‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 61 sur 103 · MAL" KICK FK1MT PAS LUI -MKMK · texte numérisé non relu

MAL" KICK FK1MT PAS LUI -MKMK

Le Comte de Flemming n'a pu se proposer de briller dans ces conjonctures, puisqu'au contraire il a fait envisager toutes les difficultés qui se rencontreraient dans l'affaire, et qu'il s'en est expliqué ouvertement envers le Roi.

Bien loin que le Comte de Flemming ait souhaité que le Roi ne communiquât point ce projet a BeucBHng, il a, au contraire, conseillé au Roi de le lui communiquer; ce que Sa Majesté a fait aussi. Il est vrai que celui-ci y a été contraire, sous main ; mais il est à savoir s'il devait l'être, après que Sa Majesté avait une fois résolu l'affaire.

Le Comte de Flemming n'a jamais cherché à entrer dans le ministère; comment donc pouvait-il songer à y jouer un grand rôle?

Le Comte de Flemming n'a rien juré à la noblesse de Livonie; mais elle s'était engagée envers lui, et il en a agi, à cet égard, en honnête homme de n'avoir pas découvert tout ce qui s'est passé avec cette noblesse.

J'ai déjà dit que ce n'est pas le Comte de Flemming qui a formé le projet de cette affaire. Patkul et Paikul l'ont formé; et comment le Comte de Flemming l'aurait-il pu faire, ne connaissant pas le pays ni d'autres Livoniens que les deux susmentionnés?

L'on ne saurait dire non plus que le Comte de Flemming ait voulu agir dans cette affaire en compatriote; car il n'est pas Livonien, mais Poméranien.

Il est vrai que le Comte de Flemming a dit au Roi qu'en tout cas Sa Majesté le pourrait désavouer ; mais il n'a dit cela qu'après que l'affaire était engagée, et que les autres l'avaient gâtée, pendant qu'il avait fait tout au monde pour la faire réussir.

L'auteur suppose à faux que Patkul ne s'est réfugié en Pologne qu'après que l'affaire a été engagée: il y était longtemps avant, et avait insinué l'affaire au Primat et à d'autres Polonais; il avait été aussi pour cela en Danemarc, et alla ensuite pour la même raison chez le Czar; et ces deux Princes écoutaient avec plaisir l'affaire ; aussi le Comte de

Flemming fiit-il chargé d'en faire ouverture à l'Electeur de Brandebourg, qui approuva l'affaire.

L'auteur a raison de dire, que tout allait bien au commencement. En effet, les choses allaient mieux qu'on n'avait pu espérer, et cela malgré que le Comte Loewenhaupt (qui était Ma tête du conseil de guerre, et non à la tête des affaires comme le suppose l'auteur) laissât manquer de tout ces 6000 hommes destinés pour cette expédition.

J'ai déjà dit que l'affaire avait été communiquée à Beuchling, avant le retour du Roi en Saxe, et il ne devait point y être entré pour la contrecarrer, comme il a fait Mais, pour ce qui est de Loewenhaupt, je ne crois pas qu'on lui en ait rien dit, car il ne passait pas pour homme de grand raisonnement

Au printemps, dit l'auteur, les troupes dénièrent en Pologne. Mais il ne sait pas que le Primat en avait écrit à l'Electeur de Brandebourg, pour qu'il permît le passage de ces troupes par son pays.

L'auteur dit encore que Flemming leva le blocus de Riga ; mais cela est faux : il n'était plus à l'armée alors. Les intrigues pour contrecarrer l'affaire avaient déjà commencé ; il avait été exposé à tous les dangers imaginables avec cette poignée de monde qu'il avait ; mais malgré cela les choses prenant un bon train, on le rappela, et lui donna un commandement en Saxe, et l'on envoya Rose à sa place.

Le temps ne me permet pas de vous en dire davantage; mais le peu que je vous en ai dit vous doit faire juger que cet écrit, rempli de faussetés d'un bout à l'autre, ne mérite pas qu'on y fasse une attention sérieuse pour le réfuter, et ce que j'en ai fait n'a été uniquement que pour satisfaire à votre curiosité.

Ces ^Remarques" du comte de Flemming ne font que confirmer et corroborer les souvenirs de Maurice. Si ce ministre avait, en vérité, attribué cette production à un ennemi secret du fils naturel du roi Auguste; s'il n'y avait pas trouvé des faits dont

320 Maurice pkwt par lttt-mêmk.

lui, le ministre, croyait seul partager le secret avec le roi, des faits que le roi, et le roi seul, ne pouvait avoir confiés qu'à Maurice, l'orgueilleux et tout- puissant comte de Flemming n'aurait certes pas perdu son temps à protester contre ces foudroyantes révélations.

Il n'y a que la vérité qui blesse ; on se figure d»nc bien la surprise que dut éprouver Flemming en voyant que ce jeune homme qu'il avait regardé, sans doute, du haut de sa grandeur, n'avait pas été la dupe de son égoïsme ; que Maurice, ce Maurice qu'il détestait, avait lu dans son âme avec une pénétration merveilleuse. L'histoire, sur les principaux chefs d'accusation, n'a pu que ratifier le verdict sévère mais foncièrement juste du comte de Saxe. Tout homme de génie que fut Flemming — et certes il y avait en lui l'étoffe d'un homme d'Etat — , son aventureuse politique n'a fait que ruiner la Saxe et la Pologne. L'élection de Pologne qu'il enleva en 1696, en jouant l'abbé de Polignac, fut son seul succès diplomatique : succès qui le grisa, qui le rendit un peu fou, comme dit Maurice; succès qui, au fond, n'en était pas un, parce que la couronne des Jagellons n'était qu'une non -valeur. La rébellion que Flemming fomenta en Livonie par le malheureux Patkul, son agent; la coalition qu'il forma contre Charles XII; la guerre du Nord, si mal préparée et si mal conduite, ne furent que des fautes ; fautes qui valurent à Auguste la perte de sa couronne, à Altranstaedt, et à la Saxe, les horreurs de l'invasion suédoise.

Ce furent les chimères de Flemming qui neutralisèrent les grandes qualités dont la Providence, en pure perte, avait doué le roi Auguste. Mieux secondé et plus sagement conseillé, ce prince aurait pu avoir une belle page dans l'histoire. U était appelé à de grandes destinées; mais au lieu d'amuser les Polonais avec des guerres impolitiques qui, eu définitive, ne profitèrent qu'à Pierre le Grand, il aurait fallu civiliser ces plaines fertiles de la Vistule, discipliner ces populations presque nomades; s'établir carrément sur les rivières, comme Maurice le conseilla, et se fortifier dans cette superbe position stratégique dont la clef se trouve à Varsovie.

M é MO IRES AUTOGRAPHES. 321

Les idées de Flemming ne manquaient ni d'à-propos ni de grandeur. Son rêve était de fonder sur les débris de la république polonaise un empire Saxo-Polonais, héréditaire dans la maison de Saxe; empire moitié slave, moitié allemand qui aurait pu devenir une puissante barrière entre l'Orient et l'Occident, entre la Russie ét l'Allemagne. Flemming sentait bien que pour réaliser son rêve, il lui fallait la mer: les ports de la Baltique, dont il avait deviné l'importance, bien avant que la Russie y songeât. Maître de Riga, Auguste aurait enfermé les turbulents Polonais entre la Baltique et ses pays héréditaires. La première tentative de s'emparer de la Livonie échoua en 1701 ; mais l'idée fut reprise en 1709, après Pultawa, et Flemming dans un traité secret avec Pierre I., fit garantir par le Czar la possession héréditaire de cette province à l'électeur de Saxe, nullement au roi de Pologne, comme les historiens l'ont supposé par erreur. Flemming travaillait en même temps à obtenir de l'Autriche la cession de cette partie de la Silésie qui sépare la Saxe de la Pologne. Cette cession, que l'empereur Joseph I. avait déjà presque promise, aurait permis aux troupes saxonnes d'entrer en Pologne, sans traverser le territoire d'une puissance étrangère.

Ces projets demeurèrent des chimères, grâce à la faiblesse de l'exécution ; faiblesse que Maurice blâme, en taxant Flemming de folie, et son père, de paresse. Flemming défend le roi contre ce reproche, et en ceci il n'a pas tort. Auguste n'était certes pas ce qu'on appelle paresseux:, il avait fait de fortes études; il s'occupait sans cesse; et ne ménageait pas sa personne; actif, laborieux, studieux même, et beaucoup moins frivole qu'on ne le pense généralement, . . ce qui lui manquait, c'était la ténacité et la persévérance.

C'est cette indolence, morale plutôt que physique, que Maurice regrette et déplore dans son père. Maurice ne comprenait pas que tout le monde ne fût pas dévoré comme lui de cette étonnante énergie qui se traduit si bien dans la célèbre réponse qu'il fit à Voltaire i).

») „17 ne s'agit pas de vivre, mais de partir," répondit Maurice, en 1745, à Voltaire, qui ne comprenait pas coin me ut le maréchal, malade comme il était, pourrait se rendre & l'armée. 21

322 MAtrRICB PKIHT PAR LFI •UP.UK.

Ce fut du reste dans toute la verve de la jeunesse, à l'âge de vingt -sept ans, que Maurice composa ses Mémoires. La lettre de St. Laurent nous fournit cette date : puisque la copie était entre les mains de cet individu le 19 août 1724, notre fragment doit avoir été rédigé avant ce jour. Maurice, qui passa l'année 1724, de janvier en octobre, à Paris, à l'exception d'une courte excursion en Angleterre, revint de Londres au commencement du mois de juin. Il y avait revu George I., et cette rencontre avec l'époux de la duchesse d'Ahlden dut raviver ses souvenirs d'enfance.

Quoi qu'il en soit, Flemming, on l'a vu, confirme par son silence la version de Maurice sur „ l'affaire tragique" du comte Philippe de Koenigsmark. Cet oncle de Maurice périt en 1694, ou bien, s'il faut en croire Maurice, le 14 février 1695; en tout cas, bien avant la naissance du fils de la belle Aurore. Ce n'est par conséquent pas en témoin oculaire que Maurice parle ; mais sa déposition est intéressante parce qu'elle se base sur des traditions de famille, confirmées, quant aux points principaux, par des découvertes récentes»). Un professeur allemand-*) s'est attaché à relever des inexactitudes dans le récit de Maurice. Ces inexactitudes ne sauraient fendre suspecte la véracité du témoin qui, en 1724, trente ans après l'événement, était bien plus à même de connaître le dessous des cartes de cette cause célèbre que nous ne le sommes aujourd'hui.

L'autobiographie de Maurice s'arrête à la veille de la bataille de Malplaquet, la première à laquelle il assista, sans cependant prendre part au combat

') Voyez sur cette cause célèbre les documents retrouvés, à Upsala, par Palmblad et, à Quedlinbourg, par Cramer, dans : „Episode de l'histoire du Hanovre (Paris 1855) par M. Blaze de Bury.

*) F. Bulau, Geheime Geschichten und rathselhafte Menschen (Leipzig 1860). — Ce savant homme oublie dan» sa critique que la vérité est souvent ce qu'il y a de moins vraisemblable, et qu'il est, comme dit Hamlet, ,, entre le ciel et la terre des choses dont la sagesse de nos professeurs ne se doute guère."

MÉHOIKR8 AUTOGRAPHES. 323

Nous ajoutons, dans l'ordre chronologique, quelques passages des Rêveries1) qui complètent ces Mémoires autographes:

Page 127.

„I1 n'y a rien de plus amusant que cette petite guerre, et certainement le soldat y prendra goût.

Cela me fait souvenir qu'en 1710, je fus attaqué, entre Malines et Bruxelles, par un parti français*). Trois jours après, un autre de cinquante hommes entra en plein jour dans Alost, qui est à cinq lieues de Bruxelles, et me prit des équipages sur la place; il y avait pendant ce temps -là quinze cents hommes à la porte de la ville qui attendaient les billets de logements qui se faisaient chez le Magistrat, et je pensai y être pris. L'on n'osait aller par la barque de Bruxelles à Anvers sans avoir un sauf-conduit dans sa poche, ni aller se promener dans les faubourgs de Bruxelles, Anvers, Malines, Louvain etc. Cependant les alliés étaient les maîtres de toute laFlandre, ..Lille, Tournai, Mons, Douai, Gand, Bruges, Ostende et toutes les barrières étaient à eux; il y avait cent cinquante mille hommes de troupes dans ces différentes garnisons ; c'était au coeur de l'hiver, * mais les partisans français pillaient toute la campagne. Cela prouve bien la possibilité de ce que j'avance, et me persuade que le succès est infaillible."

Page 131.

„En 1716, une partie de la Pologne se souleva pour chasser les troupes saxonnes. Nous étions séparés dans différentes provinces lorsque tout- à-coup ce feu parut. L'armée de la Couronne, ou l'armée de la République, composée de vingt mille hommes, tomba d'abord sur le régiment de la Reine cavalerie et l'investit dans un village: ce régiment se rendit, par composition, sans se défendre, et

') Les Rêveries ou Mémoires sur l'art de la guerre de Maurice comte de Saxe etc. (à la Haye, chez Pierre Gosse, MDCCLVI).

*) M. le Comte de Saxe serrait alors dans l'armée des Alliés comme volontaire. (Note de l'éditeur des Rêveries.)

Maurick pRnrr pak lui-v^mk.

fut quelques heure» après taillé en pièces de sang -froid. De là ils furent attaquer deux régiments de dragons qui, ayant appris cet événement, s'étaient mis en marche pour se joindre à d'autres troupes saxonnes. Ceux-ci, sachant par l'exemple du régiment de la Reine qu'il ne fallait pas se rendre, se défendirent, les battirent à plate couture, et leur prirent plus de vingt paires de timbales, étendards et drapeaux. Cela arriva entre Cracovie et Sendoinir, près d'un village nommé Tornos; c'était M. de Klingenberg qui commandait ces deux régiments de dragons.

Pendant que cette affaire se passait, j'étais en marche • pour me rendre de Jarisloff, en Lithuanie, pour aider à éteindre le feu qui avait commencé à s'allumer de ce côtélà; j'avais laissé un détachement de quatre-vingts maîtres à Jarisloff aiin de faire payer quelques contributions qui restaient dues aux troupes. Les Polonais confédérés investirent la place, qui est une petite ville entourée d'un mauvais boulevard, firent trois attaques générales, et furent repoussés. Au bout de quinze jours, l'officier qui commandait ce détachement, qui se nommait Heckinann, n'ayant plus do vivres, parla de rendre la place; enfin, après bien des allées et des venues, on lui accorda tous les honneurs de la guerre et un chariot dans lequel il y avait quarante mille écus, chose bien tentante pour les Polonais. Il sort, on le laisse passer; au bout de deux jours de marche, on détache après lui huit cents chevaux, qui l'atteignirent bientôt et l'attaquèrent; il se battit avec eux pendant six jours, sans discontinuer de faire route. Enfin il vint me joindre auprès de Varsovie, à cent lieues de Jarisloff, avec son chariot et les quarante mille écus, soixante-huit maîtres, deux paires de timbales qu'il leur avait prises chemin faisant, n'ayant jamais pu être entamé, efr n'ayant perdu dans tous ces différents combats que seize cavaliers. Cela paraît fabuleux, cependant rien n'est plus certain. Je pourrais encore faire le récit de pareilles affaires, mais en voilà assez pour donner une idée de ce peuple et de sa façon de combattre."

MEKOIBKS AITTOOKAPHBS. 325

Page 19.

„En 17 181) nous entrâmes cinquante-cinq mille hommes dans le camp de Belgrade*) presqu'en sortant des quartiers (d'hiver). U est sur une hauteur, l'air y est sain, l'eau de source y est bonne, et nous avions abondance de toutes choses. Le jour de la bataille, qui était le 18'2) août, il ne se trouva que vingt-deux mille combattants sous les armes : tout le reste était mort ou hora d'état d'agir."

Page 30.

„A la bataille de Belgrade j'ai vu tailler eu pièces deux bataillons dans un instant; voici comme l'affaire se passa. Un bataillon de Lorraine et un de Neuperg se trouvèrent sur une hauteur que nous appelions la batterie, et dans le moment qu'un coup de vent dissipa un brouillard qui nous empêchait de rien distinguer, je vis«ces troupes sur la crête ' de la hauteur séparées du reste de notre armée. Le Prince Eugène me demanda si j'avais la vue bonne, et ce que c'était qu'une troupe de cavaliers qui faisaient le tour de la montagne; je lui répondis que c'étaient trente ou quarante Turcs. D me dit, ces gens sont renversés, voulant parler des deux bataillons. Je ne voyais cependant pas qu'ils fussent attaqués ni qu'ils dussent l'être, parce que je ne pouvais voir ce qu'il y avait de l'autre côté de la montagne. J'y poussai à toutes jambes; dans le moment que j'arrivai derrière les drapeaux de Neuperg, je vis les deux bataillons présenter les armes, coucher en joue, et faire une décharge générale à trente pas sur un gros de Turcs qui les attaquait. Le feu et la mêlée ne furent qu'une même • chose, et les deux bataillons n'eurent pas le temps de fuir, car tous furent étendus sur le carreau à coups de sabres dans un terrain de trente à quarante pas. 11 ne s'en sauva

») Lisez: 1717.

*) M. le Maréchal fit e^tte campagne comme volontaire. (Note de l'éditeur de» Rêverie*.) «) Lisez: 16.

326 Maurice peint i>ar lui-même.

que M. de Neuperg qui, heureusement pour lui, était à cheval, un enseigne, avec son drapeau, qui se jetta aux crins de mon cheval et m'embarrassa fort, avec deux à trois soldats. Dans ce moment le Prince Eugène arriva presque tout seul, c'est-à-dire avec la troupe dorée, et les Turcs se retirèrent, je ne sais trop pourquoi ; ce fut là qu'il reçut un coup de fusil à travers la manche 1). Quelques troupes de cavalerie et d'infanterie arrivèrent, et M. de Neuperg demanda un détachement pour conserver l'habillement; on mit des sentinelles aux quatre coins du terrain qu'occupaient ces défunts bataillons, et l'on fit faire des piles d'habits, de chapeaux, de souliers etc. Enfin, pendant que cette cérémonie se faisait, je m'amusai à compter les morts, et je ne trouvai que trente-deux Turcs tués de la décharge générale de ces deux bataillons ; ce qui n'a pas augmenté l'estime que j'ai pour le feu."

Page 60.

„Les bonnes choses ne percent qu'après un temps infini, et quoique quelquefois tout le monde soit convamcu de leur utilité, malgré cela on les abandonne bien souvent pour suivre l'usage et la routine, et on vous dit froidement pour toutes raisons : ceci n'est plus d'usage.

Pour être convaincu de ce que je dis, il n'y a qu'à voir le nombre d'années que les Gaulois ont été battus par les Romains, sans que jamais ils se soient avisés de changer leur discipline ni leur façon de combattre. Les Turcs sont aujourd'hui dans le même cas: ce n'est ni la valeur, ni le nombre, ni les richesses qui leur manquent, c'est l'ordre et la discipline.

A la bataille de Peterwardein, ils étaient au delà de cent mille hommes, nous n'étions que quarante mille, et ils furent battus. A Belgrade ils étaient au delà de deux cent-

') Le manuscrit ajoute: et où le vmrquis de La VUlette (Lavallette?) fut tué.

Mémoires autographes. 327

mille hommes, nous n'étions pas trente mille, et ils furent défaits; ils le seront toujours, tant qu'on s'y prendra tant soit peu bien."

Ces extraits nous permettent d'éclaircir le doute qui s'est élevé sur la question si Maurice assista aux célèbres campagnes du prince Eugène de Savoie contre les Turcs.

Le dernier biographe ») de ce prince a oublié le nom de Maurice dans la liste des volontaires que la gloire du vainqueur de Peterwardein appela, l'année suivante, sous la tente du héros de Belgrade. La noblesse française et la haute aristocratie allemande y furent dignement représentées, comme on sait, et les anciens biographes et panégyristes du comte de Saxe l'avaient nommé parmi cette troupe dorée en vantant ses prouesses. Cependant ni M. de Arneth ni M. de Weber n'ont pu découvrir dans les archives de Vienne et de Dresde le moindre indice confirmant ces traditions contemporaines. M. de Weber publie, au contraire, une lettre du comte de Flemming, en date du 30 mars 1718, pour constater que le comte de Saxe ne fut pas du contingent que le roi Auguste cette année-là envoya à l'Empereur, et l'archiviste saxon en conclut que les campagnes de Maurice contre les Turcs doivent être rangées parmi les légendes *).

M. Taillandier»), par contre, citant les Rêveries, prouve que les deux archivistes allemands se sont trop hâtés d'arriver à cette conclusion. Cependant le critique français ne devine pas non plus toute la vérité :

„ Maurice," dit -il, . . „aura donc obtenu la permission d'aller se battre contre les Turcs, il aura pu arriver sous Belgrade au mois d'août, avant la bataille, et ainsi se concilient des textes qui semblent* se contredire."

Or la bataille de Belgrade ne se donna pas, comme Maurice le

») Alfred Arneth, Prinz Eugcn von Savoyen, Wien 1858.

7) Voyez: von Weber, Moritz Graf von Sachsen, page 61 — 63.

') Maurice de Saxe par 8aint René Taillandier, p. 41 — 46.

328 Maurice pkimt pas lui-même.

supposait en écrivant ses Rêveries, et comme le suppose avec lui M. Taillandier, le 18 août 1718, mais le 16 août 1717.

Rappelons-nous qu'il fallut au prince Eugène à cette époque deux campagnes consécutives, pour réduire les Turcs. La première, qui commença au mois de juillet 1716, se termina par la prise de Temesvar (13 octobre), après la brillante victoire de Peterwardein (5 août).

Maurice dit en toutes lettres dans ses Rêveries qu'il assista

à cette battaiile: „à la bataille de Peterwardein nous

n'étions . . Comme la diète de pacification de Lublin commença le 13 juin de la même année, rien n'empêche que Maurice ait pu guerroyer contre les Turcs en juillet, après avoir échangé des coups de feu avec les Polonais jusqu'au mois de juin.

La seconde campagne s'ouvrit le 9 juin 1717. Eugène passa le Danube, pour investir Belgrade. Ce fut sous les murs de cette forteresse que se livra, le 16 août, la sanglante bataille qui en porte le nom; et le 22 du même mois la place tomba au pouvoir des Impériaux.

Ce succès décida de la guerre. En septembre déjà, les ouvertures pacifiques de la Porte furent bien accueillies par le vainqueur ; le congrès de Passarowitz s'ouvrit en avril, et la paix y fut signée le 21 juillet 1718.

On n'oublia pas en 1718 de soutenir les négociateurs Autrichiens par des démonstrations militaires : la Saxe, entre autres, envoya son contingent de six mille hommes à l'Empereur; mais comme on n'en vint pas aux mains avec les Turcs, ce contingent n'eut pas l'occasion de se distinguer, et Maurice n'eut pas à se plaindre, en définitive, do ne pas avoir obtenu la permission d'en être.

Ce qui est constant, c'est qu'il fut de la campagne de 1717, comme il le dit, en se trompant seulement de date. Si les passages des Rêveries ne suffisaient pas pour établir ce fait, nous pourrions le prouver par un Mémoire que Maurice, après cette campagne, adressa au roi son père, pour lui confesser l'état de ses dettes. Ce Mémoire, que nous avons retrouvé dans le même

Mémoires autographes. 329

dossier auquel Flemming fit joindre le fragment des Mémoires, porte la date du 26 octobre 1717. Maurice y énumère les causes qui l'ont obéré. Rien ne manque dans cette liste de mécomptes et d'accidents funestes: le feu, les dettes de sa' femme, les mauvaises récoltes, les équipages perdus en Pologne; et en dernière ligne:

„la dernière campagne en Hongrie, qui m'a coûté assez d argent."

La vérité historique, nous ne l'ignorons pas, ne se retrouve pas toujours dans ces appels des fils de famille à la bourse paternelle; cependant l'audace de Maurice lui-même n'aurait jamais osé taxer la bonhomie du roi Auguste, au point d'inventer une campagne en Hongrie, s'il n'y avait pas été en chair et en os ').

Ce ne fut certainement pas en Flandre, en 1709 et 1710, que l'enfant confié au comte de Schulenburg avait pu „étudierM le prince Eugène; ce fut en 1716 et 1717 que Maurice, avec ses yeux de vingt ans, fit la connaissance de cet illustre capitaine, qui devint son idéal de „ général d'armée." C'est le prince Eugène que Maurice dépeint dans cette page célèbre des Rêveries:

„Les parties d'un Général sont infinies : l'art de savoir faire subsister une armée, de la ménager ; celui de se placer de façon qu'il ne puisse être obligé de combattre que lors-

') Des Grafen Moritzens von Sachsen Pension etc. 1707 -^740. Geh. Cab.-Kanslei Loc No. 27, Fol. 59:

.... Und endlich da mir die letzte Campagne in Ungarn ziemlich hoch gekommen; no ist unschwer au errathen, dans der bisherige*

Aufwand die revenuen um eîn grosses iibersteîget; woau

noch kommt daas ich aus dem jetxigen Kriegsétat ganz und gar gela*»en bin, also dass, wann ich das ganse Facit meiner Schulden rechne, solcbes sich an die 67000 Thlr. belaeufft: dabero nicht sehe wie ohne Ew. K. Majestaet Allergnaedigsten Huelfe und Beystand mich aus solchen Labjrinth sieben und meinen crédit retten kann.

Dresden, den 26. October 1717. Sign. : Moritz Graff von Sachsen:

330 Maurice pkikt par lui-mêmb.

qu'il le veut; de choisir ses postes; de ranger ses troupes en une infinité de manières ; et savoir profiter du moment favorable qui se trouve dans les batailles et qui décide de leur succès ; . . toutes ces choses sont immenses, et aussi variées que les lieux et les hasards qui les produisent.

Pour les voir, il faut qu'un général d'armée ne soit occupé de rien un jour d'affaire. L'examen des lieux et celui de son arrangement pour ses troupes doit être prompt, comme le vol d'un aigle. Sa disposition doit être courte et simple; comme qui dirait: la première ligne attaquera, la seconde soutiendra, ou tel corps attaquera et tel soutiendra.

Il faudrait que les généraux qui sont sous lui fussent gens bien bornés s'ils ne savaient pas exécuter cet ordre et faire la manoeuvre qui convient, chacun à sa division. Ainsi le général ne doit pas s'en occuper ni s'en embarrasser: car s'il veut faire le sergent de bataille et être partout, il fera précisément comme la mouche de la fable, qui croyait faire marcher un coche.

11 faut donc qu'un jour d'affaire un général d'armée ne fasse rien ; il en verra mieux, se conservera le jugement plus libre, et sera plus en état de profiter des situations où se trouve l'ennemi pendant la durée du combat, et quand il verra sa belle, il devra baisser la main pour se porter à toutes jambes dans l'endroit défectueux, prendre les premières troupes qu'il trouve à portée, les faire avancer rapidement, et payer de sa personne: c'est ce qui gagne les batailles et les décide. Je ne dis point où ni comment cela doit se faire, parce que la variété des lieux et celle des positions que le combat produit doivent le démontrer: le tout est de le voir et de savoir en profiter.

M. le Prince Eugène possédait dans la grande cette partie qui est la plus sublime du métier et qui prouve le plus un grand génie; je me suis fait une application d'étudier ce grand homme, et sur ce point j'ose croire que je l'ai pénétré."

LETTRES INEDITES.

MAURICE A AUGUSTE II, SON PÈRE

U accuse réception de médailles et de livres envoyés par le roi. — Pourparlers avec le chevalier de Folard pour le décider a raccompagner en 8axe. — L'artillérie et l'art de forti6er. — La routine et l'homme de génie. — Il n'est permis qu'à un souverain d'être créateur. — Espoir d'amener Folard. Les Fratiçais, paresseux de sortir de Paris. — Un nouveau canon, recommandé par Maurice.

SlBE, PaBI8> le 10mai 1732'

J'aurais répondu plus tôt à la lettre que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'écrire, si je n'avais attendu, de jour en jour, les ballots qui se sont trouvés arrêtés à Strasbourg, parce qu'il n'y avait point de notes de ce qu'ils contiennent, que je n'en sais rien moi-même, et qu'il a fallu solliciter un passe -port pour en faire faire l'ouverture ici. Ils sont enfin arrivés, et contiennent, l'un d'eux, deux grands livres très- beaux et bien gravés et quatre grands livres in-folio contenant les mêmes choses ; l'autre boite contient six médailles en argent, fort belles aussi, et une tabatière en améthyste. Je ne sais pour qui tout cela est destiné, et j'en attends les

332 MAl'MC» pbwt par lui-même.

ordres de Votre Majesté. J'ai, en attendant, donné un livre et une médaille à M. de Besenval, et un livre et une médaille au chevalier de Folard, qui est de retour de. son exil, et à qui ce présent a fait une joie inconcevable. Je l'ai tàté sur le voyage en Saxe, et il Ta accepté avec un plaisir infini; et je ne désespère pas d'en obtenir la permission à la cour. Il me remettra tous ses ouvrages, hormis ceux qui lui ont été défendus, et je les enverrai à Votre Majesté. Je lui ai montré le raisonnement que Votre Majesté m'a envoyé sur son système de fortification; il l'a lu et relu plusieurs fois, et l'a trouvé admi- . rable. J'en ai envoyé une copie à un de nos célèbres qui est à Rouen, et Votre Majesté verra ce qu'il en pense par sa lettre. Je l'ai montré à quelques autres, c'est-àdire à des gens qui ne sont pas aveuglés par les préjugés, et qui, à force d'avoir appris et suivi les règles, ne peuvent plus en sortir; ils l'ont tous trouvé sublime et bien écrit. L'un d'eux m'a dit que, si une pareille place était située sur une rivière, il fallait construire deux forts, à dix lieues en-dessous et au-dessus de la place, et brûler tout le reste du pays entre eux et à l'alentour, pour la faire tomber par la famine. J'ai trouvé le moyen un peu violent, mais je le crois l'unique dans une guerre de longue haleine. Enfin, c'est toujours beaucoup délayer l'ennemi de bâtir deux citadelles ou forts qui ne peuvent s'emporter que par un siège en forme, et qui l'obligent encore souvent à détacher des corps d'armée pour aller à leur secours. Les plus éclairés ingénieurs conviennent que,*depuis la quantité d'artillerie que M. de Coehorn a introduite, le système de la fortification devrait être changé, parce qu'il devient pour ainsi dire infructueux.

JjKTTRKS INEDITES. (IfOj.i

Cependant on fortifie toujours et avec des dépenses énormes, tant les préjugés et les usages sont forts chez les hommes. J'ai raisonné avec M. de Asfeld qui fortifie Metz. C'est un brave homme, mais un franc ignorant, attaché à la vieille routine, qu'il sait au bout du doigt, et dont il ne sortirait pas pour tous les biens du monde. Il semble que le génie des hommes se rétrécisse à force de travailler. Effectivement il en coûte moins aux gens bornés de bien exécuter un système établi que d'en inventer ou d'en rechercher un autre. Aussi n'est-ce pas l'affaire de tous les hommes; mais c'est un malheur pour les gens à talent et à génie de ne pouvoir persuader la vérité aux ministres, aux généraux, aux princes même; car partout on suit la routine; et c'est un défaut pour un homme de passer pour un inventeur, qu'il faut qu'un particulier cache avec soin, s'il est sage, parce que l'on s'aliène les esprits ; et il n'est permis qu'à un souverain d'être créateur d'un nouveau système. Mais je m'aperçois que la matière m'égare insensiblement, et j'en demande pardon à Votre Majesté. Le chevalier Folard a commencé depuis quelques années à travailler sur la fortification. Je ne sais ce que c'est, parce qu'il ne m'en parle qu'en courant. Mais comme je l'emmènerai en Saxe, à ce que j'espère, il aura le bon sens d'en parler à Votre Majesté, ou du moins il se trouvera en état de raisonner sur cette matière, car il la possède aussi. Il . a aussi des canons d'une nouvelle invention, qui pèsent très peu, consomment très peu de poudre, et tirent, à ce qu'il prétend, aussi juste et aussi loin que les autres. Il sont faits à peu près comme les haubitz, et la chambre est en forme de coeur. Enfin je compte qu'il amusera

MAOTHCK PKIHT PAB LOT-MÊMK.

Votre Majesté sur toutes sortes de métiers. Je tâcherai aussi d'engager un homme raisonnable à faire un tour en Saxe; mais les Français sont paresseux de sortir de Paris: j'entends ceux qui valent quelque chose, et ils sont au désespoir quand il s'agit d'aller seulement sur la frontière.

Je supplie Votre Majesté de m'accorder la continuation de ses bontés, que je désire, que je Lui demande comme à mon Roi, comme à mon Père, et enfin comme a un grand homme que je respecte et que j'aime du fond de mon coeur. Pardonnez à mes sentiments la liberté que je prends, et recevez avec bonté les humbles assurances du très-profond respect avec lequel je suis et serai toute ma vie, Sire, de Votre Majesté le très-humble, très-soumis et très-obéissant serviteur

Maurice de Saxe.

Examinée de près, cette lettre est toute une révélation, et la psychologie rétrospective ne saurait s'empêcher d'en prendre acte. „ Il n'est permis qu'à un souverain d'être créateur'' . . . ce mot ne peint-il pas d'un trait Maurice et son siècle ? n'est-ce pas le cri de l'homme de. génie aux prises avec les petitesses et les préjugés de l'ignorance?

On a eu de la peine à comprendre comment un esprit aussi essentiellement pratique que celui de l'auteur des Rêveries a pu être possédé de l'idée fixe de la souveraineté, au point de dépenser l'énergie de sa jeunesse dans l'aventure de Courlande, et de prodiguer la sagesse de son âge mûr dans l'enfantement des fantasmagories de Madagascar et de Tabago. On s'est demandé comment un homme de la trempe et de la valeur du comte de Saxe, a pu se complaire dans cette chasse aux chimères ?

Faut-il expliquer cette soif de royauté par le maladif désir qu'on prête à ce iils et frère de roi, à ce „ prince déclassé," de

LETTKK» MtllITBS. (1782.)

faire oublier sa bâtardise , cette „barre fatale qui le séparait du trône?"

Si Maurice voulait être roi, ne fût-ce qu'aux antipodes, si, à l'instar de César, il aimait mieux être le premier à Chambord que de paraître le second à Versailles, était-ce la vanité seule qui le poussait? Nous ne le pensons pas. La souveraineté, à ses yeux, au milieu des petitesses qui l'entouraient, c'était la liberté; c'était un moyen, plutôt qu'un but, le moyen de donner à son génie le libre essor qu'il réclamait A l'époque où il vivait, c'était „un défaut pour un homme de passer pour un inventeur." Le temps des inventions et des patentes n'était pas venu, et les inventeurs ne devenaient pas encore millionnaires.

Les biographes de Maurice ont parlé usque ad nauseam de ses folles amours et de ses galanteries. Les femmes, sans nul doute, ne résistaient pas plus à cet enfant de l'amour que les ennemis de la France; il possédait la qualité que le cardinal Mazarin estimait tant: il était toujours nhureux;u mais les plaisirs et les dissipations de la jeunesse ne l'empêchèrent pas de se préparer par un sévère noviciat au métier dans lequel il devait passer maître. Cette lettre le montre méditant sur les problèmes les plus abstraits de l'art de la guerre ; et ces problèmes qui , en 1732, préoccupaient Maurice, ne sommes-nous pas encore à en chercher la solution? Un souverain „ créateur d'un nouveau système" vient de cuirasser nos navires; à peine son invention est-elle adoptée, que Sir William Armstrong invente des canons qui percent ces cuirasses ; ^cependant on fortifie toujours et avec des dépenses énormes, tant tes préjugés et les usages sont forts chez tes hommes. "

Le chemin de la gloire, pour l'homme de génie même, ne se trouve pas sans labeur, et ce n'est pas dans le boudoir d'Adrienne Lecouvreur que le maréchal de Saxe a trouvé le secret de faire de l'armée démoralisée de Dettingen l'armée de Foutenoy. Tout en détestant la routine, il ne dédaignait pas la théorie; il aimait à s'entourer des penseurs, des écrivains aux idées nouvelles, des hommes de science qui ^osaient franchir les bornes des préjugés.14 Le chevalier de Folard, par exemple, était de ses

MaI'RJCS P1INT PAR LXJl-UtMK.

amis. Maurice approuvait sa noble hardiesse, tout en le critiquant dans ses Rêveries. On sait que l'auteur du Polybe, à son tour, avait, dès 1725, annoncé à la France que la prochaine guerre révélerait dans le comte de Saxe un des plus beaux génies pour la guerre.

Nous ajoutons une lettre que Maurice adressa à un de ses amis en Saxe, (tout porte à croire que ce fut son beau -frère, le comte de Friesen) pour recommander Folard à la. munificence du roi Auguste. L'envoi des médailles et des livres dont il accuse réception à son père, le 10 mai 1732, pourrait bien avoir été provoqué par cette lettre du 20 octobre 1731.

Page 1