LES SOURCES NOUVELLES
cette heure, nous réclamons les publications complémentaires qui s'imposent. Croyant savoir que des pages précieuses restent encore inédites, nous exprimons le vœu formel de les voir paraître.
Quand il s'agit d'un écrivain si rare et de si haut rang, il ne saurait être question de mystère. Soixante-dix ans après sa mort et après la première impression d'un de ses chefs-d'œuvre, il n'y a rien d'excessif à souhaiter l'édition définitive qui nous permettra de connaître ce beau génie sous tous ses aspects. Puisse notre volume contribuer à la préparer et, si j'ose dire, à l'imposer !
Au reste, depuis quelque dix ans, il a paru toute une série de documents qui ajoutent à la physionomie de Guérin des traits inconnus et significatifs, par exemple les Lettres de B. d siurevilLy à Tvébatien (1908). Il faut de même mentionner certains textes de notre auteur lui-même. A l'aide de ces matériaux, tout récemment divulgués et restés jusqu'à présent presque inutilisés, des aspects imprévus de la vie et des œuvres de Maurice se révèlent au critique. La genèse et l'essence de sa pensée deviennent plus accessibles. C'est ainsi que le Premier et le Second Mémorandum de Barbey, publiés en 1900 et 1906, et qui embrassent les années i836 à i838, renferment d'inestimables données sur son ami. Rien de plus inattendu que le Guérin qui apparaît dans ces pages véridiques, écrites d'ailleurs à son intention. Car il faut remarquer en passant que les premiers Memoranda de l'auteur de Brummell, aussi bien
que le Journal d'Eugénie, ont été rédigés exclusivement pour Maurice et sur son vœu formel. Son goût pour ces confidences, pour ces miroirs de l'âme, était extrême. Il sollicita de bonne heure ceux qu'il aimait d'épancher pour lui leurs confessions journalières et les convainquit par son propre exemple. Je citerai ensuite le poème en prose de Barbey, intitulé Amaïdée, longtemps considéré comme perdu et publié en 1890 par M. Paul Bourget. On trouvera, dans ces confidences de jeunesse, l'explication la plus saisissante du panthéisme de Guérin. Les seuls textes émanés de Maurice lui-même qui aient été mis dans la circulation depuis 1862 sont, outre une poésie intitulée le Crucifix, outre quelques pièces publiées par Amédée Benée, — les célèbres lettres écrites à d'Aurevilly, ces lettres que George Sand appelait « une monodie non moins touchante et non moins belle que les plus beaux poëmes psychologiques destinés et livrés à la publicité... Il y a là une poésie naturelle, une grandeur instinctive, une élévation de style et d'idées, auxquelles n'arrivent pas les œuvres écrites en vue du public et retouchées sur les épreuves d'imprimerie » . Elles ont été insérées, (sauf une), avec des lettres d'Eugénie, dans la Quinzaine (n°^ de novembre 189/i etsuiv.) par M. Maze- Sencier, et rééditées par M"" L. Bead en un petit volume que précède l'étude de d'Aurevilly sur son ami (1908). Une note finale nous apprend que, dans les derniers jours de sa vie, l'auteur des Diaboliques se promettait encore d'écrire la biographie « qui
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manque toujours », en la faisant suivre de ces lettres. Enfin, M. Marc Gillet a publié en 1900, à Lyon, Quelques lettres inédites de Maurice de Guérin.
Tel est le bilan des sources nouvelles rendues accessibles depuis peu. A côté de ces publications documentaires, il y a lieu de citer quelques études toutes récentes et très dignes d'estime de M. Eugène Grêlé dans ses deux volumes sur Barbey d'Aurevilly, Remy de Gourmont (réédition du Centaure et recueil des Plus belles pages), Edmond Pilon {L'Ermitage de 1902 et réédition du Centaure et de la Bacchante), G. Maze-Sencier dans les Vies closes, etc. Il serait injuste de ne pas rappeler ici plusieurs poésies remarquables de Francis Jammes et de Gabriel Nigond, ni les beaux dessins de Bellery-Desfontaines qui accompagnent l'édition des Poèmes en prose établie avec tant de goût par le libraire Pelletan ^.
Mais c'est surtout à l'aide des manuscrits, pièces et
I . Je rappelle la série des articles mémorables de Sainte- Beuve (Lundis, XII, XV, et Nouveaux Lundis, III, IX, XII). Sainte-Beuve a fait ailleurs, dans d'autres études, un certain nombre d'allusions aux Guérin. La lettre d'un Vieux ami de province, citée par G. Sand dans son article de i84o, est de lui. Citons encore, parmi beaucoup d'autres, les études de Cournau, Pontmartin, Arnold, Selden, Ch. Marelle, Caro, Schérer, Montégut, Laprade, Levallois, Pujo, qui rapproche Guérin de Novalis (1893-4). Plusieurs articles ont paru à l'occasion de ceux cjue j'ai publiés dans la Revue bleue ; je signalerai ceux de M. Henry Roujon (Figaro du 5 décembre 1908) et Henri Clouard (Mercure de France du i" janvier 1909). — Sur la sœur de Maurice, il y a lieu de noter, parmi les ouvrages récents, celui de M. de Colleville sur Eugénie de Guérin intime, où domine plutôt la note d'édification, et une étude de M. E. Pilon. On doit lire toujours les études de Lamartine, le rapport de Villemain à l'Académie française. La production « guérinienne » a été considérable en Angleterre.
documents inédits qui ont pu être groupés après de longues recherches, que l'étude d'ensemble, offerte aujourd'hui aux amis de Maurice, a été élaborée. J'ai pu, en effet, acquérir, il y a trois ans, cinq manuscrits des œuvres et de la correspondance des deux Guérin, qui proviennent tous de la bibliothèque de M. Léon Duchesne de La Sicotière, ancien sénateur de l'Orne, bibliophile et grand ami de Trébutien. Quatre d'entre eux ont été copiés par ce dernier ^ dont l'admirable écriture, même en l'absence des dédicaces qui s'y trouvent, se reconnaîtrait sans peine. On sait en effet que l'ancien conservateur-adjoint de la bibliothèque de Caen a passé une partie de sa laborieuse existence à copier con amore, avant leur publication, pour quelques amis de choix, les ouvrages et les lettres de Maurice et d'Eugénie de Guérin. Il serait curieux de faire le relevé de ces diverses copies de Trébutien, toutes infiniment soignées et revêtues pour la plupart d'une reliure de chagrin noir, reliques précieuses et touchantes d'une ferveur que partagea Sainte- Beuve ^. Parmi ces quatre manuscrits, le premier de 266 pages renferme les poésies, en grande partie nédites, de Maurice ; il fut copié en iSSg ; le second
1. Les autographes de Maurice sont extrêmement rares, au dire des experts les plus qualifiés. L'un d'eux m'a assuré qu'il n'en avait jjas encore vu passer en vente. Je possède un court autographe de Maurice et un autre d'Eugénie, plus étendu. L'écriture de Maurice est des plus difficiles à déchiffrer.
2. 11 fut possesseur d'un de ces manuscrits que lui donna Trébutien et qui fut compris dans la vente de sa bibliothèque.