté de M* la dauphine et n'osais pas m'imaginer la trouver comme je l'ai vue ; j'en ai rendiu un compte au Roi, qui, sûrement, lui fera grand plaisir. Je suis sûr que toute la France en aura beaucoup aussi, et qu'on ne s'attend pas à lui trouver tant de grâce et une figure aussi aimable.

J'ai été reçu ici avec une magnificence et une distinction si grandes, que je ne puis assez dire combien le Roi doit être sensible à ces distinctions singulières que Sa Majesté Polonaise veut bien faire à son ambassadeur

En transmettant ce billet à Bruhl, Loss ajoute :

Le duc s'est non seulement exprimé dans ces termes dans ses dépêches à M. le marquis d'Argenson, que j'ai lueB en original, mais le Roi très-chrétien m'a fait l'honneur de me dire que, dans la lettre particulière que ce ministre ') lui avait écrite de sa propre main, il lui avait dépeint le caractère, les belles qualités et la figure aimable de Me la dauphine d'une manière qui lui avait fait un très -grand plaisir. Sa Majesté s'est entretenue longtemps avec moi à son lever et, le soir, à son grand couvert, sur cette agréable matière. La seule chose que le duc de Richelieu prétend avoir remarquée, est que M" la dauphine ne s'expliquerait pas encore avec assez de facilité dans la langue française. J'ai dit à Sa Majesté que cette difficulté pouvait provenir d'un peu de timidité, et

>) Richelieu.

„Lb pétard a sautk!" 137

Sa Majesté m'a répondu que rien ne serait si aisé qu'à remédier à ce petit défaut, et que l'usage lui ferait bientôt apprendre ce qui lui manquait encore à cet égard, i)

On se méfie toujours un peu des éloges officiels en pareil cas; cependant Richelieu les avait confirmés dans une lettre toute intime, que Loss se procura, pour l'envoyer à Bruhl, avec le billet suivant:

Monseigneur,

M. le marquis d'Argenson vient de m'envoyer dans l'instant le courrier qu'il envoie à Dresde. J'en profite pour faire venir mes dépêches à Votre Excellence et, en ayant averti M. le maréchal de Saxe qui revenait justement do Versailles, il m'a donné la lettre ci -jointe pour le Roi. Ce maréchal m'a remis, en même temps, une lettre de M. le duc de Richelieu que ce dernier lui a écrite de Dresde, pour que Votre Excellence la puisse montrer au Roi, mais il vous prie, Monseigneur, de ne point dire à M. le duc de Richelieu qu'il vous l'a envoyée

Paris, ce 6 janvier 1747, T

.Loss.

A 6 heures du soir.

D est probable que Richelieu n'aurait pas écrit avec le même entrain et le même abandon, s'il avait pu se douter de l'usage que Maurice ferait de sa lettre. Quoiqu'il en soit, nous croyons y retrouver la vérité vraie, quant à l'impression que les grosses lèvres fraîches el

•) Dépêche du comto Lom, dn 6 janvier 1747.

NOCKB FT KE8T1NB.

tes yeux du monde les /dus vifs et /es plus spirituels de Marie -Josèphe avaient produite sur ce connaisseur expérimenté :

Le duc de Richelieu au maréchal de Saxe.

A Dresde, le 27 décembre 1746.

Je crois, Monsieur, devoir vous faire part et de la bonne réception «pie j'ai eue ici, et de la joie que j'ai eue d'y voir M° la Dauphine, telle que M. le comte de Friesen nous l'avait dépeinte et non pas telle que le portrait que le Roi en avait reçu nous en pouvait faire juger. Le Roi et la Reine do Pologne ont exigé que je n'en dise pas trop, mais j'ai beaucoup de peine à leur obéir, et je crois devoir vous «lire que je l'ai trouvée réellement charmante ; ce n'est point du tout cependant une beauté, mais c'est toutes les grâces imaginables: un gros nez, de grosses lèvres fraîches, les yeux du monde les plus vifs et les plus spirituels, et enfin, je vous aussure (pie s'il y avait de pareilles à l'opéra il y aurait presse à y mettre l'enchère. Je ne vous dis rien de trop, mais je n'eu dis pas tant aux autres. Je n'ai d'ailleurs trouvé aucune trace tle ce qui lit la matière de notre dernière conversation '). J'ai lieu de croire que j'avais deviné ce qui s'était passé, dont je n'ai pas fait le moindre semblant. Rien n'égale d'ailleurs la magnificence dont j'ai été reçu et dont je suis traité dans le plus beau palais du monde. Souffrez que la reconnaissance en aille jusqu'à vous, en vous re-

■) Voyct (pngo 107) la lettre <k Maurice qui avait dit à Richelieu que l'ou avait tâché de détourner sou ambassade.

„Le PÉTABI» A SAUTÉ!"

nouvellant les assurances de rattachement inviolable avec lequel j'ai l'honneur d'être votre très-huinblc et très- obéissant serviteur

le duc de Richelieu.

Voici enfin la lettre que Maurice, le 6 janvier, confia à Loss pour le roi Auguste :

g1RE Versailles, le 6 janvier 1747 •).

M. d'Argenson, des affaires étrangères, vient de me dire qu'il partait dans l'instant un courrier pour M. le duc de Richelieu ; je profite de son départ pour répondre h la lettre que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'écrire le 28 du passé.

M. le duc de Richelieu a t'ait un portrait très -avantageux de Mc la dauphine future. Le roi en est trèscontent, ainsi que M. le dauphin. C'est l'affaire la plus intéressante pour le moment présent; et l'on ne songe

non plus à la Provence que si elle était en Chine

. . M. le duc de Richelieu trouve que la princesse Josèphe ne parle pas parfaitement le français; „ c'est un défaut," ajoute- 1- il, „qui se réparera du reste/4 D'ailleurs il est enchanté d'elle et de la manière dont il a été reçu en Saxe. Il fait un portrait admirable de la magnificence qui brille dans la cour de Votre Majesté, des bontés que Vous lui avez marquées, Sire, et de celles de la reine à qui il a trouvé beaucoup d'esprit et de bonté. Il m'a écrit on particulier que si la princesse était une fille du commun elle serait fêtée. C'est, selon moi, dans notre langage, la plus grande

l) Maurice, par megarde, date cette lettre du 6 janvier 174«; ou voit par le contenu, qu'elle fut écrite le 6 janvier 1747.

140 NoCBS ET FESTINS.

louange que l'on puisse donner. Il y a là -bas avec lui un certain M. de Volvire ») de qui j'ai vu une lettre entre les mains de M. Binet, le premier valet de chambre de M. le dauphin, et qui est un homme de considération ici. Ce M. de Volvire fait un portrait de la princesse Josèphe qui est fort au mieux et la loue autant sur sa figure que sur son discernement et sur des observations fines qu'il a faites sur son discernement.

Le départ du courrier m'empêche de faire cette lettre plus longue. Votre Majesté agréera avec bonté les assurances du très-profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre Majesté le très-humble, très-obéissant, très -fidèle et très -soumis serviteur et sujet

M. de Saxe.

Après avoir expédié son premier courrier, Richelieu, durant son court séjour à Dresde, laissa dormir la haute politique pour se vouer entièrement aux devoirs et aux déboires que lui imposait sa mission ostensible. Il fit la conquête de tout le monde, à commencer par le roi et la reine, et remplit son mandat si scrupuleusement, qu'il ne dédaigna pas d'écrire lui-même à Bruhl, pour lui recommander le tailleur envoyé par la duchesse

») Le marquis de Volvire, brigadier, était venu à Dresde arec le duc do Richelieu; il eBt possible qu'on ait estropié" le nom do ce gcntil'homnie dans nos dossiers. Maurice écrit: Wolcir; il veut parler do l'officier qui, avec le comte de Panlmy, fils du marquis d'Argenson, et le comte do Lally, brigadier, fut attaché k l'ambassade do Richelieu. M. de Volvire mourut de la petite vérole, pendant le voyage.

„Llî PÉTA1W A SAUTÉ!

de Lauraguais pour prendre la mesure de la dauphine. Richelieu, dans ce même billet, soumit aussi au premier-ministre, quelques questions secrètes auxquelles la comtesse de Marti nitz, la gouvernante, ou, comme on disait alors, Vaya de Marie-Josèphe, répondit consciencieusement.

Nous insérons quelques-unes de ces réponses pour donner une idée des habitudes et des goiits dans lesquelles la jeune princesse avait été élevée :

3. La boisson ordinaire est de l'eau fraîclie de fontaine; à dîner, de la bière et après, du vin de Moselle avec de l'eau. Elle n'aime point à prendre du chocolat. Pour le vin de France, elle boit volontiers du vin de Bourgogne.

4. Pour le déjeûner, du thé vert, quelquefois du café au lait, rarement de la soupe. Pour le goûter, rien du tout.

5. Elle se sert d'une couverture de plumes, cousue par- ci par- là') en hiver; en été, d'une couverture fort légère.

6. Elle mange de tout, mais plus volontiers des viandes qui ne sont pas trop substantielles. Pour les habillements) elle aime les couleurs sombres.

7. Elle lit toute sorte de livres pieux et des livres d'histoire; pour se divertir, des comédies; elle joue du clavecin.

•) Capitonnée.

NOCKS KT FFST1S».

8. De ce qu'on l'entretient, lui est agréable, rien ne lui est odieux, ce qui est véritable »).

îh Elle a eu la petite vérole, la rougeole, la petite vérole volante; elle n'est point sujette aux rhumes, ni aux fluxions.

Le tailleur qui avait eu l'honneur d'être recommandé au premier-ministre dans un billet autographe de l'ambassadeur de France, revint à Paris, enchanté de sa nouvelle cliente et de son voyage. Loss dit, en annonçant le retour de cet important personnage :

„I1 ne cesse de prôner la figure et les grâces de M* la dauphine et de rendre bon témoignage de sa taille. Il a aussi apporté une boucle de ses cheveux qu'on a trouvés de la plus belle couleur du monde. II se loue du reste infiniment des grâces qu'il a remues, et parle beaucoup des magnificences de notre cour, disant que c'est un paradis en comparaison de celle d'Espagne où il avait été, il y a deux ans, pour prendre mesure à feu M° la dauphine"*).

La nouvelle année fut inaugurée à Dresde par la signature des articles du contrat3). Le comte de Bruhl •fut le seul plénipotentiaire de Saxe; le duc de Richelieu et le marquis des Issarts signèrent pour la France.

') Réponse à ln question ainsi posée par Richelieu: „ Enfin ce qui loi est agréatde et des cliones qu'il faut écarter et éviter?" La comtesse veut dire: tout irtmuxe et elle aime la franchise.

*) Dépêche du comte de Los», du 12 janvier 1747.

J) Voyez l'annexe No. I.

„Lk pétard a sauté!" 143

Le 7 janvier, à dix heures et demie du mntin, les deux ambassadeurs eurent leurs audiences solennelles pour la demande. Le roi les reçut seul d'abord; ils furent conduits ensuite chez la reine, où Marie-Josèphe se trouvait, enfin, chez les princes et les princesses.

On conserve encore d'anciennes gravures représentant le cortège du duc de Richelieu. L'ambassadeur n'avait pas amené pour rien une suite de quatre -vingt, personnes; il ne négligea rien pour éblouir la bonne ville de Dresde par ses magnificences. Le soir après la demande, le duc donna, entre autres, une fête somptueuse: . on jeta de l'argent au peuple, et le vin blanc et le vin rouge coulèrent à Ilots des fontaines que Richelieu, qui possédait le secret de se rendre populaire, avait fait construire sur les places publiques 1).

Le mariage par procuration fut béni par le nonce, le 10 janvier, à six heures du soir; le prince électoral représenta le dauphin. Après la bénédiction nuptiale, à la table de cérémonie, Marie-Josèphe jouit pour la première fois des honneurs 'dûs a une princesse étrangère ; les écuyers tranchants firent l'essai pour elle, comme pour ses parents, et lui servirent à boire et à manger avec le cérémonial réservé aux têtes couronnées; seule enfin, avec le roi et la reine, elle eut le privilège de se laver les mains avant et après le repas, tandis que l'étiquette

') Voyez l'annexe No. II.

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