MON SÉJOUR
Dans la retraite obscure où le ciel m'a cachée. Tu crains que les ennuis assiègent mon printemps. Ami, j'y sais trouver d'assez doux passe-temps Pour ne pas souhaiter de m'en voir arrachée : J'ignore si le monde a des plaisirs plus grands,
A mon avis d'ailleurs tout sage ermite
Doit trouver beau le désert cju'il habite. De la réalité s'il a trop à souffrir, La douce illusion, prompte à le secourir. Le console aussitôt par de riants mensonges : Hélas I tous les mortels sont heureux par des songes. Cependant tous ses biens ne sont pas mensongers : C'est pour lui que les fruits mûrissent aux vergers. Que l'ombrage et les tleurs décorent les campagnes. Et que s'élève un trône au sommet des montagnes. Où l'ermite reçoit tous les parfums des airs : Comme le premier homme il est roi des déserts. Ainsi, je vis, ainsi... Mais entre toute chose
Veux-tu savoir mes plaisirs favoris ?
Ami, tantôt ou je chante ou j'écris,
TABLEAUX CHAMPETRES 298
Puis abjurant et les chants et la pi-ose, Dans mon jardin pour tout métier J'aime mieux cultiver la rose, Laissant à d'autres volontiers Le soin de cueillir des lauriers Qui font vivre dans la mémoire.
Par trop de temps et de labeur Il faut acheter cet honneur :
Je ne vivrai pas^ans l'histoire, Mais j'aurai goûté le bonheur, Et le bonheur vaut bien la gloire.
Pourquoi de mes paisibles jours Troublant sans pitié l'heui'eux cours, Ami, veux-lu que je m'escrime A poursuivre une ingrate rime Pour te parler de mes moutons, De nos vergers, de nos moissons ?
Faut-il que d'une main peu sure.
Dans une infidèle peinture J'aille défigurer nos champs ?
Crois-moi : de ces objets cl^armans Bien souvent un pinceau sans grâce Fait des tableaux sans agrémens.
Mais je finis là ma préface.
Et puisque tu le veux ainsi, De ina rustique solitude Je veux sans art et sans étude T'ofTrir les traits en raccourci.
Sous un ciel peu connu du monde, Au sein d'un étroit horizon.
Est un Alliage dont le nom A peine une lieue à la ronde Est répandu dans le canton.
Là, mi-policé, mi sauvage, Vit un peuple ignorant et bon Qui de mœurs, d'habit, de langage, Peut-être même de raison,
2g\ MAURICE DE GUÉRIN
Du peuple élégant de la Seine
Diffère autant que le Lapon.
Tu m'en croiras peut-être à peine,
Mais la Grèce ainsi dans son sein
Vit naître la brillante Mhène
Et le grossier Béotien.
Oui, comme aux premiers jours du monde.
Sur le bon goût et le bon ton
On vit encore en ce canton
Dans une ignorance profonde ;
Car les babilans de ces bords
Avec le reste de la terre
N'eurentjamais plus de rapports
Que les vivants avec les morts.
Tu ris du point où nous en sommes
Dans ces jours féconds en grands hommes.
Mais de tout temps on a bien dit
Qu'il n'est pas
A tous départi même somme ;
Et mes ignorants n'iront pas,
Soit cliez eux raison ou caprice.
Comme autrefois le sage Ulysse,
S'instruire dans d'autres climats
Et pour en savoir davantage
Perdre le bonheur en voyage *.
Laisser leurs moutons et leurs champs.
Leur foyer si plein d'agrémens.
Leurs Pénélopes en veuvage :
Ils ne le font pas vraiment.
Faut-il se quitter un instant ?
Comme les pigeons de la fable,