MÉLANCOLIE ET SOLITUDE
de plaisirs... Il leur faut des jouissances toutes spirituelles, mêlées d'un sentiment de tristesse, de même que les anciens rappelaient au milieu de leurs voluptés l'idée de la mort efde la brièveté de la vie. La solitude, le murmure des vents, la contemplation du ciel : voilà ce qui est pour elles une source de délices. »
Tel est le caractère que Maurice a cru remarquer dans les lettres et dans les poésies de sa sœur. Tels sont aussi les sentiments dont il s'entretient habituellement. Une mélancolie naturelle leur communique un élément essentiel. S'il en est ainsi, quelle source de bonheur et de jouissance pour tous les deux ! Combien doux les épanchements de leurs cœurs, qui se déchargeront l'un dans l'autre des ennuis, des réflexions, des tristesses qui naissent et meurent avec chaque jour ! Les plus hauts problèmes sollicitent leur curiosité. Que pense Eugénie de la vie ; où place t elle ses plaisirs et ses jouissances ? Que de réflexions suggère une seule journée, surtout chez elle qui habite la solitude I Quel vaste champ s'offre à sa pensée dans la contemplation de la nature !
« Quant à moi je trouve plus de charme à errer dans un bois qu'à parcourir les rues tumultueuses de Paris, et un sentiment bien plus doux, bien plus sublime, s'empare de moi à la vue des pompes de la nature et même de sa majestueuse simplicité, que lorsque je mesure des yeux ces trophées de l'ambition et de la vanité, qui ne m'apprennent autre chose que les efforts qu'ont faits les hommes pour élever leur pauvre gloire un peu au-dessus de la terre. Enfant de la nature, je suis étranger dans ce séjour où tout est le produit de l'art, même les sentiments. Mais bientôt je reverrai ma solitude chérie et ce sera, je l'espère, pour ne plus la quitter. »
Il8 MAURICE DE GUÉRIX
A^oici toutefois qu'un revirement se produit : son père n'accepte pas son sacrifice, et il semble même qu'on l'ait interprété, au Gayla, d'une manière plutôt défavorable. Eugénie lui répond longuement le 3 février 1829 ^ Rien de plus piquant que les observations, basées sur son expérience personnelle, sur le goût de son frère pour la rêverie, sur son désir de solitude et de repos. « On doit avoir de rapports étroits avec la société ; c'est là du moins le but de l'éducation que tu as reçue. Suivant les goûts qu'on y apporte, on y trouve son bien-être ou son malheur... Pardonne-moi ces réflexions, mon cher Maurice, qui me sont suggérées par la crainte que j'ai que tu ne te plonges trop souvent dans la rêverie, dans un monde idéal, tandis que tu t'occupes trop peu de celui oii tu te trouves... Notre part à nous, tes sœurs, c'est les caresses ; toi, tu dois agir... En quoi pourrais-tu changer la situation de papa en restant au Cayla.^... Du reste, il est quelquefois bien fatigué de ce train de campagne. Si elle a ses agréments, elle a aussi ses misères. Au vrai, la vie des champs n'est vraiment agréable que pour les gens riches. Je voudrais bien te voir posséder un jour quelque chose de meilleur qu'un domaine qui ne te permettra jamais que de vivre de
I. On trouvera dans cette belle lettre {La Quinzaine, 1890, Il p. 257-263) des déclarations qui éclairent singulièrement la psychologie d'Eugénie aussi bien que celle de Maurice, de même que de curieuses appréciations formulées par elle sur les vers de son frère. Ses remarques sont inspii'ées par le goût le plus délicat.
l'entrée dans le monde 49
privations... » Eugénie formule alors son idéal personnel de vie, empreint d'une rare sagesse et d'une fine compréhension des agréments de la société. Après cette mercuriale, Maurice restera à Paris; il se prononce pour le droit, puisqu'une répugnance invincible l'ccarle de la médecine (2 avril 1829). En même temps, il annonce à sa famille, quïl va reprendre ses pratiques religieuses, délaissées depuis quelque temps. Il existe entre cet abandon momentané et le développement de son u naturisme » une concordance pour le moins étrange. Cependant Maurice note avec satisfaction les grands succès d'un célèbre prédicateur d'alors, M. Guy on, dans le Midi ; il le compare aux apôtres des premiers siècles de l'Église. Il est question de supprimer les missions et l'avenir lui apparaît, de ce côté, couvert de nuages. En juillet 1829, Guérin annonce sa venue prochaine au Cayla. Le moment de son entrée dans le monde est arrivé. Il jette un long regard sur la révolution qui s'est produite en lui, grâce à l'cducation reçue à Paris : il la considère comme une seconde naissance. Bientôt s'accomplit son retour tant attendu au pays natal. Sa sœur fut frappée de ses dispositions mélancoliques. « Rien ne lui plaisait, que les promenades qu'il remplissait d'épancliements de cœur et d'observations sur la nature. Il y a tel site au Cayla, tel arbre, tel point à l'horizon qu'il m'a rendus chers par l'attention qu'il leur a donnée. 0 Ce fut dans une de ces promenades qu'arriva l'aA'enture du coup de fusil exprimée dans ces lignes :
« O ma sœur, que je te suis donc fatal ! Ce n'est pas assez défaire si souvent couler tes larmes, j'ai manqué te donner la mort, j'ai manqué t'immoler dans ces bois comme la colombe, maudit chasseur ! Maudite soit l'arme perfide et meurtrière 1 Je l'ai jetée pour jamais loin de moi. Jamais la main de ton frère ne touchera un fusil. Gomment le iDlomb mortel est-il parti ? Et comment n'a-t-il fait que déchirer ta robe sans l'atteindre I' Dieu t'a préservée. Sans ce prodige, il y aurait eu deux tombes : ô chère sœur, je ne t'aurais pas survécu. »
Ce séjour de plusieurs mois fortifia encore, entre le frère et la sœur, les liens d'une nature si rare créés par leur longue séparation. Le 19 octobre, Maurice, rentré à Paris, prend possession de sa chambre d'étudiant parisien « avec autant de fierté qu'un prince qui reçoit l'investiture de son royaume ». Il raconte son voyage de retour : cinq jours et quatre nuits, de Toulouse — où il est reçu par Mademoiselle Coutaud — jusqu'à Paris, avec un court arrêt à Limoges. Maintenant, il s'agit d'organiser sa vie nouvelle. Ses cousins Raynaud, Auguste et Victor ^ lequel vient d'être très malade, continuent d'être pour Guérin de précieux soutiens. On déguste chez le premier « les gimblettes de Lili et la gelée de coing de Coacouroucounos » qu'il a rapportées du Gayla : joyeux dîner qu'il raconte avec entrain. Yisites à MM. Auger et Buquet, au collège Stanislas. Sa première lettre à Eugénie (7 nov. 1829) renferme un parallèle assez piquant entre la vie de Paris cl
i. M. Auguste Raynaud, professeur au collège Bourbon, correspondant de Guérin à Paris. Victor Raynaud, son (rcre,. mourut deux mois plus tard.