‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 60 sur 103 · LE COMTE DE FLEMMING A M · texte numérisé non relu

LE COMTE DE FLEMMING A M

Monsieur, Dresde, le 9 mai 1725.

Je vous ai beaucoup d'obligation de l'attention que vous avez eue à vouloir me procurer quelque amusement, en me communiquant le commencement des Mémoires du comte de Saxe, et je serais bien peu reconnaissant si, en échange, je ne satisfaisais à l'envie que vous avez de savoir ce que je pense de cet écrit.

Rien n'est si vrai que ce que l'auteur dit de la fainéantise, et, par son écrit même, il prouve en effet ce que cette mère de tout vice est capable de produire.

J'y trouve tant de faussetés, que je ne saurais croire que ce soit une production du fils naturel du Roi Auguste, et je l'attribuerais plutôt à quelque ennemi secret qui cherche à nuire à sa réputation, en lui imputant cet écrit.

Il me serait aisé de réfuter entièrement cet écrit, si j'en avais le temps, et que j'eusse mes Mémoires à la main; mais, faute de l'un et de l'autre, je me contenterai de vous faire des remarques sur quelques passages, par où il vous sera facile de porter un jugement sur tout l'écrit.

Le Comte de Saxe n'est pas né en l'île de Moene, comme l'auteur l'avance, mais à Dresde.

Dans le portrait que l'auteur fait du Roi de Pologne, il omet plusieurs bonnes qualités de ce Prince, qui sont trop connues pour qu'il soit besoin de les relever, et, en échange, il lui attribue des défauts qu'il n'a jamais eus. Rien n'est si faux que ce qu'il avance, que ce Prince est paresseux, et l'on pourrait, au contraire, plutôt dire de lui qu'il est trop laborieux. C'est encore sans aucun fondement qu'il dit que ce Prince jette le manche après la cognée ; ne sait-on pas que, malgré une guerre de tant d'années qu'il a eu à soutenir, il n'a perdu de ses Etats que ce qui, par la négociation de M. le Comte Loewenhaupt, a été vendu à l'Electeur de Hannovre?

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Le portrait du Comte de Flemraing est des plus envenimes, et il semble que cet écrit n'ait été fait que pour avoir occasion de dire du mal de lui; ainsi je me crois d'autant plus obligé de vous en faire voir toutes les faussetés.

„ Flemming," dit l'auteur, ,,'qui a depuis joué un si beau „ rôle, et dont la fortune s'est élevée avec tant de rapidité," —

il s'est poussé dans le chemin de la fortune par l'épée, et non par le fourreau; aussi a-t-il toujours été haï et persécuté des favoris et des maîtresses du Prince; —

„ était aide-de-camp d'Auguste, et était venu par aventure „ à son service , ayant tué en duel un colonel des Impériaux en Hongrie."

Il avait passé par tous les degrés militaires, à commencer depuis la pique; il avait servi sous plusieurs Princes avec distinction, et avait été aide-de-camp de l'Electeur, frère du Roi Auguste, du service de qui il est passé à celui du Roi.

„ 7/ est homme de condition et brave, très-laborieux, d'une

„ ambition démesurée," — pourquoi traiter son ambition de démesurée? Il n'a fait tort à personne dans son avancement, et il a attendu son tour; —

„le plus méchant homme qu'il y ait sous le ciel;<e — ses amis lui reprochent souvent d'être trop bon ; —

„ aimant peu les honnêtes gens;" — s'il pouvait souffrir les malhonnêtes gens plus qu'il ne fait, il ne serait pas tant persécuté d'eux ; —

„ implacable ennemi, ne se souciant point par quelle voie

„il arrive à ses fins, pourvu qu'il y arrive;" — il n'y a peut-être personne au monde qui ait eu si souvent occasion de pardonner à ses ennemis, et qui l'ait fait aussi généreusement que lui ; —

„ brutal comme un cheval de carrosse;" — il peut l'être envers des brutaux; et il est connu qu'il traite les arrogants et les bretteurs avec beaucoup de mépris; —

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„pillant, à prendre cent ducats, sans être naturellement „ avare;" —

si cela était, pourquoi n'aurait- il pas pris en plusieurs occasions, en pays ennemi, l'argent des sauvegardes qui lui appartenait de droit, et que je sais qu'il n'a point pris, uniquement pour attirer à son maître l'affection des peuples des pays où l'armée se trouvait; —

„un peu fou, donnant dans la chimère;" — à plusieurs cours où il a été employé l'on a porté de tout autres jugements sur lui, et l'on a eu bien raison; aussi n'aije jamais vu personne moinB porté pour les chimères que lui; —

„et avec tout cela un génie supérieur ;il — sa modestie va si loin que je l'ai entendu disputer contre ceux qui voulaient le faire convenir de cette qualité.

L'auteur a raison de dire que Prebendau a servi utilement à l'élection du Roi Auguste; aussi le Comte de Flemming n'a jamais cherché à lui ôter l'honneur et le mérite qui lui appartenait en cela.

Il est connu qu'après l'élection, le Comte de Flemming est retourné aux fonctions militaires, et que, sur les instances

de Beuchling et de , qui avaient servi sous lui à

l'élection, il Jes a proposés au Roi pour Ministres d'Etat ; ce qui marque bien que son ambition n'est pas démesurée, comme on voudrait le faire croire; et une marque encore qu'il n'est ni fou ni chimérique, c'est que les affaires qu'il a entreprises, il les a exécutées aussi.

Il est faux ce que l'auteur avance, que l'élection avait coûté quelques millions. L'on n'y a employé que des sommes trè6- médiocres; mais il est vrai qu'après l'élection on a répandu beaucoup d'argent par les mains du Comte Loewenhaupt, ce qui se fit contre le sentiment du Comte de Flemming, qu'il donna par écrit même.

L'auteur avance encore à faux, que ces millions et * 40 mille Saxons avaient fait dédire les Polonais de l'élection du Prince de Conti. Il ne s'est agi d'aucun dédit; ceux

MEMOIRES ÀUTOORAPHKS.

qui ont été d'abord pour le Roi Auguste sont restés fermes dans son parti, et ceux qui ont été pour le Prince de Conti sont pareillement restés fermes dans ce parti; et pour ce qui est de l'armée saxonne, elle n'a consisté qu'en 6 mille hommes.

L'auteur continue de dire, que le Comte de Flemming fut avancé dans les grades militaires, et que son ambition ne le fit languir dans aucun. Mais que trouve- 1- il d'extraordinaire en ce qu'après l'élection le Comte de Flemmiugfut fait major-général, de colonel des dragons qu'il était, et que, deux ans après, à la paix qu'il moyenna entre les Sapieba et les Oginski, il fut faitlieutenant-général, sans qu'il y eût quelqu'un qui pût, avec autant de droit, y prétendre?

Rien n'est plus faux que ce que l'auteur dit ensuite, que le Comte de Flemming avait conseillé au Roi de donner une guerre aux Polonais pour les amuser. H est connu, au contraire, qu'il a conseillé au Roi de ne point chercher de guerre, jusqu'à ce que tout fût apaisé en Pologne. Mais Patkul lui ayant parlé du projet de la guerre de Livonie, il ne pouvait se dispenser d'en faire ouverture au Roi, son maître ; cependant il se servit, en même temps, de cette occasion pour détourner le Roi de la guerre qu'il avait déjà résolu de faire en Valachie, avant la diète de pacification.

L'auteur dit „ que le Comte de Flemming, pour déterminer le Roi à la guerre, prit le temps que Beuchling était en Saxe et que le Comte Loewenhaupt était allé à Hannovre pour l'affaire du Comte Koenigsmark." •

Ce fut à Grodno que Patkul en parla au Roi, et Sa Majesté donna immédiatement ordre au Comte de Flemming de se faire accompagner de Patkul et d'aller reconnaître le terrain. Beuchling et Loewenhaupt se trouvaient alors tous deux à Grodno, et l'affaire tragique du Comte Koenigsmark s'était déjà passée.

Il est vrai, comme dit l'auteur, que la noblesse de Livonie n'était pas contente du gouvernement de Suède, et c'est là- dessus qu'était fondée la proposition de Patkul.

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