‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 75 sur 103 · LE CHEVALIEK DE SAXE AU ROI AUGUSTE III, SON FBÊEE · texte numérisé non relu

LE CHEVALIEK DE SAXE AU ROI AUGUSTE III, SON FBÊEE

(EXTRAIT

Teutsciibrod, 30 janvier 1742.

.... „ Je suis arrivé à Landscron avant le roi de Prusse, qui s'y rendit vers la nuit. J'eus l'honneur de faire ma cour à Sa Majesté ce même soir encore, et de souper avec elle.

Le roi me fit un accueil très-gracieux

Après le souper, le roi m'ordonna de me rendre chez lui, le lendemain 27, à 9 heures du matin; après quoi il se retira.

Je me rendis ce 27 à l'heure indiquée dans l'antichambre du roi ; le prince Léopold (d'Anhalt-Dessau) et le maréchal Sehwerin nie parlèrent beaucoup sur la sincérité de l'amitié du roi de Prusse envers Votre Majesté, du plaisir et de la joie qu'ils en ressentaient, et du projet de leur maître; me sondant sur ce que j'en pensais.

Je dis au prince Léopold, quant au projet d'opération, que celui du roi de Prusse exposait Broglie, et que, Broglie hors d'oeuvre, la Saxe se trouverait découverte et exposée.

Le prince Léopold se chargea d'en parler, et entra chez le roi, d'où il revint pour me dire que le roi de Prusse ordonnait au maréchal prince d'Anhalt de marcher avec 30,000 hommes et plus, s'il le fallait, pour couvrir la Saxe, aussi souvent et quand le roi de Pologne le souhaiterait; à quoi le prince Léopold ajouta, que son maître mettrait la • lettre au maréchal, prince de Dessau, entre mes mains.

Quelque temps après, vers midi, le roi nous fit entrer dans sa chambre. Il y avait le prince Léopold de Dessau, les maréchaux Schwerin et Schmettau, et les lieutenantsgénéraux Polastron *) ctRenard. Il nous demanda attention à ce qu'il dirait, qu'on ne l'interrompît point pendant qu'il parlait, et qu'après chacun dirait librement ce qu'il pensait. Il continua: „Mon idée est que les troupes Saxonnes et de France se joignent aux miennes à Gross-Mescritz. As-

l) Le comte de Polastron, lieutenant-général, ancien gouverneur du dauphin, commandait alors une division française un Bohème.

424 Maurice pjsijit pab lui-mêmk.

semblés là, on verra les mouvements que l'ennemi fera. S'il n'abandonne pas Iglau, c'est une inarque qu'il veut y assembler ses forces, et, dans ce cas, il faudra en découdre avec lui. Mais comme il n'y a pas d'apparence à cela, mais, au contraire, toute apparence que l'ennemi quittera Iglau, c'est une marque qu'il nous abandonne la Moravie, et, en ce cas, nous pousserions sur laTaja. Cette position obligera l'ennemi à abandonner Neuhaus, Tabor, et tout ce qu'il a en Bohème; cette position l'y obligera parce qu'elle doit lui l'aire craindre pour l'Autriche, l'unique pays dont il puisse tirer quelque chose, car la Bohème étant mangée, la Silésie perdue pour lui, et la Moravie occupée par nous, l'ennemi n'a d'autres ressources que dans l'Autriche. Le maréchal Broglie trouvera jour de se joindre à nous, s'il le juge à propos.*4

Le roi ajouta qu'au printemps nous pourrions agir ensemble vers la Basse -Autriche; que les Français, faisant venir une armée par l'Alsace, pourraient, avec ce qu'ils ont ici, nettoyer la Bavière, et marcher dans la Haute- Autriche, d'où les ennemis se trouveraient recognés d'une telle manière qu'ils demanderaient la paix, n'ayant de retraite qu'en Hongrie; que, quant à nous, joints ensemble nous n'avions rien à appréhender, puisque, quand même Khevenhuller se joindrait à Lobkowitz, il (le roi de Prusse) ferait encore avancer 12 bataillons, qu'il avait en dos et à portée; que ce plan avait encore l'avantage qu'au printemps nous (les Saxons) serions encore à portée de faire le siège de Brunn, et que ses troupes feraient l'armée d'observation. Quant à la jonction, qu'elle pourrait se faire vers Gross- Meseritz en Moravie, le 7 février (jour auquel il croyait que ses troupes seraient à Gross-Bitesch), et que nous pourrions nous mettre en marche le 4

Le roi ayant achevé de parler, il s'adressa à moi, et me dit: „Quel est votre sentiment, chevalier de Saxe?"

J'avais prévu que le plan du roi de Prusse pourrait ne pas se borner à la prise d'Iglau, de sorte que, dans ma

LiETTRBS INRDITB8. (1742.)

dépêche du 25, j'avais demandé que le comte Rutowski m'obtînt de Votre Majesté des ordres, dans le cas que le roi de Prusse proposât et voulût une autre opération que celle de la prise d'Iglau.

Outre cela, le prince Léopold de Dessau m'avait dit le projet du roi avant le conseil, et comme la première partie de ce projet, savoir la prise d'Iglau, était ce que Votre Majesté m'avait ordonné de faire, et que l'exécution du reste du projet était si éloignée encore que les ordres de Votre Majesté, en cas qu'Elle ne voulût pas que ses troupes y concourussent, me parviendraient à temps, — je n'ai pas balancé à dire au roi de Prusse que, quant au plan que Sa Majesté nous avait fait l'honneur de nous dire, j'avais eu ordre de Votre Majesté de suivre ceux du roi do Prusse, et de me porter à Iglau; que, si j'étais dans la position où je suis actuellement, ce n'avait été qu'en conséquence de cet ordre, sans lequel je me serais tiré en arrière, il y a quelque temps, à cause du manque de pain et particulièrement de fourrages; que, me portant sur Gross-Meseritz, je découvrais toutes les places que j'avais en dos et où j'avais établi mes magasins, hôpitaux etc., de sorte que, par cette marche, je perdais l'unique ressource que j'avais eue jusqu'à présent pour ma subsistance. Le roi dit sur cela tout haut: „Quant à la subsistance des Saxons, je m'en charge, pourvu que vous puissiez, chevalier, vous aider les quatre premiers jours, afin que je gagne le temps pour faire les arrangements nécessaires. Je vous traiterai aussi bien que mes troupes; vous ne manquerez de rien, et je m'en fais un point d'honneur."

Puis le roi, me poussant vers le poêle, et me menant de là à la fenêtre sous prétexte qu'il faisait trop chaud auprès du poêle, me dit en particulier:

„ Quant à votre inquiétude pour la Saxe, tranquillisezvous : j'ordonne aujourd'hui au maréchal prince d'Anhalt de marcher avec trente à quarante mille hommes au premier ordre que le roi de Pologne lui donnera pour couvrir ses

426 Maurice peint pak loi -même.

états; mais il faut qu'on lui fournisse la subsistance, et qu'on fasse des magasins; j'en donnerai avis aujourd'hui à votre maître."

Je demandai la permission au roi de parler pour un moment en général de la reine de Hongrie, et comme tel, n'ignorant pas ou ne pouvant ignorer la jonction des troupes Prussiennes aux Saxonnes, je crois que la raison de guerre exigerait de tomber sur les Saxons avant qu'ils pussent se joindre aux Prussiens.

Le roi me dit: „En ce cas, repliez-vous sur moi; avertissez-moi, et je pousserai vers vous.**

Le général Polastron, qui dit son sentiment après, demanda la permission de représenter au roi que, si l'ennemi ne quittait pas Neuhaus et Budweis, au mouvement que nous pourrions faire en avant d'Iglau, si, en ce cas -là, Sa Majesté ne trouvait pas à propos de se porter sur ces endroits, pendant que le maréchal Broglic s'avancerait aussi vers Budweis.

Le roi de Prusse lui répliqua :

„Je ne veux pas marcher à Neuhaus; c'est un pays mangé; on y manquerait de subsistance, et je ne veux pas ruiner l'armée; il ne faut rien risquer contre l'ennemi sans nécessité."

Après cela on régla Tordre de bataille. . . .

Tous ceux qui avaient été du conseil eurent l'honneur de dîner avec le roi, qui, ayant fait mettre Polastron vis-àvis de lui (en disant que c'était pour le voir en lui parlant), ne manqua pas de lui lâcher quelques lardons sur l'affaire de Linz, et, comme cette matière amena celle de la guerre qui subsiste, Sa Majesté dit à ce sujet: que de nettoyer la Bavière, c'était l'affaire des Français; qu'il fallait qu'ils fissent venir des troupes d'Alsace à cet effet, et qu'il prétendait que la guerre fût finie pendant cet hiver et au printemps.

Après le dîner, le roi me recogna dans une fenêtre. La mémoire ne me fournit pas tout ce qu'il m'a dit; je ne suis

Lrttrm inédites. (1742.) 427

pas même en état de rendre les choses dont je me Bouviens avec les termes expressifs dans lesquels il me les a dites, et auxquels répondaient les yeux, les gestes et tout Bref, Sire, en me parlant de Votre Majesté, de son amitié pour Elle, de son désir d'être toujours uni avec Elle, il n'y avait pas moyen de l'entendre parler et de le voir, sans être persuadé de la sincérité de ce que ce prince disait. Il

me dit: „Je suis très-content du roi de Pologne, votre maître; je crois qu'il l'est aussi de moi, et qu'il le sera encore plus dans la suite. U faut que nous tenions fermes ensemble. Laissons faire la guerre aux Français, en Bavière ; qu'ils y fassent des fautes, qu'ils y soient rossés, nous n'avons rien à craindre ; je joindrai aux troupes de votre maître quinze mille hommes et quelques milliers de hussards, et j'ai encore sept millo hommes en dos pour les faire joindre au besoin ; et par ce moyen nous nous trouverons toujours en force et supérieurs à l'ennemi; et s'il était besoin, je pourrais encore faire marcher au printemps trente mille hommes de la Silésie, sans que cela empêchât le prince d'Anhalt de mener au secours du roi de Pologne un autre corps de trente mille hommes; car, quant à la Saxe, je vous le répète, le feld-maréchal prince de Dessau dépendra des ordres de votre maître, pour marcher avec trente mille hommes et plus, s'il en est besoin, là où le roi de Pologne l'ordonnera." ....

On le voit, rien ne fut négligé pour entraîner l'armée saxonne dans cette entreprise fort husardeusc, vu la saison avancée où on se trouvait. Frédéric, qui était déjà en négociation secrète avec l'Autriche, ne se souciait nullement d'aider l'électeur de Saxe à conquérir la Moravie, ni de dégager l'armée française en Bohème de la fausse position dans laquelle elle se vit placée par la capitulation de Linzl Avec sa franchise toute militaire, le royal historien a dévoilé lui-même le secret de cette comédie dont Maurice seul ne fut pas dupe :

«Quoique le peu de concert et de bonne volonté, dit

Frédéric (p. 105), qui régnait entre les alliés, obligeât d'aban-

Maurice puikt fab lui -kkmk.

donner le projet le plus décisif pour rendre la supériorité aux armées des Français et des Bavarois, il n'en était pas moins important de soutenir cet électeur à la veille dobtenir la couronne impériale. Les partis mitigés n'étaient plus de saison : ou il fallait s'en tenir à la trêve verbale, qui n'assurait de rien et que les Autrichiens avaient si' ouvertement enfreinte, ou il fallait détromper les alliés de la Prusse de leurs soupçons par quelque coup d'éclat. L'expédition en Moravie était la seule que les circonstances permettaient d'entreprendre, parce quelle rendait le /toi plus nécessaire, et le mettait en situation dt être également recherché des deux parties. Le Uni s'y détermina, en même temps bien résolu pourtant de n'y employer que le moins de ses troupes qu'il pourrait, et le plus de celles que ses alliés voudraient lui donner."

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

Correspondance du roi Auguste III avec lo roi de Prusse. — Frédéric II et Rntowski. — Dispositions pacifiques du cardinal do Fleury. — Les frères UoUeisle discrédités à Versailles. — Eloge de Broglie.

Monsieur, à PlSEK> lc 4 février 1 742'

J'ai reçu hier la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le premier de ce mois, avec les copies incluses, dont je Lui rends mille grâces1).

Le projet du roi de Prusse u toujours été d'amener les Saxons en Moravie, et je vois qu'il y persiste. 11 y a même dans la tournure de sa lettre une certaine façon d'y engager, malgré que l'on en ait ; et je crains que le comte Rutowski, avec sa douceur, ne se laisse tonneler; car le roi de Prusse est fin, et emploie les moyens les

') Bruhl envoya le 1er février un courrier a Maurice pour le mettre au fait do la correspondance entre le roi de Pologne et le roi de Prusse.

Lrrnua isénrncs. (1742.) 429

plus puissants, qui vous mettent toujours dans la nécessité de faire ce qu'il veut, ou de rompre toute mesure avec lui; et le pauvre comte Rutowski n'a pas assez de nerf pour prendre des résolutions fermes. M. de Polastron a ordre» de se retirer si le roi de Prusse ne veut pas marcher sur sa droite à l'ennemi. Il faut que Votre Excellence en envoie un pareil au comte Rutowski; sans cela le roi de Prusse l'entraînera. Vous voyez que malgré ce dont on était convenu à Dresde, que les Saxons n'iraient qu'à Iglau, le roi de Prusse parle de les mener sur la Taja et dans la Moravie, et qu'il regarde cela comme une chose décidée. Il se fâchera, il demandera du répit, il tiendra nos1) troupes là, et fera le diable. Je ne pénètre pas ses vues; mais s'il s'entendait avec la reine de Hongrie2), qu'il fit chasser les Français de Bohème, ou en serions- nous? Cela passerait pour une faute, et il faudrait faire la paix aux conditions qu'il voudrait, et je pense qu'il nous en coûterait cher. Notre vrai alliée est la France; nous ne pouvons gagner qu'avec elle, et il ne faut jamais se séparer de ses troupes qu'avec son consentement. Les quarante mille hommes que le roi de Prusse propose pour marcher au secours de la Saxe me paraissent fort suspects; en tout cas j'aimerais autant y voir quarante mille loups, et il vaut mieux n'en avoir pas besoin. Votre Excellence tirera de mes réflexions ce qu'elle jugera à propos; je soumets mes lumières aux siennes, et La prie d'être persuadée de l'attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être etc. etc.

Maurice de Saxe.

») Maurice s'identifie dans cotte lettre avec sa patrie, la Saxe: nos tronpes sont les troupes saxonnes.

*) Les préliminaires de Breslau justifièrent ces appréhensions.

430 Maurice print par mti-mAmr.

Posl-scriptum »).

J'ai quelques indices que, si le cardinal trouve jour à faire la paix, il la fera aux dépens du roi des Romains2), qu'il n'a jamais aimé, et qui, par sa conduite, est cause de la situation équivoque où nous nous trouvons. Dans ces circonstances nous ne pouvons que gagner d'une façon; car, pour nous contenter, je prévois que nous aurons une grande partie de la Bohème. Mais il faut que nous fassions paraître un attachement total pour les troupes de la France, et que M. de Poniatowski fasse valoir que nous n'avons pas voulu céder aux instances du roi de Prusse, quelque flatteuses et quelque avantageuses qu'elles aient été; mais que nous avons préféré le salut des troupes de France, et que, si l'on avait été informé des intentions du maréchal de Broglie, l'on n'aurait pas même marché jusqu'à Iglau.

Le Belleisle a du dessous à Paris et à la cour. Le cardinal et le roi s'en sont expliqués nettement. Je n'ai pas peu contribué à le démasquer, et le cardinal a dit que je l'avais blasonné de toutes les couleurs; que ses manœuvres étaient du goût de la cuisine nouvelle, mais qu'elles n'était pas du sien. Il3) remue à présent ciel et terre pour revenir sur l'eau. Le chevalier de Belleisle est chargé de négocier à Paris le commandement de toutes les troupes des alliés en Allemagne pour le roi de Prusse; mais cela ne passera pas, et on le regarde comme un ressort que le maréchal de Belleisle fait jouer

•) La lettre est de la main d'au secrétaire; \e postscript um, autographe. *) L'empereur Charles VII n'était pas encore couronné; il ne le fut que le 12 février 1742.

J) Le maréchal de Belleisle.

Lettrku ihèditbs. (1742.) 431

pour se sauver du naufrage, qu'il prévoit qu'il va faire. Tant mieux: ce maréchal n'a jamais été affectionné au Roi *), et il faut espérer que tout tournera à notre avantage. Le Roi a un état de troupes, il est sage, sa réputation est bonne, et je crois que les Français voudront s'en faire un ami solide en Allemagne. Cela nous convient de tout point; car vous pouvez compter que le roi de Prusse commence déjà à donner de l'inquiétude aux Français, et sa conduite n'est pas claire.

Voilà bien des sujets de méditation dans lesquels je laisse Votre Excellence. Je crois qu'elle ne m'en saura pas mauvais gré, ni le roi non plus. M. le maréchal Broglie vient de me dire qu'il destinait quatre bataillons Saxons et cinq bataillons Français pour former cet hiver la garnison de Prague; vous voyez bien qu'il marche sur d'autres errements que son prédécesseur.

MAURICE A AUGUSTE III

Maurice a reçu l'ordre de se rendre au quartier-général de l'armée saxonne pour empêcher le mouvement proposé par le roi de Prusse. — Considérations militaires et politiques.

£JRE à Praoue, le 6 février 1742.

M. le maréchal de Broglie m'a tiré hier en particulier et m'a dit, qu'il s'apercevait qu'on entraînait les troupes de Votre Majesté, malgré Elle, en Moravie; que nos intérêts étaient les mêmes, et que, si malheureusement les troupes de France avaient le dessous (ce qui

») Auguste III.

432 MaCKICK PKfflT PAR VUl-UtlUK.

pourrait très -bien arriver, noyant que douze mille hommes sur la Wotawa), il prévoyait la perte de laBohème et le danger auquel la Saxe serait exposée; qu'il me priait d'en écrire à Votre Majesté, et de me rendre au plus vite à l'armée saxonne pour aider de mes conseils M. le comte de Rutowski; qu'il était bien informé que la besogne était trop forte pour lui, et qu'il se laisserait entraîner par le roi de Prusse, ce qui mettait les Etats de Votre Majesté et les troupes de France dans un péril manifeste. J'ai accepté la commission d'autant plus que je suis persuadé qu'il y va du service de Votre Majesté, et je me flatte qu'Elle voudra bien souffrir que je serve d'aidede-camp pour quelques jours à M. le comte Rutowski. Je donnerai au roi de Prusse pour raison de mon voyage, que M. le maréchal de Broglie, retirant M. de Polastron et les troupes françaises, m'envoie auprès de lui pour lui rendre compte de sa position et de celle des ennemis, et pour recevoir ses ordres. L'intention de M. le maréchal de Broglie, si la réunion avec les Saxons pouvait se faire, est de se faire rejoindre à Pisek par la garnison de Prague, et de mettre k leur place à Prague de l'infanterie saxonne; la cavalerie saxonne, dans les cercles de Leitmeritz, Saatz, et le reste de l'infanterie dans les villes; ce qui formerait notre seconde ligne et couvrirait la Saxe. Je crois cette idée très- convenable dans les circonstances présentes, d'autant plus qu'elle fournit le moven à l'armée saxonne de se rétablir avec facilité. Comme M. le maréchal de Broglie n'a encore que pour très-peu de jours de fourrage sur la Wotawa, et qu'il est absolument nécessaire de garder cette rivière pour couvrir Prague et la Bohème, il voudrait mettre toute

Lettre» utedites. (1742.) 433

son infanterie sur la rivière de Wouiwa et sa cavalerie en plusieurs lignes derrière, sa droite, vers Pilsen. Si les troupes de Votre Majesté se rapprochaient de lui, il ne laisserait pas d'être dans une bonne position alors, parce qu'il augmenterait son infanterie de 18 bataillons, de 3 régiments de dragons et de 12 escadrons de cavalerie, par les différents.corps qui sont à Prague, sur la Sasawa, et avec M. dePoIastron. Il craint extrêmement de n'avoir pas le temps de se mettre dans cet état de défense, parce que les ennemis remuent dans tous leurs quartiers et cordellentdu fourrage. Il peut être percé dans son centre à Straconitz, n'ayant pas assez de troupes pour garnir la Wotawa qui lui sert de ligne; alors il pourrait se trouver dans le cas où s'est trouvé M. de Ségur à Linz.

Toutes ces circonstances feront voir à Votre Majesté qu'il est d'une nécessité pressante que les troupes de Votre Majesté se rapprochent de la Moldau. Si le roi de Prusse ne se détermine pas à attaquer promptement les quartiers des ennemis, son objet sur la Taja est trop douteux et trop éloigné pour qu'il soit permis à des personnes prudentes de s'y abandonner et d'y risquer le salut des peuples et des nations. Où en serions -nous si les ennemis qui sont à Budweis tombaient avec toutes leurs forces sur M. le maréchal de Broglie? Le roi de Prusse avec les Saxons n'y pourrait porter aucun remède, parce que la Moldau les séparerait de lui, et ils pousseraient jusqu'aux portes de Dresde sans rien craindre sur leur flanc droit; à leur gauche, il n'y aurait point d'armée, et ils communiqueraient par Pilsen avec l'armée qu'ils ont en Bavière. Ils ne sauraient craindre pour Vienne, parce qu'ils savent que le roi de Prusse n'a

MaTTRKHE PKWT PAH LIJ1-MÊMF.

point de pont ; et un petit nombre de leurs troupes, qui côtoieraient le Danube, mettraient cette capitale à l'abri de toute entreprise.

J'entre encore dans quelques détails dans la lettre que j'écris à M. le comte de Bruhl, et qui accompagne celle-ci, que je ne veux pas alonger de crainte d'ennuyer Votre Majesté. Je ne sais si ce que je .fais a le bonheur de vous être agréable, Sire; mais si Votre Majesté y donnait son approbation, il faudrait qu'Elle eut la bonté de faire donner des ordres positifs à M. le comte de Rutowski, et de lui dire qu'il ait quelque confiance dans mes avis. •

Je suis avec la soumission la plus profonde, Sire, de Votre Majesté le très-humble, très-obéissant et trèssoumis serviteur Maurice de Saxe.

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

Même gujrt. — L'intérêt do la France identique avec celui de la Saxe. — Une fable politique.

Monsieur, à V**™*, le (> février 1742.

Votre Excellence verra par la lettre que j'écris au Roi que je vais joindre l'armée Saxonne. Je m'étais cru trop vieux pour devenir aide-de-camp, mais rien ne me rebute quand il y va du service du Roi. Votre Excellence verra par la lettre que m'écrit M. le comte Rutowski qu'il marche en Moravie. Ce n'est pas ce que Votre Excellence lui avait écrit de faire par les derniers ordres qu'il a reçus. Il devait, de sa personne, aller joindre le roi de Prusse, et laisser l'armée saxonne dans

Lbttkbs inédites. (1742.) 485

les environs de Teutschbrod ; il avait un prétexte honnête, qui est le pain de ses troupes (que M. de Séchelles ne lui a pas fourni, comme il le dit lui-même dans sa lettre); mais il est doux, timide et paresseux, et nous sommes tels qu'il a plu à Dieu de nous former. Vous êtes convenu à Dresde avec le roi de Prusse que les troupes saxonnes n'iraient que jusqu'à Iglau; il veut les entraîner sur la Taja, à plus de cinquante lieues des frontières de la Saxe. Souffrirez- vous cela, et abandonnerez-vous les Français? Vous mettrez -vous dans un péril évident sur une supposition du roi de Prusse, qui est la prétendue diversion? Si vous le laissez faire, il augmentera de vos troupes les siennes, et occupera votre pays; moyennant quoi il aura la Saxe et l'armée saxonne. Il vaut mieux se brouiller avec lui que de lui donner cet avantage. Avec des gens qui abusent de notre complaisance, il faut parler ferme; sans cela, on devient le mépris et la risée de tout l'univers. Vous avez une raison si juste à alléguer, qu'il ne saurait s'en offenser. Dites- lui que, pour complaire à sa volonté, vous lui aviez promis vos troupes jusqu'à Iglau; mais que, les Français, vos alliés, se trouvant dans une situation pressante et demandant votre assistance, vous ne pouviez, ni par honnêteté ni en conscience, la leur refuser. Il n'aura pas mot à répliquer. Ne lui parlez pas du danger où vous pourriez vous trouver; il vous a déjà dit le remède. Grand Dieu ! quel remède ! cela me fait souvenir d'une fable que j'ai lue autrefois :

Fable.

Certains loups ayant proposé un traité d'alliance à certains bergers contre les loups de la contrée, on mit

436 MaCBICB PKIWT PAR I.OI - MBMB.

papier sur table (car du temps où les bétes parlaient, elles écrivaient aussi): le premier point fut que les bergers leur livreraient tous leurs chiens pour donner la chasse à ces loups ennemis, et qu'eux garderaient les troupeaux.

Je ne me souviens plus de ce qui fut conclu entre les bergers et les loups, et je laisse à Votre Excellence le soin de faire le commentaire de cette fable.

J'ai l'honneur d'être etc.

Maurice de Saxe.

Posl-scriptum.

Je supplie Votre Excellence de ne pas perdre un moment sur tout ceci, et de faire ordonner à M. le comte Rutowski qu'il ait quelque déférence pour mes avis. Je ne prétends pas commander, mais je voudrais nous tirer du mauvais pas où nous sommes. Je compte que j'aurai joint l'armée Saxonne demain au soir.

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