PUI8 LA LUNE DE MIEL
soler, fit comme lui; elle pleura, elle aussi, les beaux rêves de bonheur qui, pour elle et pour lui, semblaient s'envoler pour toujours.
Ne dirait- on pas, en lisant le récit de cette triste nuit de noces, que ceux qui devaient naître de cette union étaient prédestinés à vivre de larmes et à s'abreuver d'amertunes?
Cependant celle qui devait être un jour la mère de trois rois, ne démentit pas le sang qui coulait dans ses veines. Elle se souvint du rang, qui lui pesait, davantage peut-être que cette jupe que l'oncle Maurice avait trouvée si lourde. Trop fière pour se plaindre, même à sa mère qu'elle avait quittée pour ne plus la revoir, la vaillante enfant porta sa croix en silence, et but son calice, le sourire sur les lèvres, soutenue qu'elle était par le sentiment du devoir et par les principes religieux dont ses parents avaient doté son enfance. Elle sentait bien qu'elle aurait besoin de toutes ses forces pour traverser, la tête haute, les misères de cette vie dorée qui lui était tombée eu partage. On ne lui avait que trop parlé d'intrigues et de cabales ; on ne lui avait que trop prêché la prudence ; l'ingénuité de ses quinze ans l'empêchait de comprendre les dangers réels qu'on lui signalait.
Los8 avait poussé le zèle jusqu'à envoyer à Dresde un mémoire secret qu'il relut avec la dauphine, pendant le voyage de Strasbourg à Choisy. „Rien ne sera plus
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facile," y lisait-on entre autres, „que de gagner le coeur du dauphin par la tendresse, et en se conformant à ses volontés. C'est le meilleur mari; la manière le prouve dont il s'est attaché à sa première femme, quoique triste et d'une laideur énorme."
L'ambassadeur recommandait à Marie-Josèphe de ne pas encourager le dauphin, comme on l'avait reproché à Marie -Thérèse, „dans le penchant de se tenir toujours seul et enfermé avec sa femme;" de ménager la reine et, avant tout, de faire la conquête du roi, qui, un peu froid au premier abord, était, grâce à son bon coeur, très-sensible à la confiance qu'on lui témoignait. Le moyen de ne pas parler de M6 de Pompadour dans ces instructions intimes? Le vieux diplomate aborde ce chapitre scabreux avec une naïveté qui fait honneur à son tact: „Madame de Pompadour," dit-il, „joue un grand rôle à la cour; l'amitié dont le roi l'honore, l'intérêt qu'elle a témoigné pour l'alliance du dauphin avec une princesse de Saxe, les insinuations qu'elle a faites au roi, pour fixer son choix, tout cela obligera la dauphine à des attentions et à de bons procédés. La marquise a un excellent caractère; elle s'attachera à plaire à la dauphine, qui fera sa cour au roi, en témoignant de 1 amitié à une dame que la reine comble de politesses."
Ces conseils, que la politique avait dictés, s'accordaient avec ceux que Maurice avait donnés à la reine
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de Pologne. Marie -Antoinette, trente ans plus tard, devait en retrouver de semblables dans les lettres de sa mère. Mais Marie-Josèphe qui n'avait d'autre ambition que de rendre son intérieur aussi heureux que celui de ses parents, qu'eût -elle fait de ces conseils? Ils ne s'appliquaient guère aux tristes réalités. Le dauphin ne se montrait pas tel que Loss l'avait dépeint dans son mémoire, et n'était certes pas aimable à cette époque; voici le portrait que trace de cet enfant gâté, un témoin prévenu en sa faveur, l'adorateur platonique de la reine:
L'enfance est grande en lui, et lorsqu'on
lui tient quelques discours de médisance, ce qui n'arrive que trop souvent, il les répète avec peu de discrétion. On a remarqué avec surprise un propos qu'il a tenu à une femme de ce pays -ci, qui n'est pas soutenable. On m'en a dit encore un autre depuis, qui n'est pas désobligeant, mais qui est peu convenable Ce n'est
pas qu'il manque d'esprit, niais il est vif et ne fait pas assez de réflexions
„ Le caractère de M. le dauphin est de passer promptement d'une chose à l'autre. 11 n'aime aucun amusement; la chasse à courre et à tire l'ennuie; il ne peut pas souffrir le jeu; il n'aime point les spectacles. Jusqu'à présent il paraît qu'il n'y a que la musique pour laquelle il a assez de goût; il joue du violon, il chante, il joue de l'orgue et du clavecin; il lit des livres de piété, mais il paraît qu'en tout il ne s'occupe pas assez.
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D'ailleurs, comme je viens de le dire, toujours extrêmement enfant"
Plaçons à côté de ce portrait, celui que le même témoin fit de la dauphine, peu de jours après son arrivée à Versailles:
„M* la dauphine paraît fort vive et en même temps
fort douce ; elle aime àVoccuper continuellement
Elle connaît la chasse à tire; elle tirait même à Dresde; mais elle ne connaît pas Celle à courre. A Dresde, elle était accoutumée à jouer après son souper. Ici, jusqu'à présent, il faut qu'elle s'accoutume à une vie différente. M. le dauphin n'aime ni le monde, ni les amusements. Il paraît qu'elle craint fort tout ce qui peut déplaire à M. le dauphin "2)
„Tout ce qu'on a annoncé des grâces de Me la dauphine se confirme tous les jours par l'expérience ; on voit qu'elle a le désir de plaire et de se faire aimer." 3)
A quoi lui servait le désir de plaire et de se faire aimer y tant que son époux, rempli de l'image d'une autre, ne daignait pas s'en apercevoir?
Découragée; isolée en pays étranger; entourée d'embûches et d'intrigues; en butte à des jalousies dont elle ne sentit que l'effet sans en comprendre la cause; ne voyant le roi qu'en présence de la favorite que le dauphin détestait; froidement caressée par la reine; re-
>) Mémoires du dnc de Luynes, le 3 mai 1747. T. Vm, p. 367.
») Mémoires du duc de Luynes, T. Vm, p. 123, du 18 février 1747.
•) Ibidem, p. 134, du 1 mars 1747.