‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 32 sur 103 · NOCM ET FR8TINS · texte numérisé non relu

NOCM ET FR8TINS

n'accordait à ses frères et soeurs que la serviette mouillée au bout.

La gravite* avec laquelle on exécutait ces formalités et l'importance qu'on y attachait sont des traits caractéristiques de l'époque.

Le dîner fut suivi du bal de cérémonie avec la fameuse danse aux flambeaux qui intrigua Louis XV, au point qu'il en demanda la description au maréchal de Saxe

Le 13 janvier enfin, las de toutes ces fêtes, on songea aux fatigues du long voyage que la jeune princesse allait entreprendre le lendemain. Nous avons devant nous un journal de ce voyage2) et de nombreuses lettres, expédiées de chaque étape, tant par le prince Lubomirski, porte- épée de la couronne faisant fonction de grand-maitre , que par d'autres personnes de la suite. Ces lettres, quelque précieuses qu'elles fussent pour les parents, ne valaient guère les frais des courriers. Tout se passa sans accident; des galas et des fêtes

•) La danse aux flambeaux était nne marche ou procession qni s'exécutait an son de» trompettes et de» timbales; les personnages les pins haut pinces ouvraient la marche deux à deux, tenant à la main des flambeaux; la fiancée faisait un tour de salle avec chaque parent à tour de rôle. La cérémonie finissait par un menuet, que Marie-Josèphe dansa avec lo soi, son père.

*) C'était nne entreprise qu'un voyage pareil; la suite était si nombreuse, qu'il fallut, pour la transporter, deux cont quarante huit chevaux de poste à chaque relai.

„Lb rBTAIW A SAUTÉ!" 145

attendaient la dauphine à chaque station ; car tous les princes, dont on traversa les domaines, s'empressèrent de lui faire leur cour. 4

Partie de Dresde le 14, Marie-Josèphe prit le chemin de Hubertsburg, Leipzig, Merseburg, Eisenach, Grunberg, Friedberg, etc.; elle fit son entrée à Francfort, le 23, comme partout „au bruit du canon, et avec étendards et trompettes." L'empereur François, bien que l'Autriche fût en guerre avec la France, avait eu la galanterie de prévenir la ville impériale; le magistrat reçut Marie-Josèphe avec tous les honneurs dus à son rang et vint lui offrir une toilette en argent. De Francfort la dauphine passa successivement par Darmstadt, Heidelberg, Bruchsal, Durlach et Bade; le 27 janvier, elle traversa la forteresse de Kehl et gagna, le même jour, la maison de campagne qu'on lui avait préparée à la frontière et où devait avoir lieu la remise. Marie-Josèphe y trouva sa maison française1) qui l'attendait pour la conduire en triomphe à Strasbourg. Mais avant de parler de son voyage en France, voyons ce qui s'était passé, en attendant, à Paris et à Versailles.

Maurice était revenu à Paris, le 30 décembre; il ne

se montra pas à la cour et garda l'incognito jusqu'au 2 janvier, pour éviter les folies du jour de tan, écrivait-

») Voyez l'annexe No. III, unn extrait de l'État général des officiers de la maison de M«* la dimnhino.

Noces kt festins.

il au comte d'Argenson mais, en vérité, pour avoir le temps de s'aboucher avec Noailles et de s'orienter. Avant de revoir le roi, il tenait à savoir ce que Louis pensait du mémoire du 15 décembre.

Le premier courrier de Richelieu arriva le 3 janvier à Versailles, apportant à Maurice la feuille chiffrée de Bruhl, et à Loss, les instructions que nous connaissons. Loss, que Maurice n'avait guère pu mettre dans le secret de la démarche décisive concertée avec Noailles; Loss, qui ne savait pas à quel point le marquis d'Argenson branlait au manche, alla trouver ce ministre, conformément aux instructions qu'il venait de recevoir2). Ce dernier effort de ramener le marquis d'Argenson aux idées de Bruhl et de Maurice, échoua. Le marquis se montra, comme toujours, méfiant envers l'Autriche et peu enclin à prêter la main à la négociation emmanchée par Richelieu. „ll ne goûta pas l'idée de faire de Dresde le centre de la négociation"*). Il formula, il est vrai, les conditions de paix, un peu plus clairement qu'il ne l'avait fait jusqu'ici, mais, somme toute, Loss fut mécontent, et pria Maurice „de faire peur au secrétaire d'Etat, 'afin de le rendre plus docile, et de lui dire que le public était persuadé que c'était lui, qui, dans

>) Voyez: Lettres et mémoires du maréchal de Saxe, T. IV, p. 301, la lettre au comte d'Argenson, du 27 décembre 1746.

*) Voycx, page 133, les dépêches du comte de Bruhl du 27 décembre 1746. >) Dépêche du comte de Loss, en date de Paris, le 6 janvier 1747.

„Lk pétard a sauté !" 147

des vues particulières, empêchait le roi très-chrétien de se^ prêter à la paix" 1).

En écrivant cela, le 6, Loss ajoute:*,, j'ignore si le - maréchal a déjà fait ces insinuations au marquis." Nous avons raison de croire que le maréchal s'en garda bien. Maurice devait savoir à quoi*s'en tenir; d'Argenson était devenu impossible. Son refus de se prêter aux négociations de Dresde fut peut-être la dernière goutte qui fit déborder le vase ; mais sa chute était décidée. Les courtisans avaient pensé que Maurice était allé bouder à Chambord; ils furent bientôt détrompés. Le pétard du maréchal éclata à Versailles, au milieu des préparatifs pour les fêtes du mariage. Noailles avait fourni la mèche; Maurice y mit le feu. Le 10 janvier, le jour même où les épousailles du dauphin eurent lieu à Dresde, le marquis d'Àrgenson, à sa grande surprise, fut remercié. Ce fut une espèce de coup d'Etat, le coup d'Etat du maréchal de Saxe. Le duc de Luynes en avait eu vent, dès le 9, à Versailles; mais la nouvelle ne transpira à Paris que quelques jours après.

Voici ce que Loss savait, le 12 janvier, de la crise ministérielle :

„M. le marquis d'Argenson m'a rendu, avant- hier, la visite que, selon l'usage, il devait me faire comme ambassadeur extraordinaire. J'en suis bien aise, car le

■) Ibidem.

148 NoCKS KT PFRTIN9.

bruit est général que ce ministre touche au dernier moment de son ministère, et on s'attend d'un moment à l'autre à son déplacement. Les choses sont venues au point qu'il faudra ou que le roi très -chrétien impose silence d'une manière éclatante à ces rumeurs, pour rendre à ce ministre l'autorité qu'il doit avoir dans le poste dont il est revêtu, ou que Sa Majesté effectue ce qu'on débite sur son compte. J'ai lieu de croire que c'est ce qui arrivera, et que le marquis de Puysieux est nommé, et est attendu de Bréda, encore aujourd'hui, pour succéder à l'autre.

Le comte de Maurepas, ministre de la marine et de la maison du roi, avait pour lui „un fort parti" qui désirait le pousser aux affaires étrangères; mais Maurepas ne se souciait guère de quitter le département de la marine. Loss attribue le choix de Puysieux „ aux frères Paris qui ont un crédit infini et font agir M' de Pompadour> leur parente, qui suit aveuglément leurs consiefs." Le fait est que Puysieux était le candidat du maréchal de Saxe, et que ce fut Maurice qui fit agir les frères Paris et la marquise.

Dans un post-scriptum du même jour, Loss annonce le fait accompli de la démission du marquis et un autre événement non moins significatif, la revanche que le maréchal de Saxe avait prise sur le prince de Conti :

M. le maréchal de Saxe m'a confirmé ce que j'ai eu l'honneur de dire à Votre Excellence dans ma lettre, que nous ne perdrions rien au change, en m'assurant que

„Lb pétard a baijtk!" 149

nous pourrions compter plus solidement sur le marquis de Puysicux qui lui avait montré, de tout temps, beaucoup d'attachement pour notre cour, et qui se louait beaucoup des grâces qu'il avait reçues de notre prince royal dont il avait l'honneur d'être connu particulièrement. Comme le nouveau ministre sera vraisemblablement dirigé par les frères Pâris, qui sont les intimes amis du maréchal et avec lesquels je suis aussi fort lié, il y a toute apparence que nous gagnerons à ce changement, bien loin que les intérêts du Roi, notre maître, dussent en souffrir. Le maréchal m'a chargé de dire à Votre Excellence que ce qui vient d'arriver faisait voir que l'on

avait mis le feu au pétard

Ce seigneur vient d'avoir sa revanche sur le prince de Conti. Ce fut hier que le roi très-chrétien dit, àChoisy, au maréchal de Saxe, en présence de toute la cour, qu'ayant rendu des services aussi signalés à l'Etat que le maréchal de Turenne, il était juste qu'il jouît aussi de la môme autorité et des mêmes distinctions, en le déclarant maréchal général des camps et armées de France. Le maréchal, en faisant une profonde révérence au roi, pour le remercier de cette grâce, lui répondit, qu'il souhaitait mourir au service de Sa Majesté, comme le maréchal de Turenne '). Cette nouvelle dignité, qui est l'équivalent de généralissime et qui ne connaît de grade supérieur que celui de connétable de France, supprimé par Louis XIV, donne le pas au maréchal sur tous les

') Le duc de Luynes, en racontant cetto scène dans ses mémoires T. VIII p. 83, ajoute que le roi aurait exhorté Maurice a suivre en tout l'exemple de Turenue, faisant allusion à la conversion de ce dernier. Si le fuit i-bt exact, la réponse de Maurice eut assez piquante.

150 NOCM ET F SATINS.

autres maréchaux de France et le met en droit de commander en chef partout où il se trouve, les princes du sang n'étant même pas exceptés de cette règle et lui étant subordonnés s'ils commandent des armées qui se joignent à la sienne.

La détermination que le roi très -chrétien a prise de récompenser les services du maréchal, en lui donnant une marque si éclatante de sa confiance, est généralement applaudie dans le public. Mais Votre Excellence juge bien que les partisans du prince de Conti ne pensent pas de même, et que ce prince et sa mère sont outres de ce nouvel arrangement.

Le maréchal m'a assuré qu'il ne se doutait pas de ce que le roi très - chrétien allait faire pour lui, en arrivant à Choisy ; il avait même résolu do ne point pousser la chose avec trop de vivacité, pour épargner des embarras au roi très - chrétien qui le traite d'ailleurs avec tant de bonté; Madame de Pompadour n'a pas desservi le maréchal dans cette occasion.

Quatre jours après1), au moment de quitter Paris pour aller au-devant de la dauphine, Loss est à même d'ajouter les données suivantes recueillies à Versailles:

Le marquis de Puysieux a accepté le poste de mi- • nistre d'Etat avec le département des affaires étrangères, sous certaines modifications qui le dispensent des fonctions attachées à ce département regardant les provinces

C'est que le marquis de Puysieux aspire

au cordon bleu, et, comme il n'y a que les gens d'épée

') Dépêche du comte Loss, du 16 janvier 1747.

„Lb PÉTARD â 8ACTÉ ! "

qui puissent l'avoir, il ne veut se charger d'aucun emploi de robe

H passe pour un homme de probité, fort appliqué aux affaires, doux et poli, désirant la paix, mais d'une santé un peu délicate.

Le comte de Saint- Séverin, le même qui deux ans après représenta la France au congrès d' Aix-la-Chapelle, devait remplacer Puysieux à Breda. Loss, à qui ce choix déplaisait, mande à Bruhl:

J'ai prié le maréchal de Saxe de tâcher de faire nommer Vaulgrenant à la place de Saint-Sévérin, parce que je me méfie de ce dernier et que je ne le crois pas de nos amis. J'ai eu hier une conversation confidentielle avec les deux frères Paris, messieurs de Monmartel et Duverney dont j'ai été extrêmement satisfait. Ils sont les tout- puissants dans le moment présent et j'ai lieu de me flatter que nous pouvons compter sur eux. Si la cour de Vienne désire sincèrement la paix, et qu'elle veut s'en expliquer à nous sur les conditions, et entamer sérieusement une négociation avec la France par notre canal, je ne désespère pas de m' ouvrir un chemin qui puisse conduire à cette fin. Les conférences de Breda languissent

H n'y a eu que M. d'Argenson qui ait ignoré l'orage qui le menaçait, jusqu'au moment où il reçut la lettre, écrite de la propre main du roi très-chrétien, par laquelle Sa Majesté lui annonçait sa démission.

Ces extraits, selon nous, renferment le fin mot sur la disgrâce du marquis d'Argenson. Ni le duc de Luy-

152 NoCBS HT KBSTIN8.

nés J), ni d'Argenson lui-même2), ne paraissent avoir • eu le plus léger soupçon de la main qui avait fait agir le duc de Noailles, M* de Pompadour et les frères Paris. Loss môme ne sut pas, ou du moins ne dit pas en toutes lettres, que le maréchal de Saxe renversa d'Argenson. Mais, peut-il y avoir un doute à cet égard? Ce ne fut pas pour son insuffisance en général, que le marquis d'Argenson fut renversé, ni pour avoir oublié, un jour d'ouvrir les dépêches de Gènes3); ce fut parce qu'il s'était entêté dans un faux système, dans un système que désapprouvait Maurice de Saxe qui, en ce moment, gouvernait la France. Rapprochons les dates pour constater le rôle que Maurice joua dans cette crise:

le 27 novembre, il reçoit de Bruhl l'avis, que l'on accuse à Vienne les frères d'Argenson et leur faux système d'empêcher tout accommodement ;

le 1er décembre, Maurice répond : „la cour de Vienne pourrait bien avoir raison";

le 9, Richelieu quitte Paris muni d'instructions secrètes, conformes aux voeux de Bruhl ;

le 10, Maurice écrit: „Les frères d'Argenson branlent au manche ; je prépare un pétard, pour nous en débarrasser";

le 15, à l'instigation de Maurice, le duc de

') Mémoires du due de I.uyne». T. VIII, p. 80.

'■>) Mémoires du niarquiB d'Argenson. T. III, p. 149.

V Mémoire* du due de Luyue». T. VIII, p. 81.

„ LB l'ÉTAHD A BAUTÉ!"

Noailles demande au roi le renvoi du marquis d'Argenson ;

le 3 janvier 1747, Maurice apprend que la Saxe se charge de la médiation, proposée par Richelieu, mais desapprouvée par d'Argenson;

le 10, Louis XV écrit à son ministre pour lui annoncer sa disgrâce; et

le 12, le portefeuille des affaires étrangères est confié à un ami du maréchal de Saxe.

Le même jour le roi confère à Maurice le plus haut grade qu'il puisse lui donner, puisqu'il n'est pas en son pouvoir de le faire connétable de France; et l'oncle de la dauphine, sûr maintenant de l'avenir, et comblé d'honneurs, est porté au faite du pouvoir, sans avoir à se préoccuper désormais, ni des tracasseries de ce peuple de cour qu'il méprise, ni même des intrigues que les princes du sang pourraient tramer contre lui dans l'ombre des

petits cabinets 1).

•) Noua 'donnons, comme preuve de la victoire que Maurice avait remportée sur le parti de la reine, la lettre inédite que le roi Stanislas, père de cette priucesse, adressa à Maurice, le 9 janvier. Il fallait bien que tout lui cédât, comme disait Louis XV:

„ Puis -je, mon très-cher Maréchal, commencer l'année sous des auspices plus favorables que ceux qui m'assurent la continuation de votre précieuse amitié? C'est un de mes sensibles désirs accomplis. Il ne me reste, pour ma satisfaction particulière, à souhaiter que de vous savoir toujours aussi parfaitement content que vous le méritez. Je ne saurais finir cette lettre saus toucher au noeud qui nous donne do nouveaux liens a rendre

Noces k r festins.

Aussi sa joie est-elle grande; son triomphe éclate dans les lettres qu'il écrit à Bruhl pour l'informer de ces événements:

A Versailles, le 24 janvier 1747.

Hé bien! mon cher comte, le pétard a sauté. M. de Puysieux est arrivé; il a la fièvre; je ne l'ai vu qu'un moment, le jour de son arrivée. Il est attaché au princo royal et m'a toujours paru dévoué au roi. On voulait d'abord envoyer Saint -Sévérin à Bréda. J'ai tâché de faire changer cette disposition et je crois que vous n'en serez pas fâché »). On y envoie un homme de troisième ordre, en attendant mieux. Dès que l'on pourra parler affaire à M. de Puysieux, qui est mon ' ami intime, je lui parlerai. On calcule ici tous les moments de l'arrivée de Me la dauphino et l'on fait des préparatifs dans tout le château; j'ai les oreilles rompues de coups de hache et de marteau. Le roi m'a demandé ce que c'était que cette danse de flambeaux, c'est-à-dire le Fackeltanz. Il a été curieux aussi de savoir pourquoi la princesse était partie toute seule dans un carrosse de Dresde. Je n'ai pu lui donner de bonne raison de cela, et j'ai dit que c'était l'étiquette. On ne songe et l'on ne parle ici que de ce mariage. Le roi me dit l'autre jour que le Père

notre amitié indissoluble, qui est l'alliance des deux augustes maisons par le mariage de M. le Dauphin. Cet heureux événement donne un nouveau titre à mou attachement pour vous, si bien que je suis, par toutes les raisons, inviolablement et de tout mon coeur, votre très - affectionné cousin A Luneville, le 9 de janvier 1747. Stanislas Roi."

') Voyez, page lôl, la dépêche de Loss, du 16 janvier.

„Lk pétard a haut*!" 155

Guarini avait écrit au Père Pérusseau, et me fit quelques questions sur le Père Guarini ; j'ai cherché depuis le Père Pérusseau, mais je n'ai pu le joindre.

Je vous fais mon compliment sur la charge de premier ministre. Vous l'aviez depuis longtemps, mais vous ne vouliez pas en convenir. Pour moi, l'on m'a fait maréchalgénéral des camps et armées, ce qui veut dire en allemand General- Veld- Murschall. Cela me fait le premier général du royaume et au-dessus de tous les maréchaux de France. Quant au militaire je ne puis monter plus haut, oder es tvird haïsbrechende Arbeit daruus l).

Je voudrais à cette heure *que la paix vînt bien vite, pour m'en retirer avec honneur. Adieu mon cher comte, ma chère Excellence. Je vous écris sans compliments; soyez persuadé de mon attachement pour vous.

M. de Saxe.

Je vous prie de présenter mes profonds respects au roi et à la reine. Je partirai dans peu de jours pour aller au-devant de M0 la Dauphine. Loss doit l'avoir joint aujourd'hui à Heidelberg*).

Nous ajoutons à cette lettre celle du 30, qui n'en est que le complément:

A Paris, le 30 janvier 1747.

M. de Puysieux, ministre des affaires étrangères, a la petite vérole, et l'on craint boaucoup^our lui ; ce serait

') Ou bien je me casserai le cou.

*) Uu extrait de cette lettre a été publié. Voyez: „Die Geheimnisse des sachaischcn Cabinet*," T. I, p. 146.

uno perte pour le pays, pour l'Etat, pour nous, en Saxe, et, en particulier, pour moi, car il est mon ami, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire par ma précédente. M. Du Theil part après -demain pour Brcda'); je compte partir demain pour aller au-devant de M° la Dauphinc. Nous avons remporté un avantage en Provence; on a fait prisonniers quatre bataillons autrichiens dans une petite ville, et les corps que les ennemis avaient poussés en avant se sont repliés sur Jours troupes. Les Français, joints aux Espagnols, marchent aux Autrichiens. Il y aura vraisemblablement une affaire générale entre les deux armées, que je crois fort inutile de hasarder, car ni nous, ni les ennemis ne pouvons subsister dans les environs du Var. Vous connaissez mon attachement pour vous, ainsi je fiuis sans compliment.

M. de Saxe.

Loss, comme Maurice l'annonce dans sa lettre du 24, était en effet allé rejoindre la dauphine „à la dernière couchée qu'elle devait faire en Allemagne;" son intention était de donner à la jeune princesse ,, toutes les connaissances qui pourraient lui être utiles et dont il serait bon qu'elle fut instruite avant son arrivée en France."

Loss quitta Paris, le 19; il rejoignit Marie- Josèphe, le 26, et l'accompagna jusqu'à Versailles.

') M. Du Tlieil était commis au ministère do» affaire» étrangère»; Maurice l'avait fait nommer u lu place du comte Saint -Se vérin , qui d'abord uvait dû remplacer Puyaioux aux conféreuecs de Broda.

„Lb PÉTARD A SATTTÉ!"

Inutile de dire que l'étiquette fut fidèlement observée. Mais, que nous importe aujourd'hui de savoir comment se fit la remise? comment la duchesse de Brancas, la dame d'honneur, présenta le portrait du dauphin à la dauphine, et comment la dame d'atours le lui attacha à la main droite? Cette dame d'atours, on le sait, était la soeur de M6 de Mailly et de M° de Châteauroux, la toute charmante duchesse de Lauraguais 1), qui ne pardonnait pas à Me de Pompadour de lui avoir enlevé le roi. M' de Brancas, sa belle-mère, aurait eu mauvaise grâce à lui prêcher la vertu : elle ne l'avait pas toujours préchée d'exemple, disaient les mauvaises langues. Mais c'était de l'histoire ancienne; et Marie-Josèphe, dans son innocence, ne se douta de rien; grâce à ses quinze ans, elle ne vit que de „ bonnes vieilles" dans ces grandes daines. D'ailleurs M. de la Fare, le chevalier d'honneur que le roi venait de nommer maréchal de France, était là pour veiller aux convenances. Tout se passa comme l'avait réglé M. de Maurepas sur les ordres du roi. Marie-Josèphe partit le 29 janvier de Strasbourg et mit

>) Voici le portrait que Los» fît de M« la duchesse de Lauraguais, deux ans ayant l'arrivée de la dauphine, le 24 janvier 1745:

„A Versailles les fréquentes visites que le roi très-chrétien rend à la duchesse do Lauraguais, depuis son retour à la cour, font un nouveau sujet d'attention pour les courtisans, puisqu'on en infère que cette duchesse entrera dans tous les droits de feu sa soeur la duchesse de ChAteau-

roux H s'en faut de beaucoup que cette nouvelle favorite

ait la beauté de l'autre, mais elle a plus de caquet, plus

d'engouement, plus d'esprit"

158 Noces bt festihs.

douze jours pour aller à Versailles. On lui avait fait quitter le costume polonais et Loss, qui n'oubliait pas de mettre Bruhl au fait des incidents du voyage, fut heureux de pouvoir écrire au ministre :

„EIle est coiffée à la française aujourd'hui; le rouge qu'on lui a mis, va tout au mieux et donne plus d'éclat à son teint. Sa figure est toute charmante, et les acclamations ne cessent pas; elle est adorée de toute sa cour et de tous les Français" l).

Maurice vint à Nangis faire sa cour à Marie -Josèphe. Nous regrettons de n'avoir pu retrouver lu lettre que le maréchal adressa, de Corbeil ou de* Choisy, à la reine de Pologne; peut-être renfermait -elle quelques traits plus piquants que ceux que Loss rapporte dans ses volumineuses dépèches.

Un incident prépara la dauphine à ce qui l'attendait. La scène est à Nangis; nous ignorons si Maurice était déjà arrivé. On était à souper. Un courrier, venu de Versailles, apporte une lettre à la duchesse de Brancas; celle-ci reconnaît l'écriture raide et enfantine du dauphin et, sans la lire, tend la missive à la dauphine. Marie-Josèphe, espérant sans doute y trouver l'expression d'une tendre impatience, l'ouvre avec empressement; mais à peine l'a-t-elle lue qu'elle la laisse tom-

') PoBt-scriptum à la dépêche do Lor», eu date de Strasbourg, le 28 janvier 1747.

L« pétard a saute!"

ber, puis, sans attendre la fin du souper, se lève et va se réfugier dans sa chambre pour y pleurer à son aise.

Cette lettre fatale renfermait des paroles d'amour, il est vrai, mais à 1 adresse d'une autre. Avant de voir • sa seconde femme, le dauphin avait voulu soulager son coeur en protestant à M* de Brancas que rien ne lui ferait oublier sa première épouse.

C'était, il faut l'avouer, un triste début. Cependant Marie - Josèphe sécha ses larmes et la pénible impression qu'elle venait de recevoir ne l'empêcha pas de faire le lenden^ain la conquête du roi, son beau -père, dans la première entrevue qu'elle eut avec lui et le dauphin, sur la grande route, entre Nangis et Corbeil. Elle fut gaie, simple, naturelle, et Louis XV s'amusa des agaceries (c'est le mot de Loss) qu'elle fit au dauphin „pour l'obliger à desserrer les dents et à ne plus la regarder fixement comme il le fit d'abord, sans prendre part à la conversation."

On connaît les petites anecdotes que tous les annalistes de l'époque rapportent et que Loss n'oublie pas dans ses dépêches. Nous ne rappellerons que la réponse de la dauphine à la reine. La reine était accompagnée de ses deux filles, Madame Henriette *) et Madame Adélaïde2). Elle dit, en les présentant à Marie- Josèphe: „ Henriette est sage et prudente; Adélaïde,

>) Née en 1727.

*) Née en 1732.

NofïE8 RT FK8TTMS.

vive et toujours gaie." — „Je prendrai donc conseil de Madame Henriette," répondit la dauphine, „et je me divertirai avec Madame Adélaïde" 1). Ce mot fit fureur et fut prophétique.

Marie-Josèphe avait désarmé toutes les préventions par son ingénuité, jointe à une dignité au-dessus de son âge. Elle passa seule la nuit du 8 à Choisy, et n'arriva que le 9 février, de bonne heure, à Versailles. C'était son jour de noce. Le grand -aumônier, le cardinal deRohan, n'ayant pu quitter Strasbourg à cause d'un accès de goutte, ce fut le coadjuteur qui bénit le» augustes mariés. Il y eut bal paré le soir, mais la dauphine ne dansa pas. Elle avait grandement raison de ménager ses forces. Il lui fallut encore subir le banquet et, après le banquet, la toilette en public; enfin, la mise au Ut, cérémonie terrible, comme l'appelle le maréchal de Saxe dans la lettre que, trois jours après, il adressa au roi, son frère, et dont M. de Weber2) a publié de longs extraits.

») Voici le portrait qne 1c duc de Luyncs trace de Mesdames, le 3 mai

1747 (Mémoires T. VIII, p. 366.) quoique Madame (Henriette)

soit plus figée et plus raisonnable, elle a un caractère doux et complaisant, et, sans être peut-être aussi gaie que M* Adélaïde, elle rit davantage. M» Adélaïde est extrêmement vive; elle ne tient point en place; elle fait en une demi -heuro de temps, beaucoup de choses différentes; elle joue du violon, elle chante, et, malgré cette vivacité, elle est paresseuse en certaines occasions."

a) ton Wehrr: Morilz, Graf v. Saclisen, p. 229.

„LK PÉTAHD A SAOTé!" 161

Nous croyons, pour compléter le tableau, devoir reproduire ici, cette pièce curieuse in extenso-.

gIR£^ A Versailles, le 12 février 1747.

Je n'aurai pas de peine à dire des vérités agréables à Votre Majesté sur le compte de Madame la dauphine, et la renommée me servira de garant. Cette princesse a réussi ici on ne peut mieux ; elle est adorée de tout le monde, et la reine l'aime comme son propre enfant; le roi en est enchanté, et M. le dauphin l'aime avec passion. Elle s'est démêlée de tout ceci avec toute l'adresse imaginable ; je n'ai su que l'admirer. A quinze ans, il n'y a plus d'enfants dans ce monde -ci, à ce qu'on dit; et en vérité elle m'a étonné. Votre Majesté ne saurait croire avec quelle noblesse, quelle présence d'esprit Madame la dauphine s'est conduite; et M. le dauphin paraissait un écolier auprès d'elle. Aucune faiblesse, ni enfanterie n'a paru dans aucune de ses actions, mais une fermeté noble et tranquille a accompagné toutes ses actions ; et certes il y a des moments où il faut toute l'assurance d'une personne formée pour soutenir avec dignité ce rôle. Il y en a un entre autres, qui est celui du lit, où l'on ouvre les rideaux lorsque l'époux et l'épouse ont été mis au lit nuptial, — qui est terrible, car toute la cour est dans la chambre; et le roi me dit, pour rassurer Madame la dauphine, de me tenir auprès d'elle. Elle soutint cela avec une tranquillité qui m'étonna. M. le dauphin se mit la couverture sur le visage, mais ma princesse ne cessa de me parler avec une liberté d'esprit charmante, ne faisant non plus d'attention à ce peuple de cour que s'il n'y avait

162 Noce» bt fksitos.

eu personne dans lu chambre. Je lui dis en l'approchant, que le roi m'avait ordonné de m'approchçr d'elle pour rassurer sa contenance et que cela ne durerait qu'un v petit moment. Elle me dit que je lui faisais plaisir, et je ne l'ai quittée et ne lui ai souhaité la bonne nuit que lorsque ses femmes eurent refermé les rideaux et que la foule fut sortie. Tout le monde sortit avec une espèce de douleur, car cela avait l'air d'un sacrifice, et elle a trouvé le moyen d'intéresser tout le monde pour elle. Votre Majesté rira peut-être de ce que je lui dis là, mais la bénédiction du lit, les prêtres, les bougies, cette pompe brillante, la beauté, la jeunesse de cette princesse, enfin le désir que l'on a qu elle soit heureuse, toutes ces choses ensemble inspirent plus de pensées que de rires. U y avait dans la chambre tous les princes et princesses qui composent cette cour, le roi, la reine, plus de cent femmes couvertes de pierreries et d'habits brillants. C'est un coup d'oeil unique, et je le répète rien n'a plus l'air d'un sacrifice.

Il ne s'est cependant rien passé cette nuit malgré les entreprises de M. le dauphin, et le tout a abouti à se beaucoup tracasser et à ne point dormir.

Voilà les jours de fatigue à peu près passés, et il faut espérer que la tranquillité et le contentement répareront ces fatigues.

M. de Los8 fait un détail fort étendu à M. le comte de Bruhl sur tout ce qui s'est passé, et sur l'affaire de la négociation ; ainsi je ne tomberai pas ici dans une répétition. Votre Majesté aura vu par la lettre que j'ai écrite à la reine et que le précédent courrier de M. de Loss aura

,.LK FÉTARr» A SAVTk!" 163

apportée, ce qui s'est passé à Choisy et à Corbeil '); je n'ai donc rien à ajouter à cette lettre que les assurances du très -profond respect avec lequel je suis et serai toute ma vie, Sire, de Votre Majesté le très-humble, très-obéissant serviteur et sujet

M. de Saxe.

Post- scriptum.

Je rends mille très -humbles grâces à Votre Majesté de l'attention pleine de bonté dont Elle veut bien me donner une marque par la lettre qu'Elle m'a écrite le 29 janvier, sur mon avancement au généralat. Il me toucherait bien plus sensiblement si cette dignité me mettait plus à portée de donner des preuves de mon zèle à Votre Majesté. Je me plais en attendant dans la flatteuse espérance de pouvoir travailler utilement pour la gloire et l'avantage de ma divine princesse et de sa postérité ; ce qui m'est un motif plus intéressant que celui de la simple gloire qui m'a conduit jusqu'à présent.

Avant -hier, comme je travaillais avec M. de Loss et le duc de Richelieu à la grande a/faire que M. de Loss m'a communiquée, le roi me fit appeler. Il était dans la galerie où il y avait appartement II me dit à l'oreille: „ L'affaire est faite: elle est Madame la dauphine, cela s'est passé cet après midi." Je fus au souper, où Madame la dauphine ne mangea point. M. le dauphin me dit qu'elle n'avait pas dîné, et hier elle n'a pas mangé du tout à dîner. C'est la grande fatigue qui en est cause et j'ai dit au roi que, si on ne lui procurait pas du repos, elle tomberait malade. Effectivement je ne sais comment elle a

l) Cette lettre à la reine ne s'est pas retrouvée.

164 Noces st rueras.

pu résister. J'en suis sur les dents de l'avoir suivie. Il fait une chaleur, partout dans les appartements, qu'il y a de quoi en mourir, par la grande quantité do monde et de bougies le soir. Avec cela, ses habits ont été d'un poids que je ne sais comment elle a pu les porter. Ce qu'il y a de plus fatiguant encore, ce sont toutes ces présentations qui ne finissent pas; et elle veut retenir tous les noms, ce qui est un travail d'esprit terrible, sans cesse occupée d'ailleurs de plaire et d'attentions. Cela fait un labeur si considérable que je ne sais pas comment elle y résiste.

Le roi me fit prendre l'autre jour sa jupe qui était sur un canapé pendant que Madame la dauphine était à sa toilette. Elle pesait bien soixante livres. Il n'y a aucune de nos cuirasses qui en pèse autant. Je ne sais pas comment elle a pu tenir huit ou neuf heures sur ses pieds avec ce poids énorme.

M. de Loss fit en effet au comte de Bruhl, un délai/ fort étendu, de tout ce qui s'était passé dans la première nuit et dans la première journée. Avec cette naïveté que notre siècle a perdue, Louis XV lui-même initia Loss, comme Maurice, à toutes les confidences que le dauphin avait faites à son père. Ce que l'ambassadeur de Saxe ne sut pas par le roi, il l'apprit par l'ancienne nourrice du dauphin, Me Dufour, devenue première femme de chambre de la dauphine. Ces dépêches du 10 et du 11 février, auxquelles Maurice se réfère, coulent de source, et leur gravité drolatique ne laisse

„Lk pétard a sauté ! "

rien à désirer; mais nous n'osons pas les publier la réponse du comte de Bruhl en fera deviner le contenu :

„Le courrier Paunasch arriva avant hier, à midi, avec les dépêches de Votre Excellence du 11. Au rapport que j'en ai fait au roi, Sa Majesté a autant ri de la vigoureuse défense de la forteresse assiégée, qu'Elle a témoigné de parfait contentement de la reddition et de la joie qu'en a éprouvée le vainqueur."

La grande affaire, — la négociation secrète, entamée par le duc de Richelieu à Dresde, — n'avait pas été oubliée au milieu des fêtes du mariage. Le maréchal de Saxe, dans sa lettre du 12 février au roi, son frère, parle d'une conf érence interrompue par Louis XV. Maurice annonce une autre conférence, dans la lettre qu'il adressa à Bruhl le même jour:

A Versailles, le 12 février 1747.,

Monsieur,

J'ai mille remercîmcnts à faire à Votre Excellence et je ne sais par lequel commencer; l'article de la princesse de Holstein, celui du comte de Fricsen sont autant de motifs à vous assurer de ma reconnaissance. La princesse de Holstein est partie d'abord pour Chambord, jusqu'à ce qu'elle ait fait meubler une maison à Avignon, où elle a promis de se rendre en ce moment. L'affaire du comte de Friesen finira ces jours -ci.

Je n'entretiendrai pas Votre Excellence des cérémonies du mariage et de quelle manière notre divine

166 NOCKS ET FESTINS.

princesse a réussi ici ; la renommée le publiera de reste. D me suffira de dire, qu'elle est adorée du roi, de M. le dauphin, de la reine et de toute la cour; elle s'est démenée aussi lestement qu'une personne de trente ans aurait pu faire, avec beaucoup d'esprit, et les faiseurs d'horoscope en tirent déjà des conjectures.

Quant à la grande affaire, nous avons déjà eu une séance dont M. le comte de Loss aura eu r honneur de rendre compte à Votre Excellence, Je suis bien fâché que l'espèce de maladie qu'à eue M. de Puysieux m'empêche de conférer avec lui; c'est mon ami et un homme trèssensé et qui de plus est attaché à la maison de Saxe.

C est après demain le mardi gras, et mercredi nous reprendrons celte a/faire; il n'a pas été possible de faire quelque chose de suite dans ce tumulte.

Je finirai cette lettre en l'assurant de mon sincère attachement, ainsi que de tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, de Votre Excellence le très-humble et très-obéissant serviteur

M. de Saxe.

Cette conférence eut lieu en effet; le mercredi des cendres, le 15 février, Maurice, Richelieu et Loss — Puysieux, le seul ministre français qui fût jamais dans le secret, étant malade — se réunirent à eux trois, afin

de prendre en considération la réponse que l'Autriche venait de faire aux premières ouvertures de la Saxe. Or, tout en acceptant, en principe, la proposition d'une négociation secrète, et tout en remerciant le roi Auguste de ses bons offices, le cabinet de Vienne, qui

„LK rf.TAKD a bautA!" 167

s'exagérait les succès des années Austro - Sardes en Italie, avait répondu d'une manière passablement vague et peu satisfaisante. Ce qui déplut surtout dans la réponse autrichienne, ce fut la part trop large qu'on y avait faite aux récriminations. Richelieu rédigea une réplique à laquelle il donna la forme d'une dépêche secrète adressée à Bruhl. Cette pièce, qui formulait les conditions de la France, fut discutée dans la conférence du 15 février, paraphée le lendemain par Louis XV, et expédiée à Dresde, le 18 février.

Le maréchal de Saxe approuva et appuya dans la lettre remarquable qu'on va lire, la dépêche un peu roide de Richelieu. Maurice, tout en désirant la paix, ne la demandait pas à tout prix; il la voulait, avant tout, durable et honorable pour la France. Il voulait que Louis XV, fidèle à ses engagements envers l'Espagne, ne déposât pas les armes avant d'avoir assuré le sort de son gendre et de Madame Infante. Mais avait-on dépensé tant de sang pour un chétif établissement? Etait-ce nécessaire d'établir Don Philippe en Italie? Les Pays-Bas autrichiens, si Louis XV ne préférait pas les garder lui-même, ne valaient-ils pas Parme et Plaisance? Les Belges, qui depuis longtemps n'aspiraient qu'à reconquérir leur ancienne indépendance, ne recevraient-ils pas à bras ouverts le gendre du roi trèschrétien? Appuyé de la France, ce prince, avec une armée de cinquante mille hommes, ne parviendrait- il

168 Noces et festins,

pas facilement à se maintenir dans cette nouvelle position? Délivrer l'Autriche de cette dépendance lointaine et toujours si difficile à défendre, n'était-ce pas asseoir la paix du monde sur des bases plus solides? — C'était rendre l'empire de Marie-Thérèse plus compacte et consolider les possessions de cette princesse en Italie. Soit. Mais en fait d'arrangements internationaux il n'y a de stables que ceux qui profitent aux deux parties. Et la France n'en retirerait- elle pas d'immenses avantages? Ne serait-ce pas dans son intérêt d'avoir une telle barrière entre elle et la Hollande et de n'avoir plus l'Autriche pour voisine? En voyant les provinces belges placées sous la dépendance directe ou indirecte du cabinet de Versailles, les puissances maritimes, — l'Angleterre et la Hollande , — ne renonceraient - elles pas forcément à leur alliance traditionnelle avec l'Autriche? et n'était-ce pas contre cette alliance que la France, sous Louis XIV, comme sous Louis XV, avait eu sans cesse à lutter? Voilà ce que Maurice se demandait, en écrivant au comte de Bruhl, le 15 février 1747. Le maréchal avait deviné l'avenir; sa solution a fini par triompher.. L'Autriche, par les traités de 1815, renonça définitivement à ces provinces qui forment aujourd'hui, ce que Maurice rêvait en 1747, un état indépen-

•) Maurice, l'année suivante (15 mai 1748), reproduit cette idée dans la lettre souvent citée qu'il adressa à Mau repas. Lettres et mémoires, T. V, p. 269.

„Lk pAtard a saut*!"

dant. Adoptée alors, cette solution aurait changé la face de l'histoire de l'Europe; la guerre de sept ans n'aurait probablement pas éclaté. Le prince Kaunitz, l'homme d'Etat le plus éminent que l'Autriche ait possédé depuis la mort du prince Eugène de Savoie, fit, on le sait, de l'idée de Maurice, la clef de voûte de son système politique. Tout ce que Kaunitz désirait, c'était de débarrasser l'Autriche des Pays-Bas, pour l'arrondir en Italie et en Allemagne; c'est le projet qu'il poursuivait en 1756 et en 1757 dans les traités conclus avec la France, et surtout dans le traité secret de 1757; c'est ce même projet qu'entrava plus tard Frédéric II, lorsqu'il s'agissait d'échanger la Bavière contre les provinces belges.

Prévoyant cependant, que le temps n'était pas encore venu où l'on comprendrait, à Vienne, cette grande et belle conception, Maurice, qui désirait la paix, s'attachait à bien établir que la France était préparée à la guerre. Sa lettre qu'il représente modestement comme un exposé de sa partie militaire, est plus que cela: c'est un programme; c'est presque un manifeste. On voit dans chaque parole, que Maurice parle en maître; la paix et la guerre dépendent du général qui, après avoir vaincu les alliés à Fontenoy et à Raucoux, s'apprête à les écraser à Lawfeld. La France, en ce moment, c'est lui.

170 NOCKB KT KKflTINS.

A Versailles, le 15 de février 1747.

Je n'ai rien à ajouter à la lettre de M. le duc de Richelieu dont il m'a communique le contenu.

J'observerai seulement à Votre Excellence ce qui peut regarder ma partie militaire. Les alliés se flattent d'avoir une armée supérieure dans les Pays-Bas, et ils se trompent. J'ai actuellement sous mon commandement 250 mille hommes, dont je compte laisser quarante mille pour la garde des places, reste à 210 mille que je mettrai en campagne pour les opérations. Cette supériorité forcera peut-être leB Hollandais à accepter une neutralité toute simple. Si cela arrive, le roi très - chrétien jouira jusqu'à la définition de la paix, du Brabant et du reste des Pays-Bas, qui lui rapportent 30 millions; c'est un objet. 67 les événements de la guerre lui sont favorables, comme il y a apparence, et ou il veuille suivre le plan dans lequel il persiste, qui est de ne se point agrandir par des conquêtes nouvelles, il pourrait très -bien arriver que la cour de France songeât sérieusement à établir Don Philippe dans les Pays -bas; ce prince aurait toujours une armée de 50 mille hommes sur pied, lesquels, soutenus des armées de France pourraient se soutenir dans celte nouvelle position. Les peuples des Pays-Bas le recevraient à bras ouverts, et feraient tous leurs efforts pour se conserver une domination après laquelle ils aspirent depuis longtemps, et dont le bonheur des temps passés les fait souvenir.

Cette position des choses entraînerait vraisemblablement dans une longue et sanglante guerre, mais Votre Excellence conviendra aussi que la France la soutiendrait avec bien plus d'aisance si elle avait une telle barrière entre elle et la république de Hollande.

„L« PÉTARD A. &AUTÉ ! " 171

Le point de vue que je présente à Votre Excellence n'est pas hors de la vraisemblance, ainsi il n'y a pas un moment à perdre, pour un accommodement prochain, car, ces résolutions une fois prises, il sera difficile de les faire changer, et les négociations ne pourraient qu'en devenir plus difficiles.

Voilà tout ce que j'ai à dire sur cette grande et importante affaire.

Votre Excellence sait apparemment déjà que M. de Broune a repassé le Var et a été obligé d'évacuer la Provence, non sans une diminution considérable de l'armée qui est sous ses ordres.

M. l'abbé Lardini) m'a remis la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 24 de janvier et dont Elle l'avait chargé. Il y a une apostille de la main de Votre Excellence par laquelle vous paraissez douter, Monsieur, de mon attachement pour vous ; je vous aime toujours, malgré les tours que vous me jouez quelquefois, mais je vous boude seulement et cela ne va pas plus loin,*car le fond de mon coeur est toujours pour vous.

Madame la dauphine réussit ici, l'on ne peut pas mieux et cela va toujours en augmentant. C'est une voix uni verselle là-dessus et elle a gagné tous les coeurs. J e vous assure que je n'ai vu personne se tirer aussi lestement • d'affaire qu'elle fait, et j'en suis toujours surpris; il n'y a plus d'enfants à quinze ans dans ce monde, et je suis bien trompé, si cette princesse ne fera dans peu de temps ce qu'elle voudra dans cette cour, par le crédit qu'elle s'y attirera. L'on n'est actuellement occupé que de l'attirer cha-

') L'Abbé Lardin avait été h Dresde avec le dtic de Richelieu.

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