LE COMTE DE LOSS AU COMTE DE BRUHL
(EXTRAIT
Monseigneur , à Pari8> ce 16 mai 1745«
Tout retentit à Paris du nom du comte de Saxe, et ses envieux même n'osent plus lui refuser la justice qui lui est due. On convient généralement que c'est à lui seul qu'on est redevable de la victoire qu'on a remportée, et que le sort de la bataille, que la valeur des Anglais a fait balancer longtemps, aurait pu être funeste à la France, si le maréchal ne s'était porté partout pour encourager les troupes et remédier au désordre.
MaUBICB PK1MT PAS LUI-MÊME.
Enfin le maréchal, s'étant trouvé dans une occasion où il a pu montrer tous ses talents, s'est acquis une gloire qui éternisera son nom dans les siècles à venir.
Ce qu'il y a de triste pour lui, c'est que le mauvais état de sa santé doit faire appréhender qu'il ne profite pas longtemps de la brillante situation où il se trouve, attendu qu'il n'est que trop vrai qu'il est déclaré hydropique, et que tous les remèdes qu'on lui donne ne peuvent tout au plus servir qu'à le soulager et à lui faire traîner une vie languissante, sans qu'il y ait à espérer qu'il puisse être guéri radicale-
ment J.«A. COMTE DE LOSS.
MAURICE AU COMTE DE BRUHL
La France n'a jamais donné l'exclusion formelle an grand -duc de Toscane: elle ne demande que la liberté de l'élection. — Impossibilité de remettre le» choses en Europe sur le pied de 1738. — Conditions auxquelles la France, qui désire un congrès, ferait la paix. — Conseils et avis.
Monsieur, Au camP de Melis> Ie 22 août
Je ne saurais assez remercier Votre Excellence de la part qu'Elle veut bien prendre au progrès de mon rétablissement, et je suis infiniment sensible à ce qu'Elle me dit de flatteur sur les succès qui ont accompagné les opérations des troupes du Roi sous mon commandement, et plus encore à la confiance dont Sa Majesté le Roi de Pologne m'honore dans ces circonstances, et que je me flatte de mériter par le zèle inviolable qui m'attache à sa personne et à ses intérêts.
C'est aussi ce qui m'engage, Monsieur, à répondre au Mémoire raisonné qui m'a été remis par M. le comte
Lbttrju raÉniTKs. (1745.)
de Loss, de manière à vous faire connaître la façon dont on pense ici relativement à l'élection d'un empereur et au grand ouvrage de la paix. Il n'est pas douteux que l'élévation du Roi de Pologne à la dignité impériale n'y contribuât efficacement. Cette raison seule me parait d'un grand poids, indépendamment de l'int4rét personnel que Sa Majesté y trouverait; car on ne voit pas que l'espèce de garantie de la pragmatique qu'elle acquerrait (de plus que celle qu'elle a déjà), en donnant sa voix au grand -duc, puisse l'emporter sur l'espérance ou, pour mieux dire, la certitude de devenir chef de l'empire, si elle veut continuer dans sa fermeté pour une élection libre. Sans ligue, sans effort, sans combat, il suffit des lois de l'empire, et d'une volonté ferme et constante, pour s'opposer et résister à la violence et à l'irrégularité d'une élection telle qu'il semble que le parti autrichien voudrait la faire aujourd'hui à Francfort. Il suffit de ne pas se laisser éblouir par les propositions des Anglais, et de balancer ce qu'elles ont d'imposant avec des avantages réels et permanents que cette circonstance doit nécessairement procurer au Roi de Pologne, sans se mettre à découvert: puisque la France, les électeurs de Saxe, de Brandebourg et le Palatin unis sont assez puissants pour faire téte à toutes les forces du parti opposé. L'armée seule du prince de Conti est encore aujourd'hui à peu près aussi forte que celle du grand -duc.
Quant aux deux voies que Votre Excellence indique et dit rester à la France, je La prie d'observer à l'égard de la première, que Sa Majesté très-chrétienne n'a jamais donné d'exclusion formelle au grand-duc, que ses
Maurice fkimt pas lui-même.
ministres ont seulement témoigné que son choix serait désagréable, que c'est aux princes électeurs à examiner si le grand -duc est revêtu des qualités requises pour être admis au nombre des candidats.
Le lloi très-chrétien n'a jamais rien demandé que la liberté de l'élection, mais une véritable liberté, bien différente de celle que la cour de Vienne prétend soutenir, et vexant les électeurs et leur extorquant des traités pour y stipuler leur suffrage. Les armées de France, au contraire, se sont conduites en Allemagne sur le système de ne point forcer et même sur celui de soutenir la liberté de l'élection, en suivant les déclarations réitérées qui en ont été faites.
Votre Excellence propose un second expédient, c'est que la France consente de bonne heure à l'élection du grand-duc, et cherche à se précautionner contre les appréhensions qu'elle en a conçues; mais la France, Monsieur, ne consentira point à une élection qui n'est pas encore faite, et dont on prévoit, supposé qu'elle ait lieu, l'irrégularité, tant pour la forme que pour le fond. D'ailleurs on est ici très-bien informé que la plupart des électeurs ne sont pas disposés à déférer la couronne impériale au grand-duc, et qu'il n'y a que l'exemple du Roi de Pologne, comme électeur de Saxe, qui puisse les entraîner à cette démarche. On sait de plus que les Etats généraux ont donné des ordres très -précis à leurs ministres de ne point s'employer à l'élection du' grandduc, et de favoriser plutôt celle du Roi de Pologne.
Je prie aussi Votre Excellence de faire attention qu'il serait désavantageux de remettre les choses sur le pied où elles étaient en 1738, parce que, depuis cette
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époque, la face des affaires a été renouvelée par les différents droits que la mort de l'empereur Charles VI a ouverts, par les traités faits en conséquence, et les différents événements que les opérations militaires ont occasionnés.
Et, quant à la précaution de lier les mains au futur empereur, on ne désire ici autre chose si ce n'est que les électeurs prennent pour règle fondamentale de la capitulation pour celui qui sera élu, la sûreté et la liberté de l'empire. La France ne leur demande que le maintien de ces lois, celui de sa qualité de garant du traité de Westphalie, et de ce qui peut réciproquement assurer un bon voisinage.
Pour la paix, la France désire quatre choses:
1°. La liberté de l'élection d'un empereur;
2°. La conservation du traité de Breslau en faveur du roi de Prusse;
3°. Des sûretés pour la France dans les Pays-Bas;
4°. Un établissement pour dom Philippe.
Ce dernier article, et celui des différends concernant le commerce de l'Amérique regardent l'Espagne, à laquelle il convient que les puissances médiatrices s'adressent principalement; la France cependant ne refusera pas ses bons offices à cet effet. Mais l'établissement pour dom Philippe ne saurait être aussi médiocre qu'on peut le concevoir des termes exprimés dans le Mémoire en parlant des dispositions qu'y apporte la reine de Hongrie, eu égard aux grand droits dont l'infant dom Philippe se trouve revêtu sur la succession de Charles VI, aux conquêtes considérables que la France et l'Espagne ont faites sur la reine de Hongrie et le roi de Sardaigne, lesquelles il ne sera pas facile de leur enlever.
490 Mauricb tout p*m mu-hAue.
D'ailleurs le traitement des Anglais pour leur con> merce et leur navigation aux Indes occidentales est un trop grand objet de complaisance à exiger de l'Espagne, pour que l'équivalent en faveur de l'établissement de dom Philippe puisse être d'aussi peu d'étendue que le Mémoire semble l'insinuer. On envisage au reste ici un congrès général comme la seule méthode de traiter de la paix avec succès.
Votre Excellence insinue qu'au défaut de la part de la France de recourir à ces moyens, le roi de Prusse pourrait contracter au désavantage de cette couronne; mais Elle me permettra d'observer que ce prince n'est ni aisé à vaincre, ni à dépouiller, ni à intimider, tant qu'il sera uni avec la France. On s'est également trompé jusqu'ici en annonçant sa défection, aussi bien qu'en cherchant à partager sa dépouille avec la reine de Hongrie; et, supposé que ce prince soit moins retenu dans ses alliances par l'amitié et la foi des traités que par son propre intérêt, il est évident qu'il ne peut envisager aujourd'hui qu'un seul, qui est de rester uni à la France et opposé à la maison d'Autriche. S'il contribuait à son agrandissement en parvenant à nuire à la France, il s'exposerait lui-même à être bientôt dépouillé de la Silésie, et1 à éprouver toute la vengeance de la reine de Hongrie, qu'il a si peu ménagée, et qui veut que tout lui cède dans 1 empire. D'ailleurs, la garantie de l'Angleterre et de la Hollande, qu'il pourrait acquérir pour la possession de la Silésie, ne lui servirait jamais à rien, puisque les puissances sont, par d'anciens principes, dans le système d'augmenter le pouvoir de la maison d'Autriche, ou de celle qui lui succède. Je ne puis au reste dissimuler à
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Votre Excellence qu'on voit ici avec douleur que Sa Majesté le Roi de Pologne persévère dans un attachement trop intime pour la cour de Vienne, qui devient ennemie des princes de l'Empire à mesure qu'ils sont plus puissants, et dans son éloignement pour le roi de Prusse, qui ne sera jamais, dit- on, pour Sa Majesté polonaise un aussi mauvais voisin que la dignité impériale dans la personne du grand-duc pourrait nuire aux intérêts de sa maison.
On regarde le progrès de l'éloignement de Sa Majesté le Roi de Pologne pour Sa Majesté prussienne comme l'artifice le plus délié de la cour de Vienne, et on est persuadé que Sa Majesté polonaise y a déjà trouvé et y trouvera autant de désavantage qu'elle aurait acquis d'accroissement, d'élévation et d'honneur de se lier avec la France depuis la mort de Charles VIL Voilà, Monsieur, un tableau naïf des idées dans lesquelles on est ici. Mon crédit ne va pas assez loin pour pouvoir espérer de les changer, et il faudra attendre du bénéfice du temps que je rencontre des circonstances plus favorables. J'ai l'honneur d'être avec un parfait attachement, Monsieur, de Votre Excellence le très- humble et très -obéissant serviteur Maurice de Saxe,
Le Mémoire, qui provoqua la remarquable dépêche qu'on vient de lire, avait été annoncé au maréchal dans la lettre suivante: