‹ Maurice de GuérinChapitre 35 sur 125 · EXAMEN DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE CONSCIENCE

« J'ai consumé dix ans dans les collèges, et j'en suis sorti emportant, avec quelques bribes de latin et de grec, une masse énorme d'ennui. Voilà à peu près le résultat de toute éducation de collège en France. On met aux mains des jeunes gens les auteurs de l'antiquité ; c'est bien. Mais leur apprend-on à connaître, à apprécier l'antiquité ? Leur a-t-on jamais développé les rapports de ces magnifiques littératures avec la nature, avec les dogmes religieux, les systèmes philosophiques, les beaux-arts, la civilisation des peuples anciens ? A-t-on jamais mené leur intelligence par ce bel enchaînement qui lie toutes les pièces de la civilisation d'un peuple, et en fait un superbe ensemble dont tous les détails se touchent, se reflètent, s'expliquent mutuellement ? Quel professeur lisant à ses élèves Homère ou Virgile a développé la poésie de l'Iliade ou de l'Enéide par la poésie de la nature sous le ciel de la Grèce ou de l'Italie?... On isole ces grands génies, on disloque une littérature et l'on vous jette ses membres épars, sans prendre la peine de vous dire quelle place ils occupaient, quelles relations ils entretenaient dans la grande organisation d'où on les a détachés. »

J'ai cité à dessein ce passage ; il montre avec éclat quelle indépendance, quelle largeur de pensée Maurice avait déjà conquise après moins de deux mois de séjour à la Chênaie.

A vrai dire, ce n'est qu'à la date du 3 mars que commence la rédaction régulière du Cahier vert. Quand Guérin la reprend avec continuité, il remarque que les huit mois écoulés depuis la première ligne du Journal se sont passés pour lui dans les plus rudes souffrances de l'âme. Ses forces étaient à peu près anéanties ; la douleur l'avait étourdi. ïl croit que le printemps lui fera grand bien et formule alors cet espoir émouvant : « A mesure que le soleil

monte et que la chaleur vitale se répand dans la nature, l'étreinte de la douleur perd de son énergie ; je sens ses nœuds qui se relâchent et mon âme longtemps serrée et presque étouffée, qui s'élargit et s'ouvre à proportion pour respirer. » Le soleil, pour la première fois depuis bien longtemps, s'est montré dans toute sa beauté ; il a développé les boutons des feuilles et des fleurs, et réveillé dans son sein mille douces pensées. Quel ébranlement dans tout son être qui réellement palpite de cette vie nouvelle ! Tout se prépare en lui et autour de lui pour la grande fête de la nature.

Il faut croire que ce renouveau donne aussi à sa réflexion une acuité toute spéciale, car il cherche à sonder au même moment le mystère de toutes ces existences si rudes et si humbles — la presque totalité du genre humain — qui s'épuisent toute leur vie pour gagner de quoi manger leur pain de chaque jour : « Un jour viendra où tous les hommes de peine de la société lui montreront leurs mains noircies et calleuses, crevassées par les manches de leurs outils, et lui diront « Seigneur qui avez dit: Heureux les pauvres et les humbles, nous voici I » On aperçoit ici l'influence de préoccupations mennaisiennes et Maurice imagine, pour les traduire, une lorme vibrante qui n'eût pas déparé les Paroles d'un Croyant. Et tous les jours suivants, la même pensée le hante. A l'exemple de son maître, il se pénètre de l'indispensable loi qui pèse sur chacun de remplir sa mission sociale, quelque étroite, quelque imper-

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