LES ADMIRATIONS LITTERAIRES DE MAURICE
IVotre jeune poète avoue sa témérité d'oser traiter ce sujet après l'auteur de René : « Tâche d'oublier un moment Chateaubriand pour ne voir que Maurice. » 11 s'informe des livres qui parviennent jusqu'à Andillac et énumère à sa sœur les lectures qu'il lui conseille, depuis Racine « type de la perfection en fait de poésie », et Corneille, jusqu'à Walter Scott, en passant par Lamartine, Sterne et Goldsmith. Son éloge, très soigné, de l'auteur de Waverley témoigne d'une prédilection singulière,
« Il est un auteur que je te conseillerai aussi beaucoup, si tu pouvais te procurer ses ouvrages. C'est, je crois, après Chateaubriand, l'homme d'Europe qui a le plus d'imagination : c'est Walter Scott. C'est dans Walter Scott qu'il faut étudier l'histoire ; il te l'apprendra mieux que tous les historiens parce que ceux-ci ne racontent que les faits généraux,, que des actions publiques, tandis que lui entre dans les détails de la vie privée, et, dans ses dialogues si naïfs, si naturels, fait connaître toutes les classes de la société avec les mœurs du temps où il a pris ses personnages. Comme Plutai'que, il évoque les héros du moyen-âge et des temps modernes, et, à mesure qu'ils passent devant lui, il dessine leurs traits avec une force, une hardiesse et une finesse de pinceau incomparables, et puis, quelle imagination, quelles magnifiques descriptions, quelle poésie ! C'est là que tu trouveras de beaux sujets à traiter en vers. Je crois que dans le temps j'ai vu au Cayla un de ses romans. C'était, si je ne me trompe, le Monastère. Comme ses œuvres sont immenses et qu'il y a beaucoup' à choisir, je vais t'indiquer ceux de ses ouvrages qui passent pour les meilleurs. »
Le jeune exilé souhaite toujours une correspondance plus suivie, où tous deux causeraient littérature, philosophie, histoire. Un rêve qu'il caresse
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serait d'initier sa sœur aux langues anciennes, qui lui ouvriraient un monde nouveau, des trésors immenses, des beautés sans fin. Quelle joie s'il pouvait la voir lire Virgile, Horace, Catulle, Ovide et Properce ! Gomment lui peindre ce molle alcjue Jacetum de Virgile, l'enjouement d'Horace, les grâces d'Ovide, l'admirable abandon de TibuUe et les feux de Propercc P Combien la solitude lui serait douce, s'il possédait tous ces génies pour compagnons de son exil !
« Tout s'anime dans la campagne, tout prend une vie, lorsqu'on peut la parcourir avec un de ces livres. On trouve dans la nature la source où ils ont puisé toutes leurs images, on en admire toute la vérité et toute la fraîcheur, lorsqu'on a le modèle sous les yeux. Quoique la vie soit bien misérable et qu'elle soit un sentier rude où l'on grimpe plutôt qu'on ne marche, on peut encore trouver des aspects riants qui vous consolent des peines du voyage et, pour peu qu'on ait de sentiment et d'imagination, on peut encore couler d'heureux jours. En eiret, quand on a sous les yeux les harmonies de la terre, des eaux, des cieux, peut-on résister à une secrète influence et ne pas se laisser aller à des espèces d'extases d'admiration et de ravissements ? »
Maurice n'est pas encore sorti de Stanislas et il laisse de nouveau pressentir cette espèce d'adoration à l'égard de la nature que nous révéleront plus tard ses pages les plus célèbres. Nous en surprenons ici comme un second et timide essai. Mais voici qu'un danger redoutable va menacer tous ses plans d'avenir. Son père paraît croire que son cœur a perdu un peu de sa bonté, u qu'il a été empoisonné par les maximes du siècle et qu'il n'est rempli que
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de ses vanités ». Le jeune homme proteste : il se déclare désabusé du monde, « c'est-à-dire que sans le haïr et sans être misanthrope, ses plaisirs ne conviennent pas à son caractère et qu'il cherche d'autres jouissances que les siennes ». Aussi bien confesse-t-il que ce langage ne convient pas à son âge. Voici que son cousin Auguste, d'accord avec sa famille, l'engage à revenir au Cayla pour y remplacer son père et s'adonner à l'agriculture. Une telle résolution implique l'écroulement de toutes ses espérances. Maurice répond néanmoins avec une soumission filiale absolue : a Disposez de moi comme vous voudrez, je n'aurai jamais d'autre volonté que la vôtre. » Et cependant quel sacrifice ! Il est vrai qu'il retrouvera dans le vieux domaine de ses pères cette divine solitude dont il regrette depuis longtemps les charmes, et que, décidément, le monde et ses plaisirs l'attirent peu. On devine, par un passage de la même lettre, que Maurice était considéré dans certains milieux, à Toulouse, par exemple, comme devant embrasser l'état ecclésiastique. Il est même obligé d'écrire à Mademoiselle Coutaud pour justifier son changement de vocation, dicté uniquement par sa conscience. Sa foi religieuse est déjà plutôt tiède. C'est le moment oii il se lie avec Barbey d'Aurevilly. Une lettre de ce dernier nous renseigne d'une façon bien curieuse sur la genèse de cette amitié.
« A Stanislas, en 1828 et 1829, écrit Barbey à Trébutien (i5 août i855), j'étais dans la même éLude que Guérin ; nous
étions compagnons du même pupitre. Au lieu d'écrire nos devoirs et d'apprendre nos leçons, nous nous écrivions des lettres et des vers, — et déjà la défiance de lui-même, dont j'ai eu tant de peine à le guérir, commençait à lui faire sentir son oppression cruelle. Il me donna un jour un petit portefeuille de cuir de Russie, tout blanc, sur la première page duquel il avait écrit de cette petite écriture de race (les pattes d'abeilles ivres de Lacryma Christi des Guérins) : « Souviens-toi qu'il fat un être misérable I » L'être misérable a été puissant et charmant, et je le lui ai enfin appris ; mais le souviens-toi a été bien obéi. Je n'ai pas manqué à cette consigne. 11 est des endroits de Paris qui m'ont été consacrés par lui-même, et des pierres ou du bitume desquels il sort une douce flamme pour mes yeux, quand je les revois. C'est là où nous avons échangé des sentiments et des pensées, faits de la vie, car il n'est pas un autre mot pour exprimer cela. »
Ici se place la lettre du 7 janvier 1829 écrite par Maurice à sa sœur, pièce déjà publiée et qui figure parmi les plus intéressantes de cette période. Après avoir affirmé la similitude de leurs âmes, il explique comment il croit avoir deviné celle d'Eugénie. Le portrait moral qu'il en trace demeure d'une exactitude étonnante. Il se fonde sur la théorie platonicienne de la réminiscence pour affirmer que certaines âmes conservent un souvenir plus vif que d'autres de la grandeur dont elles sont déchues, et que ce souvenir apporte dans leur être une noble et douce tristesse, nourrie par les regrets et par les misères présentes de la vie.
« A les voir lever les yeux au ciel et prêter une oreille attentive, ne dirait-on pas qu'elles cherchent à saisir quelques sons lointains de l'harmonie divine ? Ces âmes ne voyent pas le monde comme le vulgaire et puisent à une autre source