‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 68 sur 103 · BRUHL A MAURICE · texte numérisé non relu

BRUHL A MAURICE

Monseigneur, à Dresde> le 27 Juillet 1741"

Pour le coup je n'oublierai plus la date, et je Voua demande pardon de cette distraction. Votre dernière, du 12, nous est parvenue le 23, et, comme l'ordinaire dû depuis ne nous a point apporté l'explication ultérieure, le Roi s'est détermine à Vous expédier le conseiller d'ambassade M. de Saul, qui est non seulement du secret du cabinet, mais muni

Lettres inédite». (1741.)

des plus amples instructions. // est adressé simplement à vos ordres, et vous mettra au fait de tout; vous le guiderez, Monseigneur, et il me suffit de me rapporter aux explications qu'il fera, pour abréger cette lettre.

Vos intérêts, Monseigneur, dépendent d'un Roi qui est généreux et vous estime, de sorte que Votre Excellence peut espérer d'autant plus que l'avenir améliorera notre situation.

Je ne saurais rien ajouter aux sentiments respectueux

et dévoués avec lesquels j'ai l'honneur etc. „

1 J Bruhl.

Le porteur de cette lettre s'empressa do mettre Maurice au fait de tout, c'est-à-dire de la résolution qu'avait prise la cour de Saxe de marcher de concert avec la France dans la guerre qui allait s'engager. On comprend la joie que dut éprouver Maurice en voyant son frère décidé à suivre ses conseils ; conseils que l'événement ne devait pas justifier, mais qui, dans la position où la Saxe se trouvait, n'étaient que trop bien motivés. Si le roi Auguste, à son grand regret, dut renoncer pour quelque temps à la politique traditionnelle de sa maison, en s'alliant avec les ennemis de l'Autriche, ce changement de front fut amené par des circonstances si extraordinaires que la reine de Hongrie elle-même ne put lui en vouloir. Auguste, d'abord, en acceptant la pragmatique , avait fait des sacrifices plus grands que tout autre; car les droits de la reine Marie-Josèphe, électrice de Saxe, sur la succession de Charles VI, n'étaient pas seulement incontestables, mais excluaient foncièrement ceux de sa sœur cadette, l'électrice de Bavière, et, à plus forte raison, ceux de Marie- Thérèse, fille du frère cadet de Joseph I, père des deux électriecs. Non content d'avoir adopté la pragmatique, Auguste avait voulu la défendre, les armes à la main, et former à cette fin une ligue défensive avec la Russie et l'Angleterre. Cette ligue devait se baser sur un traité d'alliance offensive et défensive que la Saxe avait proposé à l'Autriche, et que Bruhl signa en effet avec le réprésentant de Marie -Thérèse à Dresde, le 10 avril 1741.

300 Maukjck fkiwt par lui-mêmk.

Grâce aux lenteurs et aux irrésolutions de la chancellerie de Vienne ce traité, signé en avril, n'était pas encore ratifié à la fin du mois de juin. Les événements, en attendant, n'avaient pas imité les allures autrichiennes, et la ligue défensive qui, formée à temps, eût peut-être empêché la guerre, était devenue une impossibilité. On savait par Maurice que la France se préparait à soutenir la Bavière ; on savait que le roi d'Angleterre avait été obligé de déclarer la neutralité du Hannovre, et que la Prusse s'apprêtait à empêcher la Saxe de se déclarer pour Marie -Thérèse; on savait, enfin, que la Russie était hors d'état d'agir. Seul, dans un pays ouvert et exposé de tout côté, Auguste, après avoir fait sonder le terrain à Paris par Poniatowski et Fritsch, résolut de demander conseil au mi d'Angleterre, qui, en sa qualité d'électeur de Hannovre, avait conclu avec la Saxe un traité de garantie réciproque. On dépêcha M. de Saul à Hannovre, et George II le renvoya avec ce conseil: „que le roi Auguste ferait bien de prendre tel parti qu'il jugerait le plus propre pour profiter d'un désastre qu'on ne pouvait éviter, et pour ne pas abandonner entièrement des droits qui lui étaient justement acquis."

Ce conseil parvint à Bruhl au moment même où le maréchal de BelleÎHle arriva à Hubertsburg, dans l'intention de sonder les dispositions de la Saxe, avant de se rendre à Berlin. Dans l'incertitude où l'on était encore sur les intentions véritables de Frédéric IL, qui faisaitmine de vouloir s'arranger avec l'Autriche, on s'en tint, de part et d'autre, à des „ discours généraux." Le • maréchal parla des avantages qui, grâce à l'appui de la France, résulteraient pour la Saxe d'une alliance avec la Bavière; Bruhl répondit, (pie le roi Auguste avait „les mains libres, et ne serait pas éloigné d'écouter des propositions clairement formulées." Avant de se lier les mains, on désirait savoir à Dresde à quoi l'on s'engageait, et quels seraient en définitive les avantages que Belleislo avait fait entrevoir. Ce fut pour obtenir ees éclaircissements que Saul, à peine revenu de Hannovre, fut dépêché à Paris.

Un mémorandum dont la minute olographe s'est con-

Lut mus inédiths. (1741.)

servéei) renferme sur cette mission secrète les données authentiques suivantes :

„ Le roi (de Pologne) fut averti à temps du plan

de la France ■2). Cette couronne faisait passer le Rhin à près de quarante mille hommes de ses meilleures troupes, auxquelles les Bavarois devaient se joindre, pour entrer ensuite en Autriche ou en Bohème, tandis qu'une autre armée de pareille force, sous le commandement de Maillebois, se mettait en marche vers le Bas-Rhin, pour pénétrer dans la Westphalie, et pour tenir le roi d'Angleterre, de même que la Saxe, en échec, en pas qu'ils se missent en devoir de secourir la reine ; enfin une armée Prussienne, laissée en arrière pour observer les démarches de la Saxe, se rassemblait sur ses frontières, à la même lin et pour envahir la Saxe au cas susdit

La chose n'était point douteuse. La France le fit expressément déclarer au roi d'Angleterre, qui fut par là obligé de consentir à une neutralité relativement à ses états en Allemagne, et le roi de Prusse s'en expliqua nettement envers le sieur de liulow

De telles circonstances ôtaient toute liberté de choix. Quelque penchant naturel qu'eût le roi pour la cause de la reine et pour sa défense; quelque intérêt qu'il eût qu'un héritage auquel sa maison avait tant de droits fût conservé en son entier, et d'en empêcher la spoliation; et, quand même Sa Majesté n'eût pas d'avance adopté ce principe incontestable, qu'Elle n'était tenue à la Sanction pragmatique qu'autant que cette disposition serait souteuable, Elle se

') Ce mémorandum, de la plume do M. de le Coq, ancien ministre du Saxe à Londres, et, à cette époque, chef du cabinet du comte de Bruhl, est intitulé:

Narration historique de la part que S. M. le roi de Pologne électeur de Saxe a prise aux affaires publiques depuis la mort de Charles Vf jusqu'à la fin de 1746.

«) Voye* les lettres do Maurice du 12 juillet (XIII. et XIV.).

») Ministre de Saxe à Berlin.

trouvait dans la nécessité de se ranger du parti contraire à cet acte, par l'impuissance de résister à un torrent qui aurait ravagé ses états et causé leur ruine.

Le cas, dans ses particularités, est si singulier, que peutêtre l'histoire n'en fournit pas d'autre exemple. Ne point vouloir se prévaloir des droits de sa maison, pour le bien de la paix et par des égards respectifs de parentage et d'amitié ; se faire un scrupule de contrevenir à une disposition (acceptée, à la vérité, mais vicieuse dans son origine, et dont l'acceptation ne pouvait préjudicier aux droits d'autrui) tant que cette disposition pourrait être maintenue; se prêter de la meilleure volonté, et même avec ardeur, à toutes les mesures jugées propres à produire cet effet, et en courir tous les risques ; voir ensuite ces mesures s'anéantir par les irrésolutions de la partie la plus intéressée, et par l'abandon de ceux qui en devaient être le principal appui; enfin être forcé, à ne pouvoir s'en défendre, d'entrer dans un parti tout opposé, où, toutes les susdites considérations cessantes, on se trouve en liberté et en état de faire revivre et de mettre au jour des droits clairs et fondés, que l'autorité seule, secondée par l'art, avait voulu obscurcir et détruire; en un mot, rentrer dans ses droits, par la contrainte de ceux contre lesquels on avait été tout prêt à prendre des engagements, pour le soutien d'autres droits, contraires aux premiers!

Quoi qu'il en soit de la singularité du cas, dont l'existence ne doit être attribuée qu'à l'irrégularité de conduite de la cour de Vienne, le parti que le roi ne put se dispenser de prendre avec les ennemis de la reine, bien loin d'être blâmé, fut généralement approuvé, même par les amis de cette princesse, qui convenaient tous que, vu l'impossibilité morale de maintenir la sanction pragmatique, le roi était libre de faire valoir les droits de sa maison, et de se mettre en état de participer, au moins de façon ou d'autre, à un héritage auquel cette maison avait tant de droit à différents titres, et qui allait devenir la proie d'étrangers, dont les

L*rnn» iwfcmTM. (174!.) 593

titres recherchés n'étaient fondés que sur le droit du plus fort

Les explications vagues de l'électeur (de Bavière), à qui néanmoins la cour de Saxe était toujours renvoyée par la France, pour convenir entre eux de leurs faits, ne pouvaient contenter le roi, qui avait compris d'avance qu'on avancerait peu de ce côté -là, et qu'il fallait s'adresser de nouveau a la source. Dans ce dessein, encouragée d'ailleurs par diverses lettres très pressantes du comte de Saxe, Sa Majesté trouva bon de dépêcher secrètement en France un homme de confiance, bien instruit de ses vues et de ses intérêts, pour s'en expliquer avec le cardinal et le maréchal de Belleisle (qui se disposait alors à se rendre de Paris à Francfort); Elle nomma à cet effet le sieur de Saul, son conseiller d'ambassade, qu'EUo chargea de ses ordres et instructions, et qu'Elle adressa à M. le comte de Saxe. Ces instructions roulaient principalement sur trois choses :

1°. que M. le cardinal s'expliquât nettement sur la part des conquêtes que l'on voulait faire au roi, et comment on prétendait le mettre en possession de ce qui serait son partage, pour qu'il pût juger si cette part pouvait lui convenir; sur quoi le sieur de Saul pouvait, en conformité de ses instructions, déclarer et expliquer ce que Sa Majesté désirait.

2°. que la France fît connaître au juste ses vues par rapport au trône impérial à remplir; que, si cette couronne persistait dans son principe, dont elle avait fait donner au roi des assurances, de n'avoir aucune prédilection à cet égard pour l'électeur de Bavière, et de laisser au collège électoral toute liberté de choisir, pourvu que l'exclusion fut donnée au grand -duc, il importait à Sa Majesté d'en être bien assurée, pour qu'Elle pût prendre des mesures en conséquence.

3*. qu'il était d'une grande importance au roi d'être instruit à quoi la France en était avec le roi de Prusse, et si elle avait entièrement fixé ce prince; comme aussi, de quelle manière cette couronne prétendait assister la Saxe,

MaUKICK l'KIKT l'AK LU1-HÊMK.

en cas qu'elle fût attaquée par la Prusse, en suite d'un accommodement avec la reine.

Quelque peine que se fut donnée le sieur de Saul, dans deux longs entretiens qu'il eut avec le maréchal de Belleislc, qu'il trouva de retour à Francfort, pour engager ce maréchal à s'expliquer plus favorablement sur le partage à faire, il ne put obtenir de lui rien au delà de ce qu'il avait fait entendre en passant par Hubertsbourg et par Dresde, faisant du reste assez connaître que le projet de partage communiqué par le sieur do Saul n'était point admissible, vu les engagements déjà pris avec la Bavière, avec laquelle il était question de traiter ; en quoi la France s'emploierait volontiers pour disposer l'électeur à céder au roi, en Bohème, une partie de ce qui était au delà de l'Elbe etc. Messieurs de Belleisle déc ouvraient dès lors assez leur partialité pour l'électeur (de Bavière).

Le roi ne trouvait pas son compte aux idées du maréchal, soit qu'elles fussent de son crû, ou qu'elles procédassent d'un engagement de la France déjà pris avec la Bavière; et il était bien dur au roi qu'on voulût soumettre, en quelque façon, ses justes désirs et prétentions à l'arbitrage de l'électeur. Ce prince voulait que toute la Bohème lui fût acquise, tandis que le roi de Prusse déclarait qu'il ne céderait pas un pouce de terrain de la Basse-Silésio. Il ne restait donc que la Moravie et la Haute-Silésie qui pussent faire le partage du roi , et c'était ainsi que l'électeur s'en était déjà expliqué envers le comte deLoss. Mais quelle proportion une part si modique pouvait-elle avoir avec les justes droits de la maison royale à tout l'héritage, et au grand poids que l'accession du roi pouvait donner à la ligue, surtout relativement à la Bavière, et à la grandeur des avantages dont le roi se détachait, par les engagements qu'il prenait avec la Bavière et avec la France?

Ce n'est pas tout. Et quand même le roi se serait contenté de cette portion qu'on lui destinait, le grand point était d'établir uue communication de la Saxe avec la Po-

LRTTRR8 IN&DITKS. (1741.)

logne par la Silésie, et une pareille communication avec la Moravie par la Bohème. Le roi de Prusse ne s'accommodait pas de la première i), et ne voulait pas en entendre parler. Comment engager ce prince, que la France croyait devoir gagner à tout prix et fixer entièrement dans son parti? La Bavière s'opposait à la seconde a), et la France ne voulait s'y intéresser que pour une lisière, tandis que le roi demandait Prague et divers cercles.

La France pouvait et devait prononcer. Il dépendait d'elle de faire un juste partage do la Bohème qui aurait établi cette communication désirée avec la Moravie, et sa décision aurait été une loi pour l'électeur. Cest ce qui engagea le roi à faire continuer au sieur de Saul son voyage eu France, pour tâcher de porter le cardinal à faire une juste attention aux désirs raisonnables de Sa Majesté, qui certainement était plus en droit qu'aucun des prétendants d'insister sur des arrangements qui lui fussent convenables, et à le rendre plus équitable tant sur le partage à faire quo sur les communications désirées; à l'effet de quoi le sieur de Saul fut muni d'instructions nécessaires, mais qui ne lui parvinrent pas en France, où il ne s'arrêta que deux jours3).

Il fut introduit chez lé cardinal par M. Amclot secrétaire d'Etat, le comte de Saxe étant présent. C'est par une lettre de ce comte au roi que Sa Majesté fut informée de ce qu'il dit dans cet entretien4).

M. Ainelot avait précédemment dit au comte de Saxe, que la France avait un traité avec la Bavière, en sorte qu'il fallait que le maréchal (deBelleisle) tâchât de faire entendre raison à l'électeur, sur quoi le comte dit au cardinal que,

') C'cst-à-diro de la cession d'une partie do la Sildsie, établissant In communication entre la Saxe et la Pologne.

2) C'est-a-dire h la cession d'une partie de la Bohème, rattachant la Moravie a la Suxe.

J) Saul, voyageant sous un nom supposé, arriva à Paris le 7 et en repartit le 9 août 1741.

') Voyez la lettre suivante (XIX.)

396 M At'RH'K PKIHT PAR LUI - MKMK.

si c'était à l'électeur de faire la part du roi de Pologne, Son Euiinence pouvait croire que de longtemps on ne s'entendrait là-dessus ; que cependant l'affaire pressait. La réponse du cardinal fut, que ce serait Sa Majesté trèschrétienne qui interviendrait, et qu'elle réglerait ce que chacun devait acquérir en sorte que le roi de Pologne aurait lieu detre content Le cardinal assura de plus, que la France ne forcerait point l'élection, et qu'elle ne s'en mêlerait pas, laissant aux électeurs la liberté entière de choisir tel sujet qui leur conviendrait

Ces aspects, donnés par le comte de Saxe, devaient faire bien augurer de la négociation de Francfort Le roi, qui y avait son ministre, le sieur de Schœnberg, chargé des affaires de l'empire, envers qui le maréchal s'était ouvert sur diverses choses concernant la grande affaire, trouva bon de lui commettre cette négociation, et de le munir ensuite de pleins-pouvoirs nécessaires à cet effet, conjointement avec le sieur de Saul, qui lui fut adjoint."

MAURICE A AUGUSTE III

Entrevue de M. de Saul avec le cardimil de Fleury, en présence de Maurice. — La Saxe d'accord arec la France. — Illusions du cardinal but la durée do la guerre. — Maurice conseille de marcher, aussitôt cette lettre reçue, et do s'emparer de la Bohème.

SlRE^ à Paris, le 9 d'août 1741.

M. Saul est arrivé avant-hier au soir. J'en ai, surle-champ, fait informer M. Amelot, pour savoir son heure, et nous l'avons vu hier après midi. Aprèa quelques paroles inutiles à répéter à Votre Majesté, je suis venu au fait, et lui ai dit que la part que l'on voulait faire à Votre Majesté était trop petite. J'ai, pour appuyer ce principe, allégué la grandeur des avantages dont elle se

LRTTBR8 IMKDITK8. (1741.)

détache en se joignant aux vues de la France, et tout ce que ma petite éloquence a pu me fournir de plus persuasif. A quoi il m'a répondu qu'il y avait un traité avec l'électeur de Bavière, et qu'il fallait que M. le maréchal de Belleisle tâchât de lui faire comprendre raison là-dessus.

Je lui ai répondu que, s'il fallait que la part de Votre Majesté dépendît de l'électeur de Bavière, elle n'aurait que les écorces, et que ce que M. le maréchal de Belleisle avait proposé en était une preuve; puisque ce que l'on voulait céder à Votre Majesté n'étaient que des montagnes qui ne rapportent rien; qu'il valait mieux que Votre Majesté restât les bras croisés pour attendre des conjonctures plus favorables. „Mais alors," m'a-t-il répondu, „le roi de Pologne n'y gagnerait rien du tout." Sur quoi j'ai répondu „ qu'il serait trop sensible à Votre Majesté de voir le partage de la maison d'Autriche, et de n'en avoir qu'une bagatelle ; elle qui y a de si légitimes droits." „Monsieur," ai-je continué, „permettez-moi de vous parler en militaire. Votre intérêt est de diviser la puissance de la maison d'Autriche en trois parts égales: d'en laisser une à la reine de Hongrie; d'en donner une autre au roi de Pologne, et la troisième à l'électeur de Bavière." Il ne put s'empêcher de sourire, et c'est, je crois, de ce que j'ai pénétré les vues de cette cour. M. Saul a été témoin de cette scène, qui s'est terminée à nous remettre à ce matin à huit heures chez M. le cardinal à Issy, d'où nous venons, et où nous avons trouvé les choses dans un meilleur point de vue.

Après les premières civilités, M. le cardinal a dit, en adressant la parole à M. Saul: „Je suis bien aise,

398 MaOTBCTC PKINT PAR LUI - MÊME.

Monsieur, que le roi de Pologne prenne confiance en nous. Il peut s'assurer que nous serons fidèles aux engagements que nous prendrons envers lui."

M. Saul a répondu, que l'on pouvait s'assurer de la fermeté et de la solidité de ceux de Votre Majesté, mais qu'il fallait savoir comment; que la proposition que M. le maréchal deBellcisle avait faite n'était pas acceptable. Sur quoi je suis intervenu, et ai dit que, sur la curte, les pays que l'on voulait céder étaient quelque chose jTapparent; mais que pour moi, qui les connaissais pour y avoir étéTlè^iWUiyais assurer à son éminence que ce n'était rien de bon, et qu ^Jle pouvait les comparer aux PyTénées; que, si c'était à l'électèB»r <*e Bavière à céder la part que Votre Majesté doit avoir?; 8<>n éminence pouvait aisément se figurer que de longtè^P8 ^on ne s'entendrait là -dessus; que cependant la chosV* pressait extrêmement, et qu'il fallait prendre des mesu\res (1U1 ne menassent pas à des longueurs. „Eh bien, Monsiïr,nir> m'a-t-il répondu, „je promets, au nom du roi, fe.u ^ interviendra, et que ce sera lui qui réglera ce que chaclf111 doit posséder." Après quoi j'ai insinué que les états la maison d'Autriche étaient si vastes, que l'on pouvai donner à l'électeur de Bavière la Haute -Autriche, 1 Tirol, la Souabe, et le faire roi de Souabe; que Votre Majesté pouvait avoir la Bohème et la Moravie; à quoi M. d'Amelot a répliqué que l'électeur de Bavière n'y donnerait jamais les mains, surtout pour la ville de Prague. Sur quoi j'ai dit que, si le roi faisait les partages, il serait bien obligé d'y consentir.

„ Monsieur, tenez- vous pour assuré," a dit le cardinal en l'interrompant et en adressant la parole à M. Sa ul,

Kj by Googj^

Lettres inédite?. (1741.)

„que le roi s'y interposera, et que le roi de Pologne aura lieu d'être content de nous. Nous enverrons sur-lechamp des ordres en conformité à M. le maréchal de Belleisle, pour que Ton puisse s'accorder là- dessus. Il nous est impossible de le faire ici, à cause de l'éloignement, et M. le prince de Grunberg n'a pas de pouvoirs pour traiter à ce sujet."

Là-dessus j'ai pris la parole, et j'ai dit à M. Saul: „Vous pouvez être content, Monsieur, de cette déclaration; puisque Sa Majesté très -chrétienne veut bien se mêler des partages, et que cela ne dépendra plus de l'électeur de Bavière, il faut espérer que le roi sera content." Sur quoi M. le cardinal a fait de nouvelles assurances à M. Saul, qui les a acceptées avec reconnaissance.

M. Saul a repris la conversation, et a dit que, comme il se pourrait qu'il y eût quatre voix pour Votre Majesté à l'élection de l'empereur, et quatre pour l'électeur de Bavière, cela ferait une scission dans l'empire qui pourrait causer un nouveau projet de guerre, si Sa Majesté trèschrétienne se servait de ses forces pour soutenir l'électeur de Bavière.

„Nous ne nous mêlerons point de cette affaire-là," a répondu M. le cardinal; „nous ne forcerons point l'élection, c'est une affaire entre les électeurs, et nous n'apporterons que l'union et la concorde."

M. Saul a encore dit, que Votre Majesté était inquiète du corps d'armée qui s'assemble sur la Meuse; qu'Elle était religieuse dans ses engagements; qu'Elle avait un traité défensif avec le roi d'Angleterre, comme ' électeur de Hannovre, et qu'Elle ne pouvait se dispenser

MAtïIUCR l'KINT PAU LCI-MÊMK.

d'y envoyer une partie de ses troupes ; -qu'il avait ordre de le déclarer.

A quoi M. le cardinal a répondu, que ce corps d'armée était un corps d'observation destiné à agir contre ceux qui voudraient troubler les mesures que le roi avait prises.

A quoi j'ai ajouté: „ Allez, Monsieur, l'on ne fera rien au roi d'Angleterre, s'il laisse le roi de Prusse en repos ;" ce qui a fait sourire M. le cardinal.

Voilà où s'est terminée notre conversation. M. le cardinal, pour parler d'autre chose, m'a dit: ,,Mais n'estil pas de l'intérêt du roi de Pologne que M., de Bevern *) ne soit pas duc de Courlande? Cette élection est reculée, à ce qu'il me semble."

J'ai répondu que Votre Majesté ne pouvait donner l'investiture que lorsqu'elle serait en Pologne. „ Qu'il prolonge donc," a-t-il dit en adressant la parole à M. Saul, „et qu'il ne donne rien à présent." A quoi celuici a répondu assez sèchement qu'il n'était pas instruit sur cette affaire-là.

Ensuite la conversation est devenue générale, et j'ai dit à M. le cardinal, pour le mettre de bonne humeur, que, dès que Votre Majesté se joignerait à nous, il n'y aurait pas un coup de pistolet à tirer, et que Son Eminence aurait la satisfaction de finir cette grande affaire avant l'hiver. „Je l'espère comme cela," m'a-t-il dit, avec un plaisir que j'ai vu briller dans ses yeux. Sur quoi nous avons pris congé de lui.

De tout ceci je conclus que le cardinal veut finir promptement cette grande entreprise, qui est le démem-

V Le duc de Brunswick - Bevern venait d'être élu duc de Courlande.

Lrrnutt ivéomcs. (1741.) 401

bremont de la maison d'Autriche, parce qu'il (le cardinal) est vieux et qu'il hait la guerre; qu'il n'y veut rien gagner pour la France, et qu'il veut établir en Allemagne des princes puissants et égaux en puissance, pour qu'ils recherchent toujours l'amitié de la France.

Suivant ce principe, Votre Majesté pourrait se tranquilliser sur les grands avantages dont se flatte l'électeur de Bavière, et espérer de sa bonne fortune et des services de la France.

Voilà, Sire, tout ce que nous avons dit et qui m'apparait de la situation des choses présentes.

J'ai assuré M. le cardinal que Votre Majesté avait vingt-deux mille hommes de troupes prêtes à marcher; trois mille cinq cents hommes de cavalerie légère en Pologne, qui peuvent joindre trois régiments de cavalerie qui seront remontés à la St. -Michel, et huit mille hommes de milice pour laisser dans les places; ce qui, ensemble, fait les trente-huit mille hommes que Votre Majesté a sur pied.

Il ne m'appartient pas de donner des conseils à Votre Majesté, et surtout des conseils hardis; mais, si j'étais à la place de Votre Majesté, je ferais marcher, cette lettre reçue, mes troupes vers les frontières de Bohème; j'enverrais au roi de Prusse pour savoir s'il veut tenir bon, au cas que je me déclarasse pour lui et que je fisse entrer mes troupes en Bohème. La réponse venue, sans autre traité, je les ferais entrer en Bohème, primo occupando. Je crois difficilement que les Français songeassent à L'en déloger, et il faudrait bien que l'électeur de Bavière s'en consolât.

MaUBICE PKÎNT PAR M'î-MftMB.

Pardonnez, Sire, ce dernier article: il est d'une imagination; mais la fortune, quelquefois, aide les hardis. Je suis avec la soumission la plus profonde, Sire, de Votre Majesté le très-humble et très-soumis

Maurice de Saxe.

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

Passage du Rhin. — Analyse d'une lettre adressée au maréchal Belleisle. — Revue à Bruchsal.

Monsieur, ^u camP ^e Gundelsjieim, le 24 août 1 741.

J'ai passé le Rhin à Schreck, il y a trois jours; j'ai pensé y périr avec une partie des troupes que je conduis, par un débordement inopiné de ce fleuve, qui nous a pris dans le moment que nous passions. J'ai tout sauvé, et nous n'y avons pas perdu un chiffon. Je suis en pleine marche vers la Bavière, et nous tenons le plus grand ordre qu'on puisse tenir. Le pays en est surpris, et les Français eux-mêmes en sont étonnés. Tout abonde dans notre camp, et les habitants y abordent de toute part.

Toutes ces occupations ne m'empêchent pas d'être en relations avec M. de Belleisle, à qui j'ai écrit en dernier lieu, qu'il me paraissait que l'incertitude dans laquelle on était en Saxe ne venait que de celle qu'on y avait de la fermeté du roi de Prusse; que celui-ci jouait un jeu fort nuisible aux intérêts de la France, parce qu'il affectait cette incertitude pour empêcher la cour de Saxe de prendre des résolutions promptes et vigoureuses; que le même intérêt guidait l'électeur de Bavière

Lettres inédites. (1741.)

pour ne rien conclure avec la Saxe, parce que son dessein était de s'emparer de la Bohème, et que, moins il y aurait de parts à faire, plus ces parts seraient grandes; qu'une fois pour toutes, il fallait finir ce jeu, et faire déclarer le roi de Prusse ses véritables sentiments à la Saxe; que c'était l'intérêt de la France, puisqu'elle ne voulait point de guerre et (voulait) finir cette affaire promptement; que, d'ailleurs, il devait se méfier du roi de Prusse sur cet article, puisque, si la Saxe ne se joignait pas à la France et à la Bavière, il serait le plus fort, et aurait un ton de supériorité, dans les négociations et partout, qu'il n'aurait peut-être pas, si l'on était uni à la Saxe; que, d'ailleurs, je ne savais pas si M. le maréchal de Belleisle était certain du période auquel le roi de Prusse fixait ses vues et son ambition.

Ce que j'ai l'honneur de vous écrire là, Monsieur, vous servira d'annotation à vous-même. Je ne saurais m'empécher de vous le répéter, que je crois que rien ne serait mieux que ce que j'ai écrit au roi par M. Saul *).

Vous verrez par la note de la marche que je tiens, et qui est ci -jointe, que, s'il prend fantaisie à l'électeur de Bavière, avant que nous arrivions à Donauwerth, d'interrompre notre marche, à la hauteur de Dunlcelspiel, que nous allons droit sur le passage d'Egra, en Bohème; ce qui pourrait bien arriver, d'autant plus que c'est, des trois passages par lesquels on peut entrer en Bohème, le plus facile.

Les princesses de Sulzbach, le prince de Sulzbach et le fils du duc Ferdinand de Bavière sont venus hier au camp de Bruchsal. Je leur ai fait rendre tous les hon-

') Voye* la lettre précédente.

Mai-HICB PKTNT PAR LUI - MÏvMK.

neurs, parce que les princesses sont sans conséquence. Le corps d'armée que je commande tenait une grande lieue de pays; il faisait fort beau soleil; je les avais tous fait mettre en buffles; c'est l'élite de la cavalerie de France, et cela faisait une belle parade. Tout a défilé devant eux avec le canon, les pontons et les équipages pendant quatre lieues; et ils s'en sont retournés à Schwetzingen, rejoindre l'électeur Palatin, fort contents de leur promenade. Cet électeur est très-mal, n'ayant plus d'appétit du tout, étant fort diminué d'embonpoint, et ses forces dépérissant considérablement.

J'ai l'honneur d'être avec un parfait attachement, Monsieur, de Votre Excellence le très-humble et trèsobéissant serviteur Maurice de Saxe.

Ayez la bonté de baiser la main de ma part à notre bon maître.

MAURICE A AUGUSTE III

Lettres de Versailles et de Munich. — Le démembrement de l'Autriche résolu. — Maurice conjure son frère d'entrer eu Bohème. — Avant la fin du mois nous serons à Vienne.

Au camp de Wittelshofen, le 6 de septembre 1741.

Votre Majesté verra par toutes les copies incluses qu'il est décidé que nous descendons vers l'Autriche. C'est le coup mortel pour cette maison, et Votre Majesté n'a plus de temps à perdre sur les résolutions qu'Elle veut prendre. Elle ne risque rien, à ce qu'il me semble, d'entrer en Bohème. Les Autrichiens vont tous se re-

LBTTBKJS INEDITES. (1741.)

tirer vers Vienne, et Elle la *) trouvera vide. Votre Majesté verra par ee que M. Amelot m'écrit qu'Elle néglige Elle-même ce que la France Lui offre. Cette puissance est, à ce que je crois, moins touchée des avantages de l'électeur de Bavière que du démembrement de la maison d'Autriche. Ainsi Votre Majesté en aurait eu bon marché, si Elle s'était un peu pressée pour les arrangements qu'Elle pouvait prendre avec elle2). Ce temps perdu ne peut se retrouver que dans les résolutions qu'Elle prendra. D semble qu'on Lui en laisse le champ libre, en ne s'emparant point de la Bohème; ce qui était le dessein de l'électeur de Bavière, mais point au gré de la France, parce que cela ne terminait pas assez "tôt l'affaire.

J'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté, par M. Saul 3), que la France voulait terminer rapidement cette affaire, et je crois qu'Elle lui rendra un service agréable de s'emparer de la Bohème; quoique cette puissance ne puisse en convenir, vu les engagements qu'elle a avec l'électeur de Bavière. Qu'est-ce que Votre Majesté risque? C'est de rendre une partie de cette Bohème dont on lui a offert un morceau, qui assurément sera plus grand si Elle prend le tout; ce qu'Elle peut, sans rien donner au hasard. Elle peut même dire qu'Elle restituera ce royaume à la maison d'Autriche, si la Pragmatique a lieu, et qu'Elle ne désire autre chose. Mais il n'y a pa"s un moment à perdre, et avant la fin du mois peut-être

•) C'est-à-dire: lu Bohème.

«) C'est-à-dire: la France.

») Voyea: la lettre du 9 août 1741 (XIX.).

MaI/KICK PKIKT PAR LUI-MÊME.

la maison d'Autriche sera forcée de tout céder, car avant la fin du mois nous serons à Vienne.

Pardonnez, Sire, à mon zèle la liberté militaire de ma plume, mais je La supplie de se ressouvenir que je ne me suis point trompé depuis que j'ai l'honneur de Lui écrire sur les affaires courantes.

Recevez avec bonté les assurances du très -profond respect avec lequel je serai toute ma vie, Sire, de Votre Majesté le très- humble, très- obéissant et très -soumis

serviteur Maurice de Saxe.

Je suis parti ce matin de Dunkelspiel, et j'ai chargé M. Schelhas de faire tenir ces lettres à S. E. M. le comte de Bruhl par une estafette; mais je n'ai pas voulu écrire que Mouret ne fût pas revenu de Donauwerth. Il m'a rejoint ce soir avec les incluses; ainsi j'écris à la hâte à Votre Majesté. Elle pardonnera mon griffonnage avec Sa bonté ordinaire.

Il suffît de donner les noms des correspondants de Maurice pour indiquer le rôle politique que le jeune général jouait déjà à cette époque. Le paquet que Mouret, valet- de -chambre de Maurice, rapporta du quartier général renfermait:

1°. Une lettre du lieutenant- général Leuville, de Donauwerth, le 6 septembre.

2°. Un billet intime du ministre des affaires étrangères, M. Amelot, en date de Versailles, le 30 août.

3°. Une lettre du marquis de Brcteuil, ministre de la guerre, en date de Versailles le 28 août; dont voici un extrait:

... „Le tableau que vous faites des embarras et des dangers dans lesquels vous a jeté la crue précipitée du Rhin, donne une idée bien complète de la justesse des mesures que vous avez prises pour y remédier, et de la vivacité de

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Lettres inédites. (1741.) 407

leur exécution. Le Roi, auquel j'en ai rendu compte, vous

en sait tout le gré que vous méritez." . . .

4". Deux lettres de l'électeur de Bavière, Charles Albert (empereur Charles VII), en date de Munich, le 4 septembre. Enfin

5*. Le rapport d'un agent de Maurice en date de Paris, le 29 août, donnant les nouvelles du jour, entremêlées de considérations sur la politique du cardinal.

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