VIE DE L ETUDIANT
celle du Cayla, qu'il regrette et dont il envie la solitude. « A la campagne, on jouit pleinement des sensations que l'on éprouve, parce qu'elles ont le temps de vous pénétrer, n'étant pas, comme à la ville, chassées par ce flux et ce reflux d'idées, qui se succèdent avec une incroyable rapidité. » Maurice lui décrit son nouvel asile et se promet de lui confier toute sa vie :
« Ainsi nous rapprocherons les espaces, ainsi nous nous rendrons présents l'un à l'autre et nous resserrerons les nœuds d'une amitié rendue plus vive par l'absence. C'est une chose étonnante que les effets de l'absence sur le cœur de l'homme. Elle donne naissance à une passion minutieuse, qui se nourrit des plus petits objets et des plus indifférents. Tout ce qui rappelle ceux qu'on a quittés ; tout ce qui leur a appartenu est un trésor à ses yeux ; elle s'en empare et les consacre précieusement. Tiens, toutes les fois que je suis chez Victor, je ne manque pas de lui faire jouer la valse et tous tes airs favoris. Il me semble que je suis encore dans la salle, le soir, à la lueur de la lampe, fredonnant l'air joué par toi ou M. le Curé. »
Maurice a retrouvé un ami, Lefebvre, qui fait, comme lui, son droit. Il apprend que son frère Erembert vient d'être gravement malade, mais sa convalescence est en bonne voie. Le nouvel étudiant cherche à gagner sa subsistance ; levé dès six heures il donne, le matin, des répétitions à trois jeunes élèves de septième, moyennant 'quinze francs par mois, gagne ensuite l'École de droit, travaille chez lui jusqu'à la nuit, et va passer la soirée dans un cabinet de lecture, qui lui offre toute sorte d'avantages contre quatre francs par mois. Cela lui donne le
moyen de lire beaucoup de journaux. Le dimanche, il fait sortir ses jeunes cousins et les promène dans Paris. Parfois, il retourne au collège Stanislas, oii il retrouve toujours avec joie MM. Auger et Buquet. A la fin de décembre, la mort de son cousin Victor cause à Guérin une grande tristesse et même le trouble profondément. Il en parle dans la lettre qui apporte aux siens ses vœux de nouvelle année, comme d'un souvenir terrible. Ses études de droit sont commencées : il suit un cours de droit civil français et un de droit romain, sous les deux meilleurs professeurs de l'École : MM. Dcmante et Ducaurroy. Un refroidissement sensible se manifeste de nouveau dans ses convictions religieuses.
L'hiver est dur, la Seine complètement prise. Maurice n'en montre que plus d'entrain. Il fréquente deux anciens amis, Armand d'Huteau et Charles de Rivière. En janvier et en mars, lettres à Erembert dont il souhaite de se rapprocher. Un goût commun, quoique d'essence bien différente, pour les champs et pour la nature, contribue à accroître leur sympathie mutuelle. Il est piquant de voir le campagnard, plongé dans les travaux agricoles, envié, un moment, par le citadin. Maurice déplore de voir, dans la grande ville, la nature ensevelie sous les pavés et les maisons ; « à peine laisse-t-on de loin en loin quelque petit coin oii elle puisse se montrer » . Notre étudiant sauvegarde sa vie intérieure en se créant une solitude complète au milieu de l'agitatation universelle ; quoique toujours si avide des
LES PRE^fîFRS VERS OÙ
jouissances champêtres, il reconnaît cependant le grand avantage qu'offre la capitale « d'être à la source de tout, au foyer du monde politique et littéraire, de pouvoir suivre pas à pas la marche du siècle et d'étudier en grand la société. » Il est même question de faire venir Eran à Paris, avec une place dans quelque administration. Seulement, il faut se hâter. Un changement de ministère peut tout compromettre en éloignant du pouvoir M. de Martignac sur qui l'on compte. La correspondance avec Eugénie reste fréquente, sans parler des envois succulents, dinde et pâté, reçus du Cayla. Dans l'une de ces lettres se rencontrent les plus anciens essais poétiques de Maurice qui nous soient parvenus ; ils sont consacrés à un éloge assez réussi des vers de sa sœur (a/i mai i83o) :
« Vers heureux, fruits charmants d'une \eine facile, Vous ne méritez pas le reproche inutile Qu'adressaient à leurs vers Horace et Despréaux... »
« Ne regrettez donc plus vos rochers ni vos bois, De celle qui vous cherche écoutez donc la voix : Pourquoi trembler ainsi lorsqu'elle vous appelle !* Je viens de vous tracer son image fidèle Suivez-la, vers heureux, sur les fertiles bords Où le Tarn, de ses eaux, déroule le trésor. Là, sans cesse entourés d'une humide ceinture, En un nouvel Eden, bijou de la nature, Vallon délicieux, poétique séjour.
Où la nature et l'art se trompent tour à tour : Au murmure des eaux qui sans cesse soupire. Au mol frémissement des ailes du zéphyre, Mêlez votre cadence et que ce doux concert Enchante les échos de cet heureux désert. »
Maurice, nous l'avons dit, assista à la révolution de i83o. Une lettre du i6 juillet, adressée un peu auparavant à sa sœur, parle de la prise d'Alger et de l'apparition des Harmonies de Lamartine :
« Il y a quelques jours, j'étais enfermé dans le droit ; j'avais oublié le monde pour me concentrer tout entier dans le code civil, dans une chambre silencieuse, lorsque tout à coup une détonation vint à me tirer de mes méditations. C'était le canon des Invalides qui, pour la première fois, depuis dix-huit ans, nous annonçait une victoire. J'aurais voulu qu'il retentît jusqu'au Cayla pour te faire partager ma joie. Tu sais déjà sans doute l'heureuse nouvelle. Quel est le bon Français qui n'a pas tressailli de joie en entendant courir de bouche en bouche ces mots heureux : « Alger est pris, Alger est pris »? II est dur de penser qu'il s'en trouve qui ont maudit du fond du cœur la victoire... Tu n'ignores pas sans doute que Lamartine vient de publier ses Harmonies. Connais-tu ces cantiques divins ? Allons, allons, inspire-toi à ces chants plus que mortels et chante Lamartine comme on chanterait un dieu. »
Nouvelles vacances au Cayla, après un examen de droit. II rentre en novembre et raconte son voyage à son père dans une lettre très vivante qui mérite d'être citée. C'est un joli tableau d'un intérieur de diligence en i83o : l'examen mutuel auquel se livrent les compagnons de route, les premières heures silencieuses, puis l'incident qui permet de rompre la glace. Maurice est dans la rotonde ; il observe ses voisins attentivement ; auprès de lui : un commis-voyageur et un polytechnicien ; en face de ceux ci : deux frères de la Doctrine chrétienne, le nez dans leur chapelet et vis-à-vis de lui : « une vieille bonne femme sèche, ridée, chassieuse, ouvrant deux grands yeux en-