AMITIES BRETONNES ET SACRIFICES
ceptible qu'elle soit. Il est certain qu'à ce tournant de sa carrière, Maurice rêve de se vouer à cette tâche morale qui lui apparaît avec un caractère de nécessité impérieuse. Des entretiens pleins d'expansion avec l'un de ses compagnons, Elie de Kertanguy, achèvent de l'y décider. C'est même à cette occasion que l'on voit apparaître dans sa vie l'action décisive d'une de ces amitiés de jeunesse qui y tiendront désormais une belle place. Le lieu était, on le devine, infiniment propice à l'éclosion de tels sentiments, et l'on peut affirmer, sans crainte d'exagérer, que certaines des conversations d'étudiants entendues par les murs ou les vieilles allées de la Chênaie, doivent compter parmi les plus élevées et les plus confiantes qui furent jamais tenues entre des causeurs de cet âge. Faible et sentant sa faiblesse, Maurice trouva chez ses amis bretons l'aide virile qui lui manquait jusque-là : c Mon cœur s'est rempli d'une douceur inconnue, et mon âme est rentrée en elle-même », écrit-il au sortir du premier de ces entretiens dont il ait noté le souvenir. « Nous devons tous au bien général, non seulement le sacrifice de nos passions, mais aussi le sacrifice de nos goûts innocents, de nos projets de bonheur individuel... Nous avons jeté un regard sur l'existence si douce, si paisible qui se cache dans le giron de la famille ; mais ça été un regard de sacrifice, résolus que nous sommes à choisir notre place là où nous pourrons faire le plus de bien. » Après Kertauguy, le confident auquel il vient d'être fait allusion, qui fut le pre-
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mier en date et dont l'action demeura très forte pendant tout le séjour de Maurice à la Chênaie, celui-ci se lia surtout avec François du Breil de Marzan et avec Hippolyte de La Morvonnais, venu passer quelques semaines sous le toit de Lamennais. En outre d'affinités de sentiments plus étroites, le lien poétique contribua pour une large part à établir entre Guérin et ces deux jeunes gens une amitié plus douce, plus profonde encore, et qui résista (avec moins de continuité pour le premier, semble-t-il), à la dispersion de la Chênaie. Les rapports de Maurice avec Bore étaient plus anciens, comme nous l'avons vu. Parmi les autres pensionnaires de Lamennais avec lesquels notre jeune poète noua des relations dans le même asile, je citerai Edmond de Cazalès, Mermet, Frédéric de la Provostaye, le fidèle Qucmper, sans parler de M. Gerbet. En dehors du JoM/virt/ et des lettres, nous possédons, sur cette période si palpitante de la carrière de notre écrivain, un document d'un prix singulier : je veux parler du mémoire écrit par B. de Marzan, publié dans l'édition des Reliquise et dans une brochure spéciale parue en 1861 ^. Certes,
1. Souvenirs et impressions de quatre années de la vie de Georges-Maurice de Guérin, par T. Du Breil de Pontbriand de Marzan, in-12 de 80 pages. Caen, Domin, 1861. Les éditions des Œuvres de Guérin, à partir de la seconde, ne donnent plus le texte intégral de ces Souvenirs. On peut consulter également l'article d'H. de la Morvonnais, paru en 18/ii dans YUniversitê catholique et l'excellente notice sur F.-G.-S. Trébutien, par E. DE RoBiLLARD DE Beaurepaire. Caeu, 1862, in-12, p. 4o et suiv. Ajoutons que Guérin connut encore à la Chênaie de Coux, d'Ortigue, Blaize, Chavin, etc. Les conversations duraient parfois toute la nuit, jusqu'à l'aube.