‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 59 sur 103 · FRAGMENT INÉDIT · texte numérisé non relu

FRAGMENT INÉDIT

Prénmbule. — Naissance do Maurice. Portrait de la tour de Saxe en 169G. — Le comte Jacques-Henri de Plemuiing. — Origine de la guerre du Nord. Bataille devant Riga. Paix d'Altranntaedt. — Bataille île Kalisch. — Hsclininc et (Jersdorft'. — Le» .Suédois en Saxe. - Lord Peterborough et le comte Piper. — Charles XII a Dresde. — Manrice et se» gouverneurs se rendent à la Haye. Ses premières étude*. R venu en Saxe, en I70H, le roi le confie au comte de Schulenburg. - Départ de Dresde. — Maurice assermenté sur le champ de bataille de Lutzen. Discours de Schulenburg. Hannovre. La tragédie du dernier comte de Koenigoiiark , oncle de Maurice.

On dit que la fainéantise est la mère de tous les vices, et je ne me serais assurément jamais avisé d'écrire le journal de ma vie, si l'oisiveté ne m'en avait donné la démangeaison. Je me propose pourtant une apparence raisonnable (et il faut que je la dise pour faire amende honorable au lecteur) qui est qu'en pensant au passé on s'instruit pour l'avenir; la vérité des journaux, celle des plans, les dispositions pour les attaques, et les marches, et le détail exact de toutes les affaires où je me suis

l) Voyez: von Webtr, Moritz Graf von Sachseu, page 7 — 18, et „Auz vier Jahrhundcrten" (Leipzig 1858) T. II, p. 87, des extraite de ce document, traduite en allemand.

Maurice peint par lui-même.

trouvé, peuvent me tenir lieu de quelque chose; après tout, je veux bien que le public s'en prenne à moi, si jamais cet ouvrage voit le grand jour, et, pour tout dire enfin, j'espère qu'il m'amusera, avec quelques vieilles guerres, dans un «âge où le souvenir des plaisirs passés est l'unique ressource.

Je suis fils d'Auguste, Roi *); la Comtesse de Koenigsmark est ma mère. Je naquis dans l'ile de Moene, sur les côtes de la Livonie2), le 28 d'octobre de l'année 1696. J'ai été élévé à la cour d'Auguste et j'ai passé ma première jeunesse à Varsovie. A l'âge de douze ans, m'étant trouvé d'une constitution assez forte, on me fit soldat, dans la légion saxonne qu'Auguste donna à l'Empereur, l'année 1709, et je jurai aux enseignes, le 15 janvier, dans la plaine de Lutzen, en Saxe, fameuse par la mort du grand Gustave-Adolphe. Voilà d'où je compte le commencement de ma vie, et d'où j'en commence ce journal, le reste étant des puérilités que je ne toucherai qu'en général.

Mais il faut, auparavant, que je fasse le portrait de la cour d'Auguste, pour lors, et que je rapporte quelques faits de ce temps là; ce qui donnera une idée de toutes choses.

') Le copiste écrit trois, ce qui est évidemment une erreur. Frédéric-Auguste I, électeur de Saxe, comme roi de Pologne, Auguste II, avait l'habitude do signer Augustus Rex , en français Auguste Roi, et tout porte à croire que Maurice aura choisi cette signature, de préférence & toute autre, pour désigner sou père.

*) Erreur de Maurice qui naquit à Goslar.

MÉMOIRES AUTOORAPHRB. 269

Auguste, de cadet de la maison de Saxe, devint Electeur, par la mort de son frère, et d'Electeur — Roi de Pologne, comme tout le inonde le sait. Auguste est le Prince le mieux fait que j'aie vu, d'une taille audessus de la médiocre, d'une force plus que naturelle, valeureux à la témérité, le plus fin et le plus dissimulé de tous les hommes; avec cela bon, doux, humain, mais dissipé, paresseux, et se livrant trop à ses plaisirs. Plusieurs disent qu'il jette le manche après la cognée.

Le général de ses armées était alors Steinau, homme d'expérience, vrai , franc, et honnête homme.

Son chancelier était Beuchling, habile, mais d'un orgueil insupportable. Le comte de Loewenhaupt, capitaine de ses gardes et chef de son conseil, était un homme froid, habile, et vrai en toutes ses actions; il était Suédois de nation et il avait épousé la soeur de ma mère.

Flemming, qui a depuis joué un si beau rôle et dont la fortune s'est élévée avec tant de rapidité, était aidede-camp d'Auguste, et était venu par aventure à son service, ayant tué en duel un colonel des impériaux en Hongrie. Il est homme de condition et brave, très-laborieux, d'une ambition démesurée, le plus méchant homme qu'il y ait sous le ciel, aimant peu les honnêtes gens, implacable ennemi, et ne se souciant point par quelle voie il arrive à ses fins, pourvu qu'il y arrive;

Maitrk-r PKINT PAR Lm-MKMK.

brutal, comme un cheval de carosse; pillant, à prendre cent ducats, sans être naturellement avare; un peu fou, donnant dans la chimère, et, avec tout cela, d'un génie supérieur. Tels étaient, pour lors, les premiers sujets de la cour, lorsqu'Auguste fut élu Roi de Pologne. Flemming le servit heureusement; son beau-frère Prebendau, grand trésorier de Pologne, y a eu sans contredit la plus grande part, joint à quelques millions et quarante mille Saxons qui firent dédire les Polonais de l'élection de Monsieur le Prince de Oonti. Dès lors Flemming se fit regarder comme un homme qui allait paraître sur la scène; on l'avança dans les grades militaires, et son ambition nouvelle ne le fit languir dans aucun. Il lui fallait pourtant la guerre pour jouer un plus grand rôle. Auguste y était porté naturellement, et Flemming prit, pour l'y déterminer, le temps que le chancelier était en Saxe et que le comte de Loewenhaupt était allé à Hannovre, pour l'affaire du comte de Koenigsmark que je mettrai dans son lieu. Flemming, auteur de tous nos malheurs, persuada au Roi de donner une guerre aux Polonais pour les amuser; ses raisons étaient, que cette inquiète nation ne resterait jamais en repos si on ne l'occupait au dehors. Il fut écouté, et il ne s'agissait plus que de savoir à qui faire la guerre, car personne ne nous disait mot. Flemming est sujet né du Roi de Suède, mais il ne jeta pas moins ses vues de ce côté-la, et il avait des relations avec la noblesse de Livonie, qu'il

MÉMOIRKS AOTOUKAPHK*. 271

animait, qui, d'ailleurs, n'était point contente du gouvernement de la Suède et qui en voulait secouer le joug. Le Roi de Suède, Charles XII, était embarqué d'un autre côté dans une guerre contre les Danois ; il était extrêmement jeune. La Suède est sujette à des révolutions, et il parut à Flemming aisé de briller dans ces conjonctures, voyant bien que tout roulerait sur lui s'il pouvait faire résoudre Auguste à ce projet, sans qu'il ne le communiquàt au chancelier et au comte de Loewenhaupt qui étaient ses deux personnes de confiance. Fleniming jugea bien qu'ils feraient leur possible pour détourner le Roi de ce dessein ^qu'outre cela, si on les faisait entrer en matière, ils se maintiendraient à la téte du ministère et ne lui laisseraient jouer qu'un très -petit rôle, ce qui n'était point son compte ; au lieu que, s'il pouvait entamer cette affaire seul , tout roulerait sur lui , et, sous prétexte d'un secret inviolable, juré à la noblesse de Livonie, \\ persuada au Roi de ne leur rien communiquer. Il exagéra les liaisons et les engagements qu'il avait pris avec cette noblesse, et dit que, s'ils (les Livoniens) pouvaient jamais imaginer (pie les ministres (Saxons) fussent informés de leur secret, ils romperaient et se dédiraient de tout. Le Roi était chancelant, et je ne finirais jamais, si je voulais dire tous les tours de souplesse dont Flemming se servit pour l'amener au point qu'il désirait. Il le fit enfin consentir à ce projet, si fatal pour nous, en lui disant qu'il le conjurait de recevoir cette belle

Mal rick peixt pab lvi-hî-ue.

province qui lui tendait les bras; qu'il ne lui en coûterait pas un homme et qu'il ne hasardait rien ; que lui, Flemming, irait en Livonie; ferait soulever la noblesse; agirait en compatriote; se mettrait à leur téte; qu'ensuite il prendrait sur lui d'y faire entrer quelques troupes saxonnes qu'on disperserait exprès sur la frontière; qu'il se soutiendrait avec elles contre les garnisons suédoises; que, si tout cela ne réussissait pas, ou qu'il (Auguste) changeât d'avis, il était toujours à même de le désavouer et de dire que ces régiments avaient passé en Livonie sans ses ordres et sur la simple autorité que Flemming avait usurpée, qu'il lui en ferait rendre compte aussi bien qu'à ses troupes. Enfin, il fut résolu comme je le viens de dire, et Auguste, pour mieux cacher son jeu, partit pour la Saxe, sous prétexte d'y aller passer le carnaval. Pendant ce temps-là, Patkul,. gentilhomme Livonien, qui avait fait des écrits séditieux contre le Roi et la régence de Suède, se réfugia en Pologne et fut envoyé au Czar par Flemming pour se ménager une retraite et tâcher de l'engager à cette guerre. Flemming partit de son côté pour la Livonie; elle se souleva en partie, les troupes saxonnes y entrèrent, les garnisons suédoises n'étaient pas assez fortes pour les chasser; ainsi tout allait bien. Cette allai re imprévue fit parler les nouvellistes. Le Roi Auguste, voyant qu'il ne servait à rien de la cacher davantage, la communiqua au chancelier et à Loewenhaupt, et demanda leur avis. Le chan-

MkMOIKBS AUTO0RAPHK8.

celiçr fit un long discours, prédit en partie tout ce qui nous est arrivé, et dit que, si un Suédois mettait le pied en Pologne, il y aurait deux partis; que les Polonais nous abandonneraient avec leur légèreté ordinaire; que, si le malheur faisait que nous perdissions une bataille, toutes les deux nations nous tomberaient sur le corps, et qu'on se hasardait à voir entrer les Suédois dans la Saxe, comme le lieu d'où leur venaient leurs ennemis. L'opinion de Loewenhaupt fut semblable, et ils conclurent tous deux qu'il fallait désavouer Flemming, mais Auguste dit qu'il- voulait lever le masque. On fit les apprêts de la guerre, et l'armée fut belle et brillante. Au printemps les troupes défilèrent en Pologne. Flemming avait mis le blocus devant Riga, en Livonie. Pendant tout ce temps, le Roi de Suède fit cette belle descente auprès* de Copenhague, battit les Danois, se rembarqua, et arriva avec sa flotte et une armée victorieuse sur les côtes de la Livonie, mit pied à terre, et marcha à nous. Flemming leva le blocus, et repassa la Duna, pour attendre quelques troupes qui lui venaient à grandes journées. Mais le Roi de Suède, contre toute attente, passa la Duna. Flemming se laissa surprendre, et fut dispersé avec les Saxons. Auguste, qui venait avec un corps d'armée, les rencontra épars, et les rassembla auprès de Pinnehof; il choisit un terrain avantageux, et résolut d'y attendre le Roi de Suède. On fit une faute capitale, par l'avis de Flemming, qui fut de changer

274 Madhicb pdkt PAR LUI -HÉMI.

d'ordre de bataille, en se mettant plus au large, espérant envelopper de tous côtés les Suédois. On mit les Saxons sur la droite, derrière un marais qui était guéable en quelques endroits, et Flemming prétendait battre les Suédois en détail, à mesure qu'ils passeraient. On avait mis dans une grande plaine, sur la gauche des Saxons, les Polonais, qui (à ce que j'ai toujours cru et crois encore) sont les plus belles et les plus mauvaises troupes qu'il y ait en Europe. Il y avait derrière les Polonais une chaîne d'étangs qui venaient jusque derrière les Saxons et faisaient un coin avec le marais qu'ils avaient devant eux. Le Roi de Suède marchait en trois colonnes, à égales distances, et, dès qu'il vint en présence, ces trois colonnes se formèrent en trois lignes; mais, ayant reconnu le marais qui était entre les Saxons et sa gauche, et jugeant bien qu'il leur serait difficile de venir à lui, et que ce n'était pas leur intention, il fit une contremarche à droite avec sa seconde et troisième ligne, de sorte qu'il débordait encore les Polonais. Il les fit attaquer en flanc, les culbuta d'abord les uns sur les autres, comme un jeu de cartes. Il longeait toujours entre la ligne suédoise et la chaîne d'étangs, dont le seigneur était dans le parti suédois (c'était le Castellan de Cracovie) et en avait fait percer les digues la nuit. Ils se renversèrent donc sur les Saxons, les rompirent, et les mirent en désordre. Le Roi de Suède poussait toujours sa pointe avec furie; le carnage fut horrible, et ce qui

MÉMOIRES ACTOO RAPHE8. 275

ne fut pas étouffé ou noyé dans le marais, périt par le fer. Toute cette ordonnance fut faite sans demander l'avis à Steinau; aussi ne voulut- il rien faire ni dire pendant tout le temps de la bataille, et, quand on demandait ses ordres, il dit qu'il ignorait de tout, avait la jambe passée sous le cou de son cheval, et prenait du tabac. Lorsque tout fut culbuté, il tourna bride, et passa le marais avec quelques fuyards dont le nombre ne fut pas grand. Auguste, pendant l'affaire, fit ce qu'il put; mais il ne fut guère écouté, et, en voulant rallier un escadron de nos troupes et n'en pouvant venir à bout, piqué de rage et de colère, il distribua quelques coups d'épée ; mais nos propres gens tirèrent sur lui. Flemming se fit tirer un coup de fusil, et voilà tout ce qu'il fit. Auguste perdit ainsi, ce jour-là, sa première bataille et une belle armée, sans qu'il ait eu la satisfaction de voir donner un coup de collier à ses troupes saxonnes, qui ne purent jamais en trouver l'occasion. On compte qu'Auguste ne put jamais rassembler que sept à huit mille hommes, de cinquante qu'ils étaient, parmi lesquels il y avait vingt mille Saxons des plus belles et des meilleures troupes qu'il y eût l'année d'auparavant sur le Rhin et en Hongrie.

Le comte de Loewenhaupt avait, dès le commencement de l'année, remercié le Roi,' ne voulant pas servir contre son légitime maître. Flemming lui avait juré une haine éternelle, comme à la comtesse de Koenigsmark, ma mère, et cette haine a passé jusqu'à moi.

le*

276 Mauhicr pkikt pab lui-xémk.

Le maréchal Steinau se retira aussi ; il ne restait donc plus que Flemming à la téte des troupes. Il culbuta le chancelier; ainsi il se trouva en même temps à la téte du ministère, ce qui était le but où il désirait arriver, et où il s'est depuis si bien maintenu.

Nous perdîmes encore quelques batailles en Pologne, et fûmes absolument abandonnés des Polonais. Les Suédois entrèrent en Saxe, comme le chancelier et Loewenhaupt Savaient prédit. Nous fîmes une grande faute en faisant la paix *). Auguste avait une belle armée victorieuse sur pied, par le gain de la bataille de Kalisch, où il commandait en personne; bataille complète si jamais il en fut, et où Auguste eut sa revanche, car il ne commanda, en personne, qu'à la première et à la dernière bataille, en cette guerre. On sait qu'il ne faut qu'un tel revers de fortune pour faire changer tout de face, et ce fut là l'inévitable terme de ce jeune héros dont les victorieuses armes avaient rempli jusqu'alors le Nord de carnage et de sang. Cette bataille fut pour les Suédois une fatale époque, car depuis ils ont toujours été écrasés, soit par nous, ou par les autres.

Le reste des Suédois était entré en Saxe, en petit nombre, accablé de misère, sans armes et sans chevaux ; de sorte qu'ils se tenaient toujours ensemble et ne quit-

») La paix fut signée le 14/24 septembre 1706, à Altranstaedt , prés Leipzig, à l'insu du roi Auguste qui, en pure perte, gagna la bataille de Kalisch, en Pologne (29 octobre 1706).

Mkmottibs adtooraphkb.

taient leurs armes ni dans les lieux publics ni dans- les églises:

Il est vrai qu'Auguste avait envoyé en Saxe deux de ses ministres avec carte blanche1) pour traiter de la paix avec le Roi de Suède, et qu'elle était presque conclue lors de la bataille de Kalisch; de sorte qu'il (Auguste) fit dire au maréchal de Reinschild2), qui commandait l'armée suédoise, qu'il croyait la paix faite entre son maître et lui, et que, s'il (le général suédois) pouvait se retirer ou éviter de donner bataille, il ferait bien; mais que, s'il restait, il (Auguste) serait obligé de le combattre, parce que le prince de MenzikofF était présent et qu'il en rendrait compte au Czar. Reinschild fit dire qu'il n'avait point d'ordre de se retirer du Roi, son maître, qu'il trouvait l'occasion trop belle, et se sentait honoré d'avoir un si grand Roi en téte ; que ce serait le plus beau jour de sa vie et qu'il ferait son possible pour se rendre digne de sa présence.

Il arriva aux Suédois ce qui nous était arrivé à Pinnehof : ils furent absolument abandonnés des Polonais, et on les chargea ensuite, en flanc et en téte, et ils furent culbutés totalement. Nous n'avions que de la cavalerie et des dragons; et on fut obligé de leur faire mettre pied à terre pour forcer l'infanterie, qui, pendant le temps

') Pfingsten et Imhof, auxquels on fit le procès pour cette malheureuse négociation.

Ce fut Mardefeld, et non pas Reinschild, qui commanda les Suédois à Kalisch.

278 MaPBICE PEINT PAB MM -MÊME.

qu'on poursuivait la cavalerie, s'environna de chariots et d'artillerie; ils se battirent comme des désespérés, bien avant dans la nuit. Le meurtre cessa, parce qu'on s'entre-tuait les uns les autres. Nous trouvâmes, le lendemain encore, le régiment de Joyeuse sous les armes, qui s'apprêtait à mourir en combattant. C'était un régiment français qui avait été à notre service, et qui passa du côté des Suédois avec drapeaux, officiers et tambours, le jour de l'affaire de Fraustadt. Le Roi leur fit grâce, parce qu'ils venaient de se battre en braves gens: il les reprit à son service, et les exhorta lui-même à le servir aussi bien qu'ils avaient servi les Suédois: que c'était là la reconnaissance qu'il leur demandait.

La nuit, Auguste resta sur le champ de bataille (parce qu'il avait suspendu le combat, comme je l'ai déjà dit), et il était assis avec ses généraux à l'entour d'un feu. Il arriva un homme qui ne l'aperçut pas et qui s'y mit aussi. Il était nu comme la main, avait la tète, les épaules et les bras tout tailladés de coups de sabre qui n'avaient pas percé bien avant. Il avait sur une de ses épaules une pertuisane, au bout de laquelle pertuisane il avait pendu un lièvre. Tout le monde se mit à rire, en voyant arriver cette figure; laquelle figure se mit dans une colère épouvantable. Le Roi lui demanda qui il était, et il dit, en radoucissant le ton, qu'il avait l'honneur d'être capitaine de dragons, depuis quelques années, à son service ; qu'il s'appelait d'Esdiniac, et qu'il était Gascon de

nation, mais non de profession, et qu'il avait ramassé cette pertuisane sur le champ de bataille pour se défendre, et le lièvre pour le manger; qu'il était venu à l'intention de le rôtir ou le griller auprès de ce feu, et qu'il ne croyait pas y trouver si bonne compagnie. Le Roi ordonna qu'on lui donnât des habits, et qu'on eût soin de lui. Le lendemain, le Roi se promena sur le champ de bataille ; le valet de chambre de M. de Gersdorff, colonel d'un régiment de cuirassiers, qui cherchait le corps de son maître, le trouva parmi les morts. C'était un homme vieux, féroce et robuste. Le valet de chambre le retourna. Gersdorff avait un coup de sabre qui lui coupait les deux yeux, et deux coups de fusil à travers le corps; mais il vivait encore, et dit à son valet de chambre, lorsqu'il le retourna, avec une voix rauque: „qui est-ce qui trouble ma mort?" Le valet de chambre se nomma. Gersdorff ne fit que lui demander: „qui a gagné la bataille?" Le valet de chambre dit que c'était Auguste. „ Je meurs content," dit-il, et expira en prononçant ces mots; cela se passa sous les yeux du Roi.* E le fit mettre dans son carrosse; on voulut le secourir, mais toyt fut inutile.

Auguste, au lieu de marcher en Saxe, avec une armée victorieuse, soutenue de cinquante mille Moscovites qui le suivaient, s'en tint à la paix honteuse que ses ministres venaient de faire, qui le faisait renoncer à la Pologne et excluait le Czar de ce traité. 11 le ratifia, et eut

280 MauBICI} FEINT PAB LUI-MÊME.

grand tort; il est sûr que les Suédois étaient écrasés, mais la Providence ne le voulait point ainsi, et le temps de leur ruine n'était pas encore arrivé. Nous étions tous" en Saxe, Suédois, Polonais et Saxons. Auguste était à Leipzig, et Charles XIÏ à Altranstaedt, à deux lieues de là. Nous vivions tous pèle -mêle les uns avec les . autres, de la meilleure amitié du monde ; ma mère était à Leipzig, et je me souviens d'y avoir vu mylord duc de Marlborough, qui ne réussit point dans son expédition auprès du Roi de Suède. Il se jeta un froid entre lui et le comte Piper, premier ministre de ce prince, qui fit tout manquer. Quelque temps après arriva mylord Peterborough ; il se fit présenter à ma mère, et devint, en peu de temps, si familier, qu'il ne sortait plus de la maison. On ne savait d'où venait cet homme ni ce qu'il voulait; il faisait le disgracié de sa cour; on le connaissait hien de réputation, mais il y avait quelque chose de si bizarre dans sa conduite, qu'on ne comprenait rien , et nos gros Allemands le jugeaient fou de leur pleine auto- •rité et ne se mettaient pas autrement en peine de lui. Ma mère, qui avait plusieurs choses particulières à solliciter à la cour du Roi de Suède, et qui d'ailleurs, étant Suédoise, connaissait le ministre, allait souvent à Altranstaedt. Peterborough s'était fait donner la carte du pays, et c'était pourquoi il s'était attaché à elle. Quand ma mère allait au quartier du Roi de Suède, il lui donnait la main et l'attendait dans l'antichambre du comte Pi-

MÉMOIHKS AUTOOBApnES.

per, et quand elle sortait, et que le'comte Piper la reconduisait, il prenait la parole, et lui disait les plus belles choses du monde, que l'autre avalait doux comme miel. Ma mère n'y fit pas d'abord attention, mais à la seconde entrevue elle remarqua que ses discours étaient tout autres que ceux qu'il tenait ordinairement à elle et aux autres femmes de la cour, et qu'il était encore en ce extravagant. Elle lui en dit deux mots en revenant, mais il se sauva en faisant des plaisanteries. Peterborough fut bientôt seul chez le comte Piper, et, en trois ou quatre conversations, il lui fit avaler la pilule. Il s'agissait d'envoyer le Roi de Suède courir (après?) les Moscovites et de le détourner du superbe dessein d'être l'arbitre du monde, de s'allier pour jamais à la France, de se faire un nom immortel, de se rendre plus grand que jamais en Allemagne en relevant le parti protestant. Toutes ces belles choses furent vendues pour cent mille ducats d'or que Peterborough eut l'adresse de faire prendre au comte Piper. Pour ne point perdre son affaire de vue, et avoir un prétexte de rester à la cour du Roi de Suède, il fit accroire qu'il voulait entrer à son service, se fit présenter, fit et dit beaucoup d'extravagances. C'était une vraie comédie de voir ce personnage déjà âgé, et qui avait joUé un rôle dans le monde, habillé à la suédoise courir sur une rosse de vingt écus à travers les boues, après le Roi, dans toutes ses galopades. Il fit ce manège pendant tout le temps que le Roi de

282 MACBICR FIICT PAR LUI - KÉMF.

Suède resta en Saxé, et l'accompagna jusque sur les frontières de Pologne; puis, le voyant embarqué pour tout de bon, il s'en retourna en Angleterre. Voilà, selon moi* ' le tour le plus souple qui se soit jamais fait, en fait de négociation ; toute autre voie était impraticable, et M. Besenval1), ministre de France, qui était présent, fut bien surpris lorsqu'il vit tout d'un coup abandonner au Roi de Suède ses véritables intérêts et se tourner contre les Moscovites. Il vit bien, mais trop tard, qu'il avait été la dupe de l'intégrité de Piper et des extravagances de Peterborough. Il est digne de remarquer qu'un seul homme, par ses singeries et une somme très- modique, ait bouleversé des royaumes, et ait fait changer de face les affaires de l'univers. Piper a été puni, et, quoiqu'excessivement riche, le ciel lui avait donné une femme encore plus avare que lui, qui l'a laissé mourir de faim et de misère dans les prisons de Sibérie.

Lorsque les troupes suédoises sortirent de Saxe, et qu'elles étaient déjà sur la frontière, le Roi de Suède s'avisa d'aller prendre congé d'Auguste qui était à Dresde, place fortifiée, où la plus grande partie de notre infanterie était. Le Roi de Suède se présenta à la porte accompagné d'un seul officier. L'officier de garde lui demanda qui il était. Il se donna le nom de capitaine suédois. On le fit entrer, et lorsqu'il eut passé la porte, il piqua •

') Voyez but le Union de Iteaenval, ministre de France en Saxo (1707 — 1716), le» mémoires du baron (Pierre- Victor) de Besentai. Paris 1821.

MÉXOIBR8 Atn-OORAFHCS. 283

droit au palais, donna son cheval à tenir au premier venu dans la rue, et monta chez le Roi. Les gardes le reconnurent d'abord, mais il marcha si vite qu'on n'eut que le temps de lui enseigner l'appartement. Auguste fut assez surpris de sa visite, et Flemming fit une démarche digne de lui: il entra dans l'appartement du Roi, un moment après que le Roi de Suède y fut entré; et, comme ce Prince parlait à Auguste, Flemming lui fit signe de se saisir du Roi de Suède ; mais Auguste secoua la téte, et le Roi de Suède, s'étant retourné brusquement, l'aperçut. Auguste, pour ne lui donner aucun soupçon, dit à Flemming de lui faire amener au plus vite un cheval. Le Roi de Suède, après une courte conversation, embrassa le Roi et sortit; Auguste monta à cheval, et l'accompagna à quelque distance de la ville ; après quoi, ils se séparèrent, Il me semble que cette démarche du Roi de Suède est bien avantageuse pour Auguste, tant par la confiance qu'il a eue en lui, que par le bon usage qu'Auguste en a fait. Le Roi de Suède lui rendit le surlendemain la justice qu'il méritait, lorsqu'ayant rejoint ses troupes, et marchant à la téte d'une colonne, il vit le comte Piper, à ses côtés, rêveur, et, lui ayant demandé la raison, Piper lui dit qu'il songeait aux réflexions que faisaient actuellement Messieurs les * Saxons de la sottise qu'ils avaient faite avant- hier: le Roi de Suède lui dit, en riant, qu'il s'était fié à sa bonne fortune et à la probité d'Auguste; qu'elle l'avait bien

284 Maubice PKIKT PAR LDI - M F M R .

servi, et qu'il avait aperçu un moment qui n'était pas bien net. Mais laissons aller le Roi des Goths s'égarer dans les déserts de la Moscovie ; assez d'historiens l'y ont suivi, aussi bien que dans la guerre de Pologne. Mais ils ne parlent que par conjectures ; les faits que je viens de rapporter ici en sont une preuve ; ils me paraissent intéressants, et ils sont pourtant omis par pure ignorance.

Quelque temps avant le départ des Suédois de la Saxe, on me fit partir pour la Hollande; j'avais pour gouverneur le baron deLorme, et d'Alençon, pour sousgouverneur. Mais j'étais si dissipé qu'il n'était pas possible de m'apprendre quelque chose; on crut qu'en me faisant changer de climat et d'habitudes, mon génie se changerait. On me fit partir avec mes deux gouverneurs et un valet de chambre, qui, à le voir seulement, faisait tomber en syncope. Nous partîmes, au commencement de l'année 1707 *), et nous arrivâmes à la Haye. On se donna d'abord tous les soins imaginables pour m'instruire, sans en pouvoir venir à bout. Je me souviens que mes deux gouverneurs se proposèrent un jour, l'un et l'autre, de faire faire une machine de fer pour me resserrer le crâne, assurant qu'il était entrouvert, et que c'était la cause physique de mon peu de conception. Quoiqu'il en soit, il y avait des choses que j'apprenais

■} Maurice parle do son second voyage en Hollande; il y alla une première fois, en 1704. ^

MKX0IRK8 AUTOGRAPHE*. 285

assez aisément, comme les exercices, les mathématiques; pour la lecture, il fallut y renoncer, et lorsque j'étudiais . dans un livre et qu'on me demandait où j'en étais, ou ce que j'avais lu, je n'en savais jamais un mot. Pour l'arithmétique, c'était la même chose, quand il fallait chiffrer sur le papier ; mais quand on me laissait calculer de la tête, il n'y avait point de chaines que je ne débrouillasse plus vite que les autres sur le papier. J'étais positivement comme le valet du diable, qui fait ce qu'on ne lui demande pas, et j'appris parfaitement le hollandais, sans qu'on me l'eût enseigné, en moins de six mois de temps. Mon gouverneur rendit compte du progrès de mes études, et dit qu'il renonçait à m'apprendre quelque chose; qu'il y avait en moi une complication de stupidité et de légèreté qu'il ne pouvait résoudre. Un nommé Schelle, depuis professeur à Leipzig, m'entreprit et on me l'envoya pour précepteur. Nous fûmes d'abord les meilleurs amis du monde, et il m'apprit, en un an et demi, le latin, l'histoire civile et ecclésiastique, et le tout, comme à un perroquet, car dès la deuxième et troisième leçon il renonça à m'apprendre à lire comme les autres. Je l'ai appris depuis tout seul et pour ainsi dire du jour au lendemain.

A- la fin de l'année 1708 on. me ramena en Saxe, et, le 5 de janvier de l'année 1709, M. de Schulenburg entra dans ma chambre, et me dit de la part du lioi qu'il me destinait au militaire, que je devais aller le remercier,

Maurice pbwt pab lui -même

et. que nous partirions le lendemain ; que mon équipage était tout fait, et que, de mes gens, il ne m'était permis de prendre que mon valet de chambre. J'étais enchanté de toutes ces choses, surtout de n'avoir plus de gouverneur. M. de Schulenburg m'avait fait faire un uniforme de soldat, que l'on me mit sur le corps avec un grand ceinturon et une grande épée, des guêtres à la Saxonne, et, dans cet équipage, il me mena baiser la main du Roi. Je dinai avec lui, et on me fit beaucoup boire à sa santé. Je savais la géométrie, et je dessinais assez joliment. On vint à parler des plans que j'avais levés, et le Roi dit à M. de Schulenburg que tous ceux qu'il lui enverrait fussent faits de ma main. „Je veux" — continua- 1- il — ,>que vous me secouiez ce drôle comme il faut et sans aucune considération, cela le rendra dur au mal. Commencez, Monsieur, par le faire marcher à pied du rendez-vous jusqu'en Flandre." La proposition ne laissa pas de m étonner, mais je n'osais rien dire. Schulenburg répondit pour moi des choses qu'assurément je ne pensais pas: que mon unique désir était que mes forces pussent répondre à mon zèle, et m'attira d'autres choses dans ce goiU-ià qui, malgré ma bonne volonté, ne me plaisaient pas trop, surtout de marcher à pied. Je trouvais plus joli d'être dans la cavalerie ; j'en fis la proposition, mais je fus rembarré, pour m'apprendre à parler. Le Roi dit à Schulenburg: „Au moins, Monsieur, je ne veux absolument pas que vous soutiriez que

MBM0IRK8 AUTOGRÀPHM. 287

dans la marche l'on porte ses armes ; il a les épaules assez larges pour les porter lui-même, et surtout qu'il ne paye point de garde, à moins qu'il ne soit malade et bien malade." J'ouvris les oreilles, et je trouvai que le Roi, que j'avais toujours trouvé si doux, parlait comme un Arabe ce jour-là ; mais quand je songeai que je n'avais plus de gouverneur, j'oubliai tout, et j'étais persuadé qu'il n'y avait rien au-dessus1). J'employai le reste du jour à faire des adieux, et je partis le lendemain, de grand matin, dans le carrosse de mon général. Je quittai Dresde avec beaucoup de plaisir. La séparation entre mon gouverneur et moi fut pourtant tendre, car je ne laissai pas de l'aimer. C'était M. deDestesto; le baron de Lorme m'avait quitté en Hollande, pour aller remplacer le ministre du Roi en Angleterre. M. Destesto2) était conseiller d'Etat, ainsi il ne put point me suivre. Ce fut le 6 de janvier que nous partîmes. Nous fumes coucher à Salbitz, chez M. Benkendorf (?); le lendemain, à Leipzig, où nous restâmes huit jours. Mon petit équipage vint m'y joindre; le Roi avait eu la bonté de l'ordonner; il consistait en quatre petits chevaux de main tous harnachés; une berline à six, et douze mulets; des valets à proportion, un écuyer et, à la suite de tout cela, un gouverneur, sous le titre de gentilhomme, qui me dé-

•) Maurice veat dire: qu'il n'y avait pas de félicité plus grande.

*) Cramer, Denkwurdigkeîteii der GrSfin Maria Aurora Koonigsmark (Leipzig 1836), publie une lettre dans laquelle le nom de ce gouverneur est écrit Desborde$.

288 Mauwcb pkikt PAR LDI -même.

plaisait fort. C'était le frère du dernier, il se nommait comme lui. Le 15, mon équipage fut coucher au rendezvous à Lutzen, à 2 lieues de Leipzig. Nous y fûmes le lendemain. M. de Schulenburg en fit la revue. On me mit un fusil sur le cor*psdansla (tente du) colonel du premier bataillon, et on me fit jurer à l'enseigne. M. Schulenburg était appuyé sur la pierre qu'on a mis à l'endroit où Gustave-Adolphe fut tué, et il me dit, en m'embrassant, après que j'eus fait serment: „Monsieur, je souhaite que ce lieu vous soit aussi propice que j'en tire un heureux augure, et que le génie du grand homme qui a expiré ici passe sur vous ; que sa douceur, sa sévérité et sa justice vous guident dans toutes vos actions; soyez aussi soumis à obéir que sévère à commander ; ne pardonnez jamais par amitié ou par considération; dans les moindres fautes, que l'exemple du sévère May nus1) vous soit toujours présent; ayez des moeurs irréprochables, et vous commanderez aux hommes; voilà la base et les fondements inébranlables de notre métier. Les autres qualités qui élèvent au sublime sont des dons de la nature et de l'expérience."

Je répondis que j'acceptais l'augure, et que je profiterais de ses leçons; il m'embrassa une seconde fois, et je rentrai dans mon rang. Le soir Schulenburg me prêta ses officiers, et je donnai un souper de cent couverts. Nous étions au nombre de quatre mille hommes

») Gmtavus Adolphus Magnus.

MÊMOIHFB AHTOGRAVHKS.

d'infanterie et quatre bataillons de mille dragons et de mille cuirassiers. Nous partîmes, le lendemain, 16, pour

la Flandre La légion se sépara, et notre ba-

taillon fut coucher à Gross-Dobretz ; le 1 7, nous remarchàmes. J'étais constamment à pied; M*, dé Beust, mon colonel, quoique déjà âgé, me tenait compagnie, à pied, avec quelques autres officiers, et, pour m'amuser, ils firent venir une cornemuse et deux soldats vandales à la téte du bataillon qui chantaient des chansons grivoises. Les autres soldats les apprirent bientôt, de sorte qu'au bout de quelque temps, quand ils en commençaient une, tout le bataillon entonnait, et jamais je n'ai depuis fait des marches si gaies; aussi ne nous déserta-t-il pas un homme. Heureusement pour moi, il gelait: ainsi les boues étaient dures; je ne pus pourtant résister; mes pieds s'écorchèrent dans vingt endroits; mon fusil m'avait abîmé les épaules, et on fut obligé de me permettre de monter à cheval pour quelques jours. Les soldats me honnissaient, et, dès qu'il fut possible, je marchais.

M. de Schulenburg était resté en arrière pour quelques affaires; il nous rejoignit auprès de Wolfenbuttel, et je fus dîner avec lui chez le vieux Duc Antoine-Ulrich, qui me fit amitié. De là nous fûmes à HannoVre, où, malgré l'aventure de mon oncle, je lus bien reçu. Je soupai le même soir avec l'Electeur, Roi d'Angleterre à présent.

Maurice PEINT PAB LUT- M KICK.

Cette aventure mérite une place ici; aussi bien n'ai-je pas (encore) parlé des Koenigsmark. Je ne nie suis jamais avisé de lire leur généalogie, et je dirai seulement que le grand-père de ma mère était le fameux Koenigsmark qui, après la mort de Gustave-Adolphe, déballa (?) l'Allemagne, prit Prague, réunit le pays de Brème à la couronne de Suède, etc.

Son fils était le maréchal Koenigsmark, qui remercia le Roi Charles XI (de Suède) lors de la réduction des terres en Livonie. Son père lui avait laissé des biens immenses, qu'il s'était acquis par les droits de la guerre pour lors, et le fils s'en servit pour lever un corps d'armée en Allemagne, l'amena chez les Vénitiens, nettoya toute la côte de la Dalmatie, remonta bien haut dans l'Archipel, conquit la Morée et le Péloponèse en deux années, et y mourut, plusieurs disent empoisonné par les Vénitiens, parce qu'il avait une armée sur pied et qu'il demandait de grosses sommes. Quoi qu'il en soit, on lui éleva une statue après sa mort, et elle subsiste encore dans Venise. 11 laissa deux filles et deux fils: lainé eut le même sort que son père, en Morée, et mourut avec lui; le second et le dernier de la famille périt à Hannovre, comme je vais le dire. Il laissa deux sueurs: l'une épouse du comte de Loewenhaupt, et l'autre, qui est ma mère, porte encore le nom de la famille. La Reine d'Angleterre d'à présent, épouse de George, est fille du défunt Duc de Celle, George-Guil-

MkHOIRRS AUTOOIUPHK8.

laume ,). Le comte de Koenigsmark avait été élevé dans cette cour, et, dès leur enfance, le comte et la'princesse avaient eu l'un pour l'autre une tendre' amitié; avec l'âge elle devint une passion réglée. Leur bonheur ne fut pas long. La princesse fut destinée au prince électoral de Hannovre, et bientôt envoyée. La séparation fut cruelle ; mais il fallut obéir. La princesse fut conduite à Hannovre, et mariée dans la chapelle du palais. Le comte, déguisé, eut l'imprudence de se présenter à ses yeux, comme elle s'avançait vers l'autel; sa vue lui causa de la confusion, et son embarras fut si grand qu^e tout le monde s'en aperçut. Elle lit semblant de se trouver mal, pour avoir le temps de se remettre. Mademoiselle Knesebeck, une des demoiselles d'honneur et, de plus, sa confidente, avait reconnu le comte, s'approcha de lui, dans le tumulte que cet accident causait, pour le persuader de se retirer. Il était si troublé qu'il ne savait ce qu'il faisait; il sortit, sans rien répondre à Mademoiselle Knesebeck, prit la poste, et s'enfuit droit en Suède, pour se renfermer dans son château. Cette aventure n'eut aucune suite; le comte, après avoir fait ses réflexions, sortit de ces rochers, et retourna à Hannovre, se présenta à la cour, fut bien reçu, et obtint une compagnie . dans les gardes du corps.

') Sophie - Dorothée de Brunsvic -Lune-bourg (la ilurhcase d'AJdden), femme de George I., mère de George II de Grande-Bretagne et d'Irlande, aïeule des dynastie» d'Angleterre, de J'russe et de Russie, mourut le 13 novembre 1726, âgéo de soixaute ans, après une captivité de trente-deux années.

iy*

Maurice primt pas lci-mAmr.

Son commerce avec la princesse recommença, et n'aurait pfcs été découvert, si la comtesse de Platen n'était devenue amoureuse de lui. Elle était maîtresse de l'Electeur, et c'était une de ces femmes hardies, entreprenantes et implacables ennemies, dont les passions n'avaient aucune borne ; adroite et dans un âge qui donne la force aux vices et aux vertus, avec cela maîtresse absolue de l'esprit et du coeur de l'Electeur, la comtesse ût d'abord toutes les avances au comte de Koenigsmark; mais il avait trop d'amour, et trop peu d'expérience pour y répondre, et pour juger qu'il est dangereux d'offenser une femme de ce caractère, et que ces sortes d'outrages ne se pardonnent jamais. La comtesse jeta d'abord ses jaloux soupçons sur tout le monde ; ils s'arrêtèrent enfin sur la princesse électorale. Les espions firent leurs diligences, et découvrirent bientôt que le comte voyait la princesse en particulier. Il n'en fallut pas davantage. La comtesse de Platen ne songea plus qu'aux moyens de les perdre tous deux. Elle peignit avec toutes les couleurs les plus noires le crime à l'Electeur, et la chose fut avérée. L'Electeur était un prince doux, humain, qui aimait la tranquillité et craignait l'éclat. Outre cela il aimait le comte de Koenigsmark personnellement, et la comtesse eut beau faire, elle ne put jamais porter l'Electeur à aucune violence. Il se contenta de lui ordonner de le suivre à la campagne, où, l'ayant tiré en particulier, il lui dit: „ Comte, je sais tout; voilà une lettre pour le prince

MVMOIRRA AHTOORAPHKP.

Auguste (de Saxe); partez; quand vous serez en Hongrie, vous demanderez votre congé; il vous aime; votre beaufrère est à son service; vous serez bien. Adieu; souvenez-vous de l'amitié que je vous fais." Il le quitta là- dessus, et n'en dit pas davantage. Le comte fut consterné, et vit bien qu'il fallait partir. Auguste était pour lors le cadet de la maison de Saxe, et commandait les armées de l'Empereur en Hongrie. Le comte de Koenigsmark le joignit à Peterwardein, et lui fit toutle détail de son désastre. Auguste le reçut bien, et le fit son aidede-camp. Le comte pourtant était toujours rêveur, et il lui arriva une singularité que je ne dois pas omettre. Il y avait une espèce de fou nommé Mey, qui se mêlait de dire la bonne aventure et qui suivait la cour d'Auguste. Le comte, en se promenant une fois, lui passa la main sous le nez, en lui disant: „ quand verrai -je ma maîtresse?" Mey la prit, et, l'ayant regardée un moment, la referma, et lui dit: „Tu la verras, et puis: Amen! . . . •Mais tu auras le temps de songer à ce que te dit Mey aujourd'hui. Mon pauvre comte, il y a longtemps que je vous plains; mais tel est votre sort; nul ne peut éviter sa destinée." La campagne finie, Auguste s'en retourna à Vienne, et de là en Saxe. Koenigsmark le suivit, et lui demanda la permission d'aller faire un tour àHannoyre. Auguste ne voulait point le permettre, mais il allégua tant de raisons qu'il y consentit. La véritable (raison) pourtant était le ruban d'un bouquet que la princesse

294 Maurice FKIKT PAB LI I-MKMK.

avait mis pour prix à une course de bague, qu'il avait gagné, et qu'il avait laissé à Hannovre, attaché au bout de son étendard, lors de son départ. Telle fut la raison de ce beau voyage. Au départ du comte, l'étendard avait été porté chez son lieutenant, de là chez le successeur du comte, qui était le comte de Platen, parent de la comtesse de même nom. Koenigsmark lit mettre pied à terre chez lui. L'autre fut assez surpris de le voir. Après les premières honnêtetés, le comte de Koenigsmark redemanda son ruban ; le comte de Platen assura qu'il avait été obligé de le remettre à lu comtesse. Koenigsmark le pria de lui aller dire que, pour tout le mal qu'elle lui avait fait, il ne lui demandait que ce ruban ; mais que, si elle ne le lui renvoyait sur-le-champ, elle pouvait compter qu'elle n'était pas en sûreté entre le bras de l'Electeur. M. de Platen promit de s'acquitter de cette commission, et fut la rendre fidèlement à la comtesse de Platen. Elle fut charmée de tenir une seconde fois Koenigsmark, et elle le remit d'un moment k l'autre pour ajuster son affaire. Koenigsmark cependant se tenait caché, et la comtesse de Platen fut se plaindre d'abord à l'Electeur des menaces qu'on lui faisait. L'Electeur fut piqué au vif de la hardiesse du comte, et promit d'abord tout; mais, bientôt après, ayant fait ses réflexions, il trouva que cette affaire était d'une conséquence terrible, qu'elle ferait un grand éclat, et que les bienséances en seraient blessées; qu'Auguste, qui

MEMOIRES AUTOOttAPIIK». 295

était devenu Electeur par la mort de Jean -George IV, son frère, vengerait Koenigsmark. La comtesse se lamenta fort, et dit qu'elle voulait se retirer de la cour. La tendresse de l'Electeur reparut sur-le-champ, et elle, profitant de ce moment, lui fit espérer qu'on n'en saurait rien. Il consentit à tout, et, par cette faiblesse, se fit des malheurs dont il n'a point vu la fin, et dont sa postérité aura longtemps des inquiétudes.

Voici comme la comtesse s'y prit pour exécuter son dessein. Elle avait fait venir d'Italie deux bmvi, apparemment pour quelques assassinats. Le hasard fut qu'ils se trouvèrent encore présents lorsque le comte arriva. Elle fit encore choix de deux chasseurs à elle et du fourrier de la cour, pour avoir l'entrée au château. Il fut arrêté qu'il irait le jour même dans une salle basse au bas du petit escalier de la princesse, et, quand il verrait entrer le comte de Koenigsmark, il se jetterait sur lui, l'empêcherait de crier, et le mènerait dans un endroit du château qui s'appelle le laboratoire. Cet ordre fut donné en présence de l'Electeur. Les deux Italiens, qui ne savaient pas un mot d'allemand, reçurent le leur en particulier de la comtesse, qui leur ordonna d'assassiner le comte. Sa femme de chambre leur proposa la collation, et les empoisonna tous deux. Il restaient encore deux difficultés, l'une d'éloigner le prince Electoral, à cause de la quantité de domestiques qui allaient et qui venaient. L'Electeur le fit appeler, et lui dit qu'il lui

296 Maurick PKIST PAK ttri-MKHK.

ferait un sensible plaisir d'aller ce soir souper et coucher à la campagne; lui indiqua les personnes qu'il devait prendre avec lui et lui, recommanda de ne pas dire qu'il l'avait souhaité. Le prince Electoral crut que l'Electeur voulait profiter de l'absence de quelques maris qu'il jugeait dans le nombre de ceux qu'il devait amener avec lui, et ne s'en mit pas autrement en peine. Il restait encore une difficulté. C'était de faire donner le comte dans le piège. On ne pouvait jeter les yeux que sur Mademoiselle de Knesebeck, qui avait été dans la confidence de la princesse Electorale, comme je l'ai déjà dit. La comtesse de Platen imagina qu'il fallait mander Mademoiselle de Knesebeck au nom de Mademoiselle Dillon, fille d'honneur de l'Electrice et son amie, que lui Electeur se trouverait dans la galerie par où elle devait passer, et qu'il enverrait sur-le-champ chez elle, accompagné de quelqu'un de confiance. Cela fut exécuté ainsi que projeté. Mademoiselle de Knesebeck rencontra l'Eleçteur, qui lui dit d'aller chez la comtesse; elle obéit, et entra en tremblant. I^a comtesse la fit asseoir, et lui dit de la part de l'Electeur de faire ce qu'elle lui ordonnerait. La pauvre fille voulut s'excuser, lorsque la comtesse lui présenta une lettre à copier; mais la comtesse lui dit que, si elle n'obéissait sur-le-champ, sa perte était inévitable, et qu'on la mènerait en lieu d'où elle ne verrait pas la fin du jour, qu'il fallait obéir ou mourir. La Knesebeck écrivit demi -morte ce qui suit:

MéMOIRKft AUTOOBAPHK8. 297

„ Monsieur le comte, ma Princesse désire de vous voir. Elle ne peut vous écrire, s'étant brûlé la main, et m'a ordonné de vous faire savoir que vous pouvez vous rendre ce soir chez elle, par le petit escalier, comme autrefois. Elle me parait inquiète de votre silence. Adieii ; tirez bientôt de doute la plus aimable princesse du monde." * On fit rendre la lettre au comte par un homme supposé. Koenigsmark, amoureux, ne vit devant les yeux que sa bonne fortune. Pour Mademoiselle de Knesebeck,

elle fut gardée à vue ce jour- là, puis transférée au château de

Le comte attendit avec impatience la nuit, et ne put l'attendre, car il se mit en marche sur la brune. Le fourrier de la cour n'avait pu s'imaginer qu'il dût arriver sitôt; ainsi le comte entra avant qu'il fût venu, monta le petit escalier, et trouva la princesse seule dans son appartement. Elle fut d'abord fort surprise de le voir, ne sachant pas qu'il fût arrivé ; elle lui en fit quelques reproches. Le comte, bien plus surpris qu'elle, lui parla de la lettre de Mademoiselle de Knesebeck, et la lui montra. La princesse, l'ayant lue, s'écria qu'il était perdu, que c'était un tour de la comtesse de Platen, pour la faire surprendre avec lui par le prince Electoral, que son voyage à la campagne n'était qu'une feinte ; que, si ses soupçons étaient faux, elle l'en avertirait, dès qu'elle aurait vu Mademoiselle de Knesebeck. Koenigsmark

MAURICE PB1WT PAB LIÎI - MKMK,

descendit le petit escalier au plus vite, et, comme il entra dans la petite salle, il fut tout d'un coup attaqué par le fourrier et ses quatre satellites, qui le guettaient pour le voir entrer. Ils l'auraient laissé sortir, s'ils ne l'avaient reconnu à la lueur d'une lanterne qui pendait à la porte. Le comte se défendit vigoureusement"; le fourrier lui disait toujours à voix basse : „ ne vous défendez point, nous ne voulons vous faire aucun mal;" mais il se battait comme un désespéré. Le combat fut long; les deux chasseurs allemands de la comtesse Platen y furent tués,

un des bravi aussi. Le fourrier, homme vigoureux et robuste, reçut deux légères blessures qui ne lui firent rien ; il ne perdit point la tramontane, et, voyant que cela allait mal, il jeta son épée, et ramassa le manteau que le comte avait laissé tomber. Koenigsmark, voyant quitter prise au fourrier, sortit du coin où il s'était acculé, pour charger l'Italien qu'il avait en tête, et pour se sauver, ce qui donna le temps au fourrier de lui jeter par derrière son manteau sur la téte. L'Italien, dans ce moment-là, passa au comte l'épée au travers du corps, comme le fourrier le tenait embrassé dans son manteau; il tomba par terre, sans connaissance. Sur ces entrefaites, la princesse Electorale descendit; elle avait un petit chien qui, entendant quelque chose, aboyait toujours à la porte par où le comte était sorti. La princesse l'ouvrit, pour voir ce que c'était; le chien descendit l'escalier, et s'arrêta au bas en faisant toujours grand

Mkmoikks autogbaphf.8. 299

bruit. Elle voulait voir ce que ce pouvait être, et, en entrant dans la petite salle, elle vit deux hommes qui faisaient leurs efforts pour emporter le comte. Elle voulut s'avancer, dire ou faire quelque chose, mais elle fut si fort saisie qu'elle n'en n'eut pas la force ; elle poussa un cri sourd, et voulut remonter l'escalier; mais elle donna du pied contre un de ces corps morts, ce qui la fit tomber, et elle resta évanouie. Le fourrier et l'Italien la prirent, et la rapportèrent dans son appartement, la mirent sur un lit de repos, ressortirent, et fermèrent la porte à double tour sur eux, pour ne plus être inquiétés. Ils emportèrent le comte dans l'appartement souterrain qui lui était destiné ; ils firent ensuite porter les deux chasseurs et l'Italien mort dans une cave, où ils les enterrèrent. Celui qui restait fut occupé une partie de la nuit à nettoyer la petite salle, pour qu'on ne vit pas le lendemain les marques du meurtre. Ensuite le fourrier alla rendre compte de son expédition à l'Electeur, et s'excusa fort de ce qu'il croyait que le comte était tué; que c'était l'Italien qui avait fait le coup, lorsqu'il tenait Koenigsmark embrassé dans son manteau; que, lorsqu'il était remonté pour emporter les autres, il lui en avait fait des reproches, et que l'Italien lui avait demandé d'un air tout étonné s'il n'avait pas eu ordre de \ammazzare, que, pour lui et son camarade mort, la comtesse de Platen leur avait expressément dit d'ammazzare L'Elec-

*) Le manuscrit a: Dan cosâr, ce qui ne donne paa de sens; le co-

300 MaITRIPE PEINT TAU LtTI-MEMK.

teur ne fit aucune attention au discours du fourrier; son coeur n'était pas accoutumé au crime, et il était très ému. Mais laissons là l'Electeur avec ses inquiétudes, et revenons à la princesse, que j'ai laissée évanouie sur son lit de repos ; elle était revenue, mais restait comme immobile dans une profonde rêverie. Ses femmes, voyant qu'elle ne sonnait point, entrèrent à la fin. La princesse ne dit pas le mot, on la déshabilla, et on la mit au lit ; ses femmes se retirèrent: étonnées surtout de voir du sang partout sur ses habits, elles se regardaient les unes les autres sans rien dire. Le lendemain, la princesse se leva de bonne heure, et se fit habiller, et parut à ses gens avec cet air de courage que donne le malheur aux grandes âmes; elle fit prier l'Electeur et le Prince, son époux, de passer chez elle. L'Electeur l'avait fait revenir de la campagne dès le matin, et l'avait prévenu de ce qui venait d'arriver. Le prince Electoral était si fort agité de différentes idées, qu'il ne savait où il était; il suivit l'Electeur chez la princesse, sans savoir ce qu'il dirait. Ils arrivèrent ensemble, et, après un moment de silence, la princesse prit la parole, et leur parla ainsi: „Je n'ai que deux mots à vous dire, et je ne m'abaisserai point à vous persuader de mon innocence ; je suis coupiste n'a pas toujours roussi à déchiffrer l'écriture de Maurice; le son» de la phrase semble exiger lu répétition du mot ammnzzare (assommer), puisque ttccozzarc (accoster, rencontrer) serait trop faible. Le spadassin veut faire accroire qu'il a reçu Tordre de tuer le comte, et s'étonne de voir son compère, le fourrier, dans des dispositions moius sanguinaires.

Mêmoirkjj adtooraphrs. SOI

pable; mais c'est d'avoir manqué de foi au comte de Koenigsmark, par une très lâche obéissance. J'aimais Koenigsmark avant d'avoir eu l'ordre de vous obéir, prince ; ma faute est de l'avoir reçu; j'en sens toute l'horreur, et le reste de ma vie m'acquittera de ce' que je dois à mes remords et à ma mémoire; c'est moi qui suis cause de sa mort; c'est à moi de la venger; attendez-vous donc à toutes les horreurs que la vengeance peut inspirer."

L'Electeur lui dit de modérer ses transports; qu'on n'avait jamais songé à elle, et pourquoi elle voulait se rendre coupable dans le monde; que ç'avait été des raisons d'Etat qui avaient été cause qu'on avait arrêté le comte; qu'il n'avait point donné l'ordre de le tuer; que c'était un malheur, et qu'elle devait songer à bien vivre désormais avec le prince Electoral.

„Monsieur," lui dit-elle, en l'interrompant, „je ne recevrai jamais entre mes bras l'assassin de Koenigsmark que pour le poignarder, et si je suis encore vivante dans le moment présent, ce n'est que pour le venger."

L'Electeur vit bien qu'il n'y avait rien à faire; il sortit de son appartement, et fit signe au prince de le suivre, qui ne se le fit pas dire deux fois. Ils conférèrent ensemble de ce qu'il y avait à faire. Le chirurgien de l'Electeur qui avait pansé le comte de ses blessures fit son rapport, dit qu'il avait trois coups d'épée, mais qu'il n'y en avait qu'un de dangereux, et ils jugèrent

302 Mattrice pkint par lot MÊME.

à-propos, pour apaiser la princesse, de lui faire savoir, sous main, que le comte n'était pas mort. Il était impossible que cette affaire fût étouffée. L'Italien qui restait, après avoir achevé sa besogne, fut vers minuit chez lui. C'était dans un cabaret de la ville. Il se coucha; mais, quelque temps après, il se réveilla, et demanda à deux étrangers qu'on avait mis coucher cette nuit dans sa chambre, et qui parlaient un peu italien, d'appeler l'hôte de la maison. L'hôte monta; il lui demanda un confesseur; Thôte lui dit qu'il n'y avait point de prêtre catholique à Hannovre. L'Italien se plaignit, et dit qu'il était empoisonné, dit que c'était la comtesse de Platen, pria Dieu de faire grâce à son camarade mort, et à lui de leurs derniers crimes, et expira. Les deux étrangers en parlèrent le lendemain à leurs connaissances, et celles-là à d'autres ; ainsi la nouvelle fut bientôt sue. Ces deux hommes pourtant, ayant fait réflexion à leur imprudence, se sauvèrent au plus vite. Les gens qui voulaient être instruits de cette affaire envoyèrent au cabaret; mais l'hôte ne put rien affirmer que la mort de l'Italien, et comme les auteurs de la nouvelle ne se trouvèrent point, elle resta douteuse. On murmurait pourtant partout de •cette, action. Les derniers mots de l'Italien, les chasseurs disparus, le fourrier blessé, et les gens du comte de Koenigsmark, qui couraient partout pour savoir des nouvelles de leur maitre, avaient de quoi inquiéter la comtesse de Platen. Elle vit bien que, sans un nouvel

MÉMOIRKS AUTOQRAPHKB. 303

événement qui attirât l'attention du public, l'opprobre de cette affaire retomberait sur elle. Le comte n'était pas mort; sa vie lui réservait un cruel ennemi, et elle fit le projet de le faire mourir assez publiquement, pour que l'Electeur seul parût aux yeux de tout le monde chargé de sa mort. Laissons pour un moment la comtesse dans cette occupation. Dans les premiers jours de la détention du comte de Koenigsmark, un gentilhomme à lui trouva moyen de savoir qu'il était arrêté et vivait encore. Il partit sur-le-champ pour Dresde, et apporta la nouvelle de cet accident à ses soeurs et à son beau-frère ; le comte de Loewenhaupt en informa d'abord le Roi Auguste, et lui demanda la permission d'aller solliciter pour Koenigsmark à Hannovre. Le Roi y consentit, et voulut bien, pour rendre la chose plus grave, lui donner des lettres de créance. Le comte partit le jour même pour Hannovre, et fit diligence. Lorsqu'il arriva, il ne trouva personne à qui il pût s'adresser. Ministres, secrétaires, cour, princes, tout avait déserté la ville. L'Electeur d'un côté, l'Electrice de l'autre, le prince Electoral du sien, et il paraissait que tout le monde s'était retiré de la cour et de la ville pour pouvoir affecter de l'ignorance sur un cas si délicat. Dans toutes ces .horreurs la tête avait absolument tourné à l'Electeur, et la comtesse de Platen , qui ne perdit pas un moment son affaire de vue, lui faisait entasser sottise sur sottise, pour le mettre au point de ne pouvoir plus reculer; entre

304 MAtJHICK PRTNT PAR MTl-MftMK.

autres choses, elle fit amener sous bonne garde la princesse Electorale à D'un autre côté, elle avait

gagné des gens dans le conseil de l'Electeur» qui la craignaient, et qui connaissaient les faiblesses de l'Electeur; elle les retint exprès auprès de sa personne; enfin le pauvre prince, réduit à un état pitoyable, fut aisément persuadé par la comtesse qu'il fallait assembler son conseil; qu'une telle démarche le laverait absolument des soupçons du public, et mettrait son esprit en repos. — Le conseil fut assemblé. On exagéra d'abord 1 état où Ton se trouvait, qui à la vérité était très triste; puis on dit, que retenir le comte en prison était une chose impraticable; que le ministre de Pologne le réclamait avec vivacité; qu'Auguste en avait envoyé un J) à la cour de Vienne, d'où il en allait venir incessamment un autre; qu'il fallait à la fin répondre; que le relâcher ou le remettre au ministre d'Auguste serait un affront éternel; que, le comte mort, ni parents ni amis ne se remueraient; qu'il ne fallait pas en avoir le démenti; que la mort du comte le justifierait absolument dans l'esprit de sa cour et du monde ; qu'il ne fallait que du mystère pour en imposer au public, qui trouverait bientôt des raisons véritables ou fausses pour le condamner, et qu'il n'y avait qu'à aller son train sans rien dire: que c'était le droit

des souverains. Tel fut le résultat de ce conseil. La question n'était plus que de quel genre de mort on se

') C'est-à-dire: tut ministre.

MÉMOIRKK autoorapkkb. 305

servirait , et il fut arrêté que le comte de Koenigsmark serait empoisonné le plus secrètement que faire se pourrait; comme je le dirai dans son lieu, quand j'aurai auparavant parlé du comte de Loewenhaupt, et de la manoeuvre qu'il fit, pendant qu'on faisait toutes ces allées et venues. Il (Loewenhaupt) avait des espions partout, pour savoir ce qui se disait et ce qui se faisait; et comme il jugea par les circonstances que le comte de Koenigsmark ne s'en tirerait pas bien de cette affaire, il résolut de se mettre en état de le sauver, par adresse ou par force. Il augmenta pour cet effet son train, et fit venir plusieurs officiers de Saxe qui lui étaient attachés. D y avait un chasseur du comte de Koenigsmark, nommé Ziegler, qui était homme alerte, et dont le comte de Loewenhaupt se servait, sous diverses formes, pour savoir ce qui se passait. Ziegler fit si bien , qu'il eut habitude avec la femme du fourrier dont j'ai parlé ci -devant. Il sut d'elle le détail exact de toute l'aventure, et l'endroit où était retenu le comte de Koenigsmark; de plus, il vola à cette femme un passe -partout du château. Loewenhaupt fut bien aise de toutes ces découvertes, et, voyant les circonstances si favorables, et ayant été d'ailleurs informé du résultat du conseil, il résolut d'exécuter son projet. J'ai déjà dit que tout le monde avait abandonné la cour et s'était retiré à la campagne, de sorte que le château était désert; qu'il n'y avait qu'une douzaine de Suisses qùi y faisaient la

306 Mauuck pkint par LD1-MÊMK.

garde. L'aftaire était délicate. Enlever un prisonnier d'Etat hors du palais d'un souverain n'était pas peu de chose. Le comte de Loewenhaupt pourtant l'entreprit, en prenant le mieux qu'il put ses précautions, pour ne pas avérer une démarche aussi hardie. Voici comment il s'y prit. On fait le premier prêche en Allemagne, chez les protestants, à quatre heures du matin. On était en hiver, de sorte que les nuits étaient fort longues. Le comte de Loewenhaupt fit semblant, le dimanche, 15 du mois de février 1695, d'aller au prêche du matin, rassembla tout son monde, et sortit à pied de la maison. Plusieurs gens passaient au travers de la cour du château pour se rendre à cette église, et le comte prit le même chemin; mais il s'arrêta dans une petite rue au coin du château, et laissa filer ses gens un à un dans le château, leur ayant donné rendez-vous dans la grande galerie, du côté «des appartements neufs. Le comte y arriva le dernier, et ses gens ne savaient à quoi cette cérémonie aboutirait, lorsqu'il en prit la plus grosse partie et leur dit d'aller au dehors à la porte du château, de se disputer ensemble, et de mettre l'épée à la main ; que les Suisses ne manqueraient pas d'accourir pour les séparer, et qu'alors ils devaient les charger, mais si mollement que le combat pût durer jusqu'à ce qu'il les vint rejoindre. Le comte espérait, à la faveur du tumulte que la querelle à la porte causerait, de dégager le prisonnier. Chacun marcha de son côté. Le comte, lorsqu'il entendit la

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charge commencée à la porte du château*, fit de son côté ouvrir, au moyen du passe-partout et de Ziegler, toutes les portes, et vint à celle du laboratoire, où M. de Koenigsmark devait être. Mais comme le passe-partout ne l'ouvrait pas, il fut obligé de l'enfoncer. Sa surprise fut grande lorsqu'il n'y trouva personne. Il vit bien que quelqu'un y avait demeuré; car il trouva encore le lit et les meubles nécessaires en désordre; et, en regardant partout, il reconnut l'écriture du comte qui était sur le mur avec du charbon, et qui contenait ces paroles: „ Philippe de Koenigsmark a rempli sa destinée dans ce lieu le 14 février de Vannée 1695." Le comte de Loewenhaupt vit bien qu'il avait manqué son coup, de quelques heures; il ressortit sur-le-champ, referma les portes par où il avait passé, et fut rejoindre ses gens, qui étaient aux mains avec les cent Suisses de l'Electeur. Sa présence fit d'abord retirer les siens, et il affecta d'être accouru de l'église pour les séparer; mais comme il y avait quelques Suisses de tués, le comte fit sauver quelques-uns de ces gens sur des chevaux qu'il tenait tout prêts pour amener le comte de Koenigsmark, pour qu'il eût une excuse lorsqu'on lui demanderait justice de cette violence. Le comte de Loewenhaupt continua pourtant son chemin, et s'en vint très-tranquillement à l'église. La comtesse de Loewenhaupt, son épouse, qui ne savait rien de tout ce qui venait d'arriver, fut au prêche, dès huit heures, dans une autre église. Le

308 MxrTHirE PEINT PAR LUT-lrêMK.

superintendant, M. Bilderbeck, monta sur la chaire, et prit son texte de St. Luc, chap. 10, v. 30, fit un prêche très -pathétique, et finit par dire: „Mes chers auditeurs, j'ai assisté la nuit passée une âme affligée; je ne désire pas lui survivre; ces lieux sont souillés, comme dit Saint ... au chapitre . ., du sang des innocents, et le palais de votre prince est une meurtrière, où l'on égorge les jeunes étrangers, comme dit Saint. . . L'auditoire fondit en larmes ; mais la comtesse de Loewenhaupt fit des gémissements que Ton entendait d'un bout de l'église à l'autre, et le service fut interrompu, et tout le monde courut chez lui, pour faire part aux siens de ce qui venait d'arriver. Le comte de Loewenhaupt, qui voulut avoir pleine certitude du fait, fut chez le superintendant. „Monsieur," lui dit-il, „je vois bien pourquoi vous me venez voir, et je suis bien aise de pouvoir vous donner quelques éclaircissements. Je ne crains point l'Electeur, car je sens bien que je n'ai pas beaucoup de temps à vivre. Cette dernière affaire, jointe à une fièvre lente que j'ai depuis quelque temps, me mettra au tombeau."

Après quelques civilités de part et d'autre, le superintendant lui dit: „ Je fus appelé hier au soir de la part de l'Electeur chez M. le comte de Koenigsmark, qui était retenu prisonnier au château, dans le laboratoire. On me dit qu'il serait empoisonné à souper; que c'était par ordre de la cour, et que je devais l'assister dans

MÉMOIRES ACTOORAPHKB.

ses derniers besoins; mais que je ne devais lui parler de rien qu'il n'eût mangé. Je voulus m'excuser de la commission; mais on me dit que, si je n'y allais pas, on n'en appellerait point d'autre; que j'étais son confesseur, et que j'étais le maître de le laisser mourir sans autre assistance. Je me suis donc vu obligé, Monsieur, d'avoir pour ainsi dire part à ce meurtre. Je l'allai hier voir, sur les sept heures du soir. Le comte de Koenigsmark me reçut avec joie, et me demanda comment j'avais obtenu la permission de le voir; car je ne m'imagine pas, continua -t- il, en riant, que vous veniez pour me préparer à la mort. Je fus embarrassé, et lui dis simplement que j'avais demandé à le voir pour l'assister dans ses afflictions. Le comte me fit mille amitiés, et me dit qu'il ne croyait pas qu'on lui fit rien de plus, à moins qu'on ne voulût, par de plus grandes injustices, étouflFer le souvenir de celle qu'on lui avait déjà faite. Je lui répondis que la grâce du Très-Haut mettait des bornes à tout, et qu'elle en mettrait apparemment à ses souffrances. J'allai continuer, mais il m'interrompit, en me disant: „Mon cher M. Bilderbeck, cela est bel et bon, mais parlons d'autre chose. Que dit- on de moi dans le monde?" — Il me fit plusieurs questions. L'heure du souper vint; on servit au comte, et il me pria de souper avec lui. Je m'excusai sur ce que je ne soupais jamais, mais que je lui tiendrais com-'* pagnie et le verrais souper. Le pauvre comte se mit à table,

et, âpres avoir pris trois ou quatre cuillerées de soupe, il me regarda un moment fixement, et me dit: „ Je vois pourquoi vous m'êtes venu voir." Il jeta la cuiller qu'il avait à la main: „ Je ne vous en sais pas mauvais gré, M. Bilderbeck; il est temps.de mourir: je suis empoisonné." Il se leva de table, dit d'un grand sang-froid: „Otez cela!" Il se promena trois ou quatre tours dans la chambre. J'étais si saisi, que je n'eus pas la force de lui rien dire. Il me parla le premier, en disant: „Que dites- vous de ces gens-ci?" Je repris la parole, l'exhortai à pardonner à ses ennemis, et je lui dis sur ce sujet ce que le devoir de ma charge exige de moi en pareille occasion ; je le sollicitai de communier, et lui donnai le sacrement. Un moment avant, et pendant que je m'apprêtais, il prit un charbon dans la cheminée, et écrivit quelques mots sur le mur. Il me parut fort bien résigné, et mourut, deux heures après, avec toute la fermeté imaginable, sans que je lui aie entendu faire la moindre plainte. Il me dit que je devais vous faire savoir et à ses deux soeurs la fin de sa destinée; qu'il vous priait d'assurer le Roi Auguste qu'il mourait reconnaissant et pénétré de ses bontés, et qu'il priait ses deux soeurs de l'oublier le plus tôt qu'elles pourraient. Je vis qu'il avait deux ou trois fois envie de me dire autre chose. Il me demanda ce qu'était devenue la princesse Electorale; ' mais je l'exhortai à ne plus songer aux choses d'ici-bas. Après qu'il eut expiré, je frappai à la porte, et on me

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laissa sortir. Je fus chez moi me jeter sur mon lit. Ma douleur et mon peu de santé me persuadèrent que je n'en reviendrais pas."

Le comte de Loewenhaupt s'en retourna chez lui, et effectivement M. Bilderbeck mourut au bout de quelques jours 1). La comtesse de Loewenhaupt, pendant ce 4 temps -là, remplissait la maison de 39 cris. L'Electeur fit signifier au comte de Loewenhaupt de se retirer de Hannovre, sans rien dire autre chose.

Le comte de Loewenhaupt s'en retourna en Saxe, * et rendit compte au Roi Auguste de toutes ces choses. Il plaignit fort le défunt, car il l'aimait. Ainsi finit Koenigsmark, le dernier de sa maison.

Il laissa des biens immenses, tant en terres qu'en vaisselles, et pierreries; mais les Hartog à Hambourg, chez qui le tout était en dépôt, les ont gardées, disant qu'ils étaient prêts à les rendre quand on produirait un testament ou un ordre du comte de Koenigsmark. Ce qui est en fonds de terre a été la proie de la guerre* et on se dispute encore à qui l'aura.

La princesse Electorale, ou la Reine d'à présent, a soutenu depuis, avec la môme hauteur de raccommodement, ses sentiments, et, quelques propositions que le Roi lui ait fait faire, elle les a toujours refusées.

Nous restâmes quelques jours à Hannovre.

') Hermann BUderbeck n'était pas superintendant (c.-à-d. chef de diocèse), mais second prédicateur de la cour de Hannovre. Il ne mourut qu'en 1706, quelques années après cet événement.

Maurice pkiht par lui-mrmk.

Bien que les traductions de M. de Weber aient déjà fait connaître les passages les plus saillants de ces Mémoires, nous n'avons pas hésité à les publier in extenso. C'est la seule autobiographie du comte de Saxe que l'on connaisse. Un écrivain comme Maurice mérite d'être lu dans la langue (font il s'est servi pour exprimer sa pensée : la meilleure traduction ne saurait rendre la vigueur de son style. Qu'il pèche contre la grammaire ; qu'il invente des mots à sa guise ; qu'il tourne sa phrase comme pe^pmne ; qu'il dédaigne, comme le firent Fré-# déric II et Napoléon, l'orthographe de tout le monde; qu'importe tout cela? . . „le style c'est l'homme," et le style de Maurice c'est bien Maurice. D ne savait pas le français; soit! mais il maniait cette belle langue à sa manière: avec simplicité, avec précision, sinon avec élégance; et il possédait le secret de l'art, cette éloquence qui part du coeur, la seule qui vaille. Nous en appelons à la petite-fille du maréchal de Saxe. L'auteur de Lélia, nous en gommes sûrs, ne désavouera pas les pages éloquentes dans « lesquelles son illustre aïeul a raconté les funestes amours de la duchesse d'Ahlden, et la fin tragique du dernier Koenigsmark.

Le style seul, cependant, ne suffirait peut- être pas pour convaincre la critique moderne de l'authenticité de ces Mémoires de Maurice. Nous ignorons ce que la minute olographe de ce curieux document est devenue; mais la copie que l'on conserve aux archives de Dresde, la seule qui existe, est d'une authenticité incontestable. Cette copie, que nous avons reproduite, fut tirée de l'original par un secrétaire infidèle de Maurice et vendue par cet individu même, en 1724, au feld- maréchal Jacques -Henri comte de Flemmîng '). C'est dans la correspondance de ce ministre que M. de Weber*) a retrouvé la lettre suivante:

«J'aurai l'honneur de dire à Votre Excellence, que M. le comte de Saxe me pria un jour de lui copier quelques pa-

>) Flemmîng , «pris avoir durant environ trente années commando les armées et dirigé les conseils du roi Auguste II., mourut, ambassadeur de Saxe à Vienne, Agé de soixante ans, le 30 avril 1728.

•) Vojei: von Weber, Monta Oraf von Sachsen, p. 7.

piers, et je crois qu'il en aura du chagrin par la suite. Comme cela regarde particulièrement Votre Excellence, j'en ai tiré une copie, pendant un voyage qu'il fit à Versailles, et il ^ me demanda à son retour bî je n'avais montré cet ouvrage à personne; je l'assurais que non, comme il est vrai, mais j'eus garde de lui dire que j'en avais tiré copie, et s'il le savait, il donnerait part de son bien pour le ravoir, et il aura beaucoup de chagrin, si jamais il sait que cet ouvrage soit entre les mains de Votre Excellence, puisque cela La regarde directement. Cet ouvrage contient 36 feuillets de grand papier, que je ne peux confier qu'aux personnes que Votre Excellence m'indiquera, après que je l'aurai bien cacheté. Je laisse à la générosité de Votre Excellence de m'accorder quelque gratification qu'Elle jugera à propos. Cet ouvrage est de conséquence pour Votre Excellence et pour la mémoire afin d'y remédier. J'ai l'honneur etc.

à Venise, ce 19 août 1724. DE St> Laubent.

Flemming, ne se contentant pas d'accuser réception (le 12 mars 1725) des „ trente- six feuillets" qu'il avait eu garde de refuser, se mît en devoir de réfuter lui-môme l'auteur de ces Mémoires.

La minute de cette réfutation s'est conservée, mais l'adresse manque; l'exorde ferait supposer que Flemming l'aurait destinée à Saint Laurent; mais nous avons de la peine à le croire. Quel intérêt Flemming pouvait-il avoir à désabuser un être de cette espèce? que pouvait lui importer l'opinion d'un Saint Laurent? Nous présumons que la forme épistolaire n'est qu'un masque. Flemming n'aura pas voulu brûler les Mémoires de Maurice; c'était une arme dont on pouvait se servir, au besoin. Cependant il n'aura pas voulu non plus déposer aux archives une pièce aussi compromettante pour sa personne, sans fournir à ses successeurs le moyen d'y répondre, si jamais cet ouvrage devait voir le jour.

Nous croyons agir selon les intentions du feld-maréchal en publiant ses Remarques'.

Maurice pkikt pas LOI -même.

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