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séduction du Maître, sa parole grave, profonde, lumineuse, c En quelques mots, lui mande-t-il, il vous ouvre des points de vue immenses dans la science. Ses paroles élèvent et échauffent l'âme ;"*on sent la présence du génie ^. » En même temps, il donnait le récit de sa première aventure en Bretagne et ses impressions sur le peuple à part, « qui marche en dehors de nos idées modernes », au milieu duquel il allait vivre.
Assez vite, entre Lamennais et lui une confiance pleine d'abandon paraît vouloir s'établir. Le disciple triomphe du tremblement mystérieux dont on se sent saisi, remarque-t-il, à l'approche des grands hommes, et constate que tout le génie de M. Féli s'épanche en bonté. Il se met entre ses mains, corps et âme. espérant que ce grand artiste fera sortir la statue du bloc informe. Le Journal note cependant avec finesse qu'il ne se sent ni la tête assez forte, ni l'œil assez sûr pour sonder l'abîme de la science philosophique. Son âme n'est point assez austère pour s'enfermer exclusivement dans les abstractions. (( J'ai besoin de grand air ; j'aime à voir le soleil et les fleurs. Aussi ferai-je comme le plongeur qui pêche les perles : je remonterai emportant mon trésor et l'imagination en fera son profit. »
Quand il sent son courage défaillir, il l'appuie sur son Maître et se remet à l'œuvre, suivant son mot,
I. Sur la vie intime de Lamennais à la Chênaie, on peut consulter l'opuscule de J. -Marie Peigné (Paris, Bachelin-Deflorenne, i864, in-i6) et la notice déjà citée de B. de Marzan.
avec ses forces d'emprunt. Où trouverait-il, d'ailleurs, un plus magnifique exemple d'énergie ? Avec quel courage admirable Lamennais sait résister aux orages qui l'assaillent, malgré tout ce qu'il y a d'amer pour son génie de voir sa pensée si mal comprise. De temps à autre, quelque témoignage favorable vient lui apporter dans sa retraite un peu de consolation. C'estainsi qu'une lettre de M. Vilain XIV, ambassadeur belge à la cour de Rome, l'a réconforté de la triste impression de l'encyclique Mirari vos. Cette lettre, qui venait d'arriver, fut communiquée à Guérin qui la résuma et la commenta dans sa lettre à Eugénie, mais cette précieuse page a été omise par Trébu tien. Voici d'abord un extrait de la lettre belge : « Les choses devraient être arrangées ainsi, a dit le Pape à cet ambassadeur (Vilain XIV) au sujet de la séparation de l'Église et de l'État, dans tous les pays dont le souverain n'est pas catholique (le Saint Père n'a pas dit : qui sont protestants, mais qui ne sont pas catholiques, che non sono catholici). Si le roi des Pays-Bas avait exécuté de bonne foi le concordat, la religion aurait pu subsister en Belgique ; mais les choses valent bien mieux comme elles sont !... Le concordat n'existe plus pour la Belgique. — Le général des Jésuites m'a dit que le Pape commençait à comprendre le danger où se trouve le catholicisme dans toute l'Europe : qu'il venait d'adresser à l'Empereur de Russie une note très forte, sur les persécutions de la religion en Pologne, oà il lui reproche, en termes très durs, son
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ingratitude, lui rappelant la condescendance qu'il a eue d'adresser un bref aux Evêques polonais.
« Ce sont, poursuit Guérin, les paroles textuelles de M. Vilain XIV, qui a rapporté lui-même les propres expressions du pape. Après cela, que devient l'Encyclique ? Comment expliquer cette contradiction flagrante entre les paroles du Saint-Père et son manifeste ? La distinction entre le Souverain de Rome et le Souverain Pontife n'est donc pas une subtilité. L'Encyclique est une condescendance comme le bref aux Evêques polonais, et il faut en rappeler du pape esclave au pape libre. »
On s'explique qu'un passage aussi explicite ait été proscrit de l'édition. Au moment où. Maurice formule ce jugement, Lamennais se consacre déjà à la composition des Paroles d'un Croyant. Il en communique des notes et des fragments à son disciple émerveillé. Celui-ci s'éprend de plus en plus de Voasis de la Chênaie, de la terrasse plantée de tilleuls, delà petite chapelle qui se dresse au fond du jardin. Il aime surtout ce coin de solitude : ce qui l'enchante, c'est qu'au printemps on ira prier à travers deux rangées de fleurs. Alors les deux bois, entre lesquels dort le petit étang, seront peuplés d'oiseaux. Le ciel, si bas en hiver qu'il semble vouloir vous écraser, se haussera, les bois reprendront vie et tout sera charmant. Maurice prend plaisir, dans une lettre à M. de Bayne, à comparer le domaine de la Chênaie à celui de Rayssac ; il admire dans les deux parcs la même plantation de hêtres, de tilleuls et de chênes.
Ici, une remarque s'impose. Pendant tout l'hiver.
Maurice semble vivre d'une vie moins compléter moins active qu'à l'époque du réveil de la nature, qu'il attend, du reste, avec une impatience si visible. Il semble vraiment participer au sommeil des choses. Toujours cette concordance, cette même résonance dans tout son être des états, des transformations, des crises du monde physique. Comme le grand Gœthe, qui l'eût certainement compris et aimé, ^Maurice s'identifie avec les saisons de l'année, suivant avec une fidélité instinctive le cycle même parcouru par la nature, souffrant pendant son apparent engourdissement, délirant de joie au moment de sa résurrection. Un tel phénomène n'est pas pour surprendre chez ce tempérament d'une essence si rare ; il s'affirme même avec tant de netteté que son Journal en apporte un peu plus loin unejpreuve involontaire, d'une éloquence saisissante. Pendant l'hiver, le cher confident s'augmente à peine de deux petites pages. Guérin y note ses impressions enthousiastes sur les Mémoires de Gœthe et sur la poésie allemande, comparant la culture germanique avec la nôtre. La sympathie des hôtes de la Chênaie à l'égard de la première se manifeste avec évidence dans ce parallèle. Il faut bien reconnaître que les critiques formulées par Maurice, si agressives soient-elles, renferment une certaine part de vérité. J'ajoute qu'elles fortifient singulièrement l'observation que nous avons faite précédemment touchant les conséquences plutôt fâcheuses des études secondaires de notre auteur.