LES POESIES DE GUERIN III
du peuplier, ces vers ont un charme qui se redouble du contraste et qui augmente de leur faiblesse. Le Rythme ! Le Rythme ! Ce n'était qu'un métier à apprendre, un pétrissage, une volonté, du contrepoint littéraire ; mais la mélodie, Guérin l'avait, et elle parait plus divine à travers les fêlures de sa flûte. L'instrument est imparfait, près de se casser, près de se rompre ; mais l'haleine du jeune dieu qui passe dans les trous du misérable roseau, la sentez-vous mieux perler et porter de vos oreilles dans votre âme, le son originel, le son de la poitrine inspirée, qui passe dans l'instrument, mais que l'instrument ne fait pas ? Voilà aussi ce qui doit donner de la largeur à notre appréciation de cette poésie qui n'est pas des vers, mais qui est plus et moins que des vers, et que les plus beaux vers, forgés à coup de marteau d'or, sur des encluines de diamants, ne vaudraient pas dans l'opinion des vrais connaisseurs !... »
Trois ans plus tard, nous voyons d'Aurevilly, dans SCS Memoranda, datés de Caen (i856), formuler à l'égard des œuvres poétiques de son ami, ou du moins d'un choix notable de celles-ci, une admiration complète, exempte, cette fois, de toute réserve : « Retrempés — Trébutien et moi — de temps à autre dans les flots de cristal sonore et lumineux de la poésie de Guérin ; — marqué à l'encre rouge les pièces qui doivent composer le volume de vers. — En nous faisant sévères comme des hommes à qui rien ne manque, nous en avons trouvés vingttrois, — vingt-trois chefs-d'œuvre où Dante et Virgile s'entrelacent par-dessus une inspiration qui a sa genuiness à elle, et que rien ne rappelle dans les poésies jusqu'ici connues et admirées. » D'après cette page enthousiaste, la future éditioji devait donc comprendre une sélection importante de
poésies de Guérin. Pour quels motifs Trébutien y a-t-il renoncé par la suite ? Probablement sur les conseils de B. de Marzan, et peut-être aussi de Sainte-Beuve. Le premier, en efTet, a étudié avec une rare pénétration ce qu'il appelle « l'époque poétique » de son ami à la Chênaie et au Val de FArguenon. Il note, chez Guérin, une tendance très marquée à donner, dès qu'il compose des vers, une place excessive à ce qu'on pourrait appeler les éléments familiers, les mêmes qui, chez un Jules de Rességuier, et plus tard chez des poètes plus proches de nous, ont pris une importance si grande et souvent aussi un charme si vif. Aux yeux de Marzan, Maurice, bien que déjà grand prosateur au temps de sa vie bretonne, manifesta toujours en vers un véritable faible pour la négligence, qu'il affectait trop de considérer comme une beauté, prétendant en cela s'appuyer de l'autorité de La Fontaine, de Yoltaire, de Lamartine et de Béranger. a Cette tendance se trouvait puissamment favorisée par la vogue du moment, qui était au genre intime, pour lequel nous professions tous un goût presque ridicule. »
Une lettre, qui n'a pas été recueillie dans la correspondance de Sainte-Beuve, nous paraît expliquer pourquoi Trébutien a fait, dans son édition, une part si restreinte aux poésies de l'auteur du Centaure. Voici ce que lui écrivait, en effet, l'illustre critique, le 7 septembre i858 :
« Vous m'avez accordéune vraie faveur en me permettant de respirer cette poésie inconnue et de la goûter à sa source. La
SENTIMENT DE SAINTE-BEUVE Il3
Prose me parait tout entière exquise : c'est l'histoire d'une àme, c'est la moelle d'une âme. L'auteur, le rêveur, est déjà maîti'e de sa forme, sans se douter qu'il y a une forme. Cela me semble devoir être imprimé en entier (sauf une ou deux corrections de détail). Pour les vers, il cherche, il se souvient, il est moins maître. Aucune pièce ne me paraît achevée. Les meilleures ont des parties faibles, trop naïves, qui sentent l'enfant et le lait. L'homme qui n'est connu que par cette merveille Le Centaure, ne pourrait que perdre, ce me semble, à ce qu'on donnât intégralement ces puerilia, malgré d'aimables endroits. Mais dans une biographie de Guérin, des extraits bien coupés feraient très bien. Telle est ma sincère impression, que je livre à votre indulgence en même temps qu'à voti'e sévérité. »
« Sainte-Beuve. »
Nous saisissons ainsi sur le vif la collaboration officieuse de l'auteur des Lundis, et nous avons tout lieu de penser que ses réserves devinrent la cause principale de la décision de Trébutien.
Je n'ose dire qu'une publication d'ensemble des poésies de Guérin soil aujourd'hui désirable. Certes, elle permettrait à ses fervents de formuler une juste appréciation des iTiérites assurément très réels de ces œuvres, qui ne sont encore connues que par quelques pièces ; on verrait si les défauts qui choquèrent, il y a un demi-siècle, des juges éminents, comportent toujours des réserves aussi sérieuses. Un choix éclairé servirait mieux sa mémoire ^. Il semble bien que l'évolution récente de la poésie française a été plutôt favorable à certains vers de Maurice et
I . On a essayé de le préparer dans un appendice du présent volume. A. signaler, en outre, la pièce : A la gravure de sainte Thérèse de Gérard.
qu'elle leur vaudra quelque jour des appréciations plus bienveillantes. D'admirables morceaux s'y rencontrent qui ne sont pas indignes d'entrer en comparaison avec ses plus belles pages de prose. Qu'on relise, par exemple, le poème qu'on pourrait intituler GlaucLis, publié avec le Centaure en i8/io, et l'on jugera de la perfection que l'auteur a pu atteindre dans certaines pièces où son inspiration ne se trouvait pas gênée par la préoccupation du « genre intime ».
C'est un berger, devenu amoureux de la mer, qui parle :
J'aime Téthys : ses bords ont des sables humides ;
La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus ;
Son haleine a gonflé mes songes trop timides.
Et je vogue en dormant à des points inconnus.
L'amour, qui dans le sein des roches les plus dures
Tire de son sommeil la source des ruisseaux,
Du désir de la mer émeut ses faibles eaux,
La conduit vers le jour par des veines obscures,...
Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit
Les racines des bois et le cours des fontaines.
Qui nourrissez les airs de fécondes haleines.
Et des sources que Pan entretient toujours pleines
Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit.
Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines ;
Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés.
De qui le charme vient à tous lieux solitaires.
Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés.
Pan, qui dans les forêts m'entrouvris tes mystères ;
Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aimés.
De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire.
Pour m'ôter ce penchant et ravir la victoire
Aux perfides attraits dans la mer enfermés.
GLAUCUS Il5
Gomme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage,
Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.
J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage,
Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage
Me découvrit le ciel pour la première fois.
Les faveurs de nos dieux m'ont touché dès l'enfance ;
Mes plus jeunes regai-ds ont aimé les forêts.
Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets.
Mais le jour où, du haut d'une cime perdue.
Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil 1)
Le monde parcouru par les feux du Soleil,
Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue,
L'étendue enivra mon esprit et mes yeux ;
Je voulus égaler mes regards à l'espace.
Et posséder sans borne, en égarant ma trace.
L'ouverture des champs avec celle des cieux.
Les dieux, qui-m'attiraient dans leurs faveurs secrètes. Dans des pièges divins prenaient mes sens nouveaux.
La plupart des poésies inédites se rapportent, nous l'avons dit, à la période bretonne de la carrière de notre écrivain, qu'elles ont l'avantage de nous faire mieux connaître. Presque toutes sont adressées à ses hôtes ou à ses amis de ce temps-là. Il y a lieu de citer plus spécialement la pièce : Les bords de l'Arguenon, paysage : à Madame de la Morvonnais :
Hier, l'Automne, ainsi qu'un souvenir antique, Répandait sa beauté grave et mélancolique Sur la face du jour : votre voix m'appelant Et moi de cœur et d'âme aussitôt vous suivant, Nous tournâmes nos pas vers la côte sauvage Qui devient chaque jour un sublime rivage, Quand la mer est au bas, et que le roc pendant Prête ses flancs aux coups de l'Océan grondant.
Il6 MAURICE DE GUERIN
Et celle-ci, sans titre, d'un charme étrange, écrite à Paris après son retour de Bretagne, et dont voici la fin.
Les déclins, les rctoiirs, ce qui semble déchoir,
L'esprit où l'ombre gagne et fait tomber le soir,
Le dégoût du dehors, les fuites en soi-même.
Les seuils qu'on a fermés, le sourire suprêine,
Les Océans en soi retirant leur orgueil,
La paupière étendant ses ténèbres sur l'œil,
Tout ce qui se retire en silence et dédaigne,
L'homme qui descendu sur l'horizon s'y baigne
Au sein des flots dormants, et dans leur profondeur
Comme un Dieu fugitif établit sa grandeur.
Environné des traits de quelque nuit tranquille :
Tous ces points me sont chers — s'il s'ouvrait un asile
Dans la mer idéale, en quelque réservoir
Calme comme un bassin des montagnes au soir,
Mon esprit y plongeant des tristes boids du monde
Y ferait à couvert sa demeure profonde,
Et des pensers nourris dans l'ombre de son sein.
Sous le calme de Dieu, poursuivrait son dessein.
Ma Délivrande est là. Dans ses heures secrètes Mon esprit va toujours creusant quelques retraites. Rêvant de longs soiumcils, des calmes dans la nuit Des cieux sans mouvement et des vagues sans bruit. Mais, comme vous, il va recherchant ses demeures Des côtés où l'on voit le dernier point des heures. Le soleil qui chancelle aux montagnes touchant : Tout ce que nous cherchons n'est-il pas au couchant?
Ces vers, qui furent copiées de la main de Barbey d'Aurevilly, répondent à une pièce de son frère Léon, sur la chapelle de la Délivrande à Bauvillela-Place, près Saint-Sauveur-le- Vicomte, et dont le refrain était :
UNE SOIREE AVzV?nT LA DISPERSION II7
La Délivrande est là sur la colline, En face du soleil couchant.
Et ce fragment dune composition plus vaste, dont la plus grande partie est perdue :
En se courbant toujours sous l'invincible main
Dans des flots inconnus elle plonge sans fin.
Elle plonge, et du ciel l'inefTable harmonie
S'éloigne, s'afl'aiblit, s'efîace évanouie ;
Elle plonge, et du ciel les globes lumineux
Qu'elle avait en passant mesurés de ses yeux.
Perdus dans les hauteurs déjà se rétrécissent,
Leur sphère s'évapore et leurs rayons pâlissent :
Ainsi de monde en monde elle plonge, et toujours
Son aile en s'abaissant précipite son cours ;
Elle repose enfin son vol dans une sphère
Où ce n'est plus les cieux, où ce n'est plus la terre.
Où, comme le voilier avant d'entrer au port.
Toute âme qui descend ou remonte, s'endort,
Soit iDour se dépouiller d'un reste de poussière.
Soit pour laisser au ciel des secrets qu'il fsicj veut taire.
A côté de mon âme une âme au vol brûlant
S'abat comme un rayon de l'aube qui descend.
Oh I comme elle était blanche et brillante et légère !
Son regard était plein d'une pure lumière...
J'aimerais à citer aussi la pièce intitulée : Une soirée avant la dispersion, souvenir ému du dernier jour de la Chênaie, l'Harmonie, et d'autres encore, mais on les trouvera plus loin, et de nouveaux sujets réclament notre étude.
Au reste, j'engage fort les amis de Guérin à relire les quelques compositions poétiques jointes par Trébutien à son édition, en même temps que les nouveaux fragments insérés dans ce volume ; ils verront
Il8 MAURICE DE GUERIN
que l'auteur de la Promenade dans la Lande, a été, à quelques égards, un précurseur de poètes aimés et admirés de notre génération. Les points de vue ont un peu changé depuis le temps où Barbey d'Aurevilly écrivait ceci (i856) : « Lu pour faire un point d'orgue harmonieux à nos conversations, \si Promenade dans la Lande, de Guérin. Poésie souffrante pour messieurs les poètes de ce temps, qui ne sentiront pas le soufflet I Mais nous l'entendrons, nous, et cela ne manque pas de volupté » . Parmi les pièces déjà publiées, il s'en trouve plus d'une à laquelle un suffrage aussi flatteur conviendrait en toute équité. Mais avant de quitter définitivement la terre bretonne avec Maurice, il n'est pas sans intérêt de fournir quelques détails ignorés sur ce milieu très attachant des La Morvonnais, dont le nom restera lié d'une manière indissoluble à celui des Guérin. De rares affinités d'idées et de sentiments, surtout en ce qui touche la compréhension de la nature, avaient porté l'un vers l'autre les deux jeunes hôtes de la Chênaie. Hippolyte ^ rêveur, étrange, même quelque peu mystique, caractère enthousiaste et généreux, dont la haute valeur morale s'imposa à tous ceux qui le connurent, mériterait une étude particulière. Je renvoie, avec l'espoir que celle-ci verra bientôt le jour, au charmant article
I. Je ne saurais trop reconnaître ici les bons offices de M. de la Blanchardière, petit-fils d'Hippolyte de la Morvonnais, qui m'a accueilli, au Val de l'Arguenon, avec un empressement si cordial et qui m'a communiqué de précieux documents sur son aïeul.
UN MENAGE IDEAL I I f)
de M. Jules Claretie^ et aux pages remarquables publiées par Amédée Duquesnel ^ en tête de îa seconde édition de la Thébaïde des Grèves, recueil poétique que La Morvonnais avait donné dès i838 sans nom d'auteur et qui reparut, très accru par un certain nombre de poésies posthumes, en i86/i. Cette nouvelle édition contient plusieurs lettres fort éloquentes de Maurice à son ami qui manquent au volume de Trébutien, nouvelle lacune qu'il importerait de combler, avec tant d'autres. Le croirait-on ? Ce ménage idéal des La Morvonnais, tant célébré par les contemporains et considéré par eux comme le modèle accompli d'une union parfaite, s'il en fût, connut aussi des nuages et même d'assez sérieux malentendus. Or, l'origine de ceux-ci, du moins pour une certaine part, semble bien se rattacher au séjour d'un ami d'Hippolyte au château du Val. Cet ami fut-il Maurice de Guérin ? La lettre que nous allons citer porte, sur la copie qui nous a été communiquée, la date de mars i833 ^, qui paraît
1. Jules Claretie, EUsa Mercœur, H. de la Morvonnais, Georges Farcy, Charles Dovalle, Alphonse Rahbe. Paris, Bachelin-Deflorennes, i864, pet. in-iG.
2. La Thébaïde des Grèves, seconde édition avec une notice sur H. de la Morvonnais par Amédé Duquesnel, Paris, Didier, i864, in-i2. Cette seconde édition, bien à tort, a laissé de côté l'une des poésies les plus intéressantes d'Hippolyte : le Yieux Paysan, (Paris, Coquebert, i84o, in-i6, 78 pages).
3. Cette précieuse lettre a été publiée par A. Duquesnel dans la notice citée plus haut. AI. de la Blanchardière m'en a coDimuniqué une copie dans une sorte d'album de famille, conservé un château du Val. Peut-être l'ami auquel la lettre fait allusion est-il Quimper ou Duquesnel lui-même.
exclure toute identification avec l'auteur du Centaure. Mais il est possible que cette date ne soit pas exacte. En tout cas, ce document jette sur la vie intérieure des hôtes du Val un jour si inattendu, que je n'hésite pas à le reproduire ici. Il faut dire d'abord que La Morvonnais, très porte vers les hautes spéculations sociales et politiques, méditatif et concentré, manifesta, à diverses époques de sa vie, des tristesses et des mélancolies empreintes d'une susceptibilité un peu bizarre. Les séjours de ses amis l'avaient habitué à des confidences, à des épanchements, à des fraternités intellectuelles, dont l'absence lui fut vraiment douloureuse après chaque séparation. Sa charmante femme, à l'égard de laquelle Guérin professait une admiration et un culte aussi enthousiaste que respectueux, souffrit profondément de ces sentiments par trop exclusifs. C'est à la veille d'un de ces départs qu'elle se décida à écrire à son mari cette lettre poignante, restée jusqu'à présent inaperçue dans la notice de Duquesnel :
« Il me sérail bien doux, mon clicr el bien doux Hippolyte, de t'accorder ce que lu me demandes, mais je sens en moi lanl d'impuissance et de faiblesse que je suis loule découragée d'avance. J'apprécierais cependant bien vivement le bonheur de faire passer dans ton âme les faibles impressions que la mienne ressent, et si quelques replis de mon cœur ne t'étaient pas connus, j'aimerais à le les dévoiler, mais non, mon poète chéri, ta Marie ne réussira pas : dis-moi pourquoi déjà elle tremble. Si j'avais eu le bonheur de te connaître plus jeune, ou du moins si nos premières années de mariage n'avaient pas été des années de douleur, tu aurais pu, en guidant un cœur que la curiosité a toujours retenu et même rendu
UNE CONFESSION EPiSTOL.URE I2T
quelquefois bien mallieureux, le faire tout autre. Je te comprendrais mieux ; ma conversation ne serait point pour toi si vide, j'aurais pu peut-être môme t'ètre de quelque utilité ; du moins, j'aurais adouci cette tristesse qui s'empare quelquefois de ton âme, lorsque tu songes combien peu la comprennent. Oui, ces regrets sont bien vifs pour moi, aujourd'hui surtout que tu es à la veille de voir s'éloigner l'ami que tu chéris si tendrement, que tu nommes souvent ton frère, qui partageait tes travaux et le faisait partager les siens, qui remplissait si bien la solitude et te la rendait toujours gaie. Oh! oui, mon ami, je veux consacrer mes jours à l'adoucir cet isolement où tu vas te trouver. Tu me parleras souvent de ce que tu fais, de tes projets, tu me liras toutes tes poésies. Je rêverai avec toi à l'avenir qui semble s'éclaiicir ; nous nous promènerons sur nos côtes, sur nos grèves, dans notre joli petit bois où léchant d'un oiseau, une fleur nous arrête ; nous parlerons de ceux qui sont loin. Nous redirons ensemble ce qu'ils ont confié de joli, de si doux à notre souvenir, et tu atteindras l'instant du retour plus vite peut-être que tu ne l'espères. »
Comment se dénoua cette crise émouvante ? Sans doute, d'une manière qui fut conforme aux A^œux que nous venons d'entendre. Il semble bien, en effet, que quand Guérin fit sa dernière visite au A al, à la fin de i833, il ne s'aperçut pas de cette tension si pénible. Il dut, en tout cas, contribuer plutôt à la faire disparaître, précisément par les hommages pleins de délicatesse dont il entourait Madame de La Morvonnais. La révélation que cette lettre nous apporte ne prouve-t-elle pas une fois de plus que les bonheurs en apparence les plus complets n'excluent ni l'épreuve ni la souffrance morale,, quand on les scrute d'un peu près ?
En nous séparant de ces nobles figures, j'aimerais
à dire ce que fut la carrière trop oubliée d'Hippolyte de La Morvonnais, sa clairvoyance politique, son dévouement à la cause du progrès social, qui devrait le rendre sympathique à notre temps, et qui l'en rapproche par tant de côtés — il est à certains égards un précurseur de Tolstoï — mais une physionomie si intéressante mérite qu'on l'étudié à part, et pour elle-même. Le doux poète breton, « frère » de Maurice, l'ami de Wordsworlh et des lakistes, l'admirateur de Burns, l'auteur du Vieux paysan et de l'Ordre nouveau, qu'anime une tendresse si haute pour l'humanité, l'ami et le correspondant de Chateaubriand, de Vigny, de Balzac, d'Ampère, de Lamartine, de Sand, de Sainte-Beuve et de tant d'autres écrivains de l'époque romantique, l'hôte généreux dont la maison servit de centre à un cénacle si séduisant, mérite, lui aussi, une biogragraplîie détaillée et une édition nouvelle K
I . Tout récemment, un érudit breton a inséré dans l'Hermine des articles pleins d'intérêt sur La Morvonnais (N°' du 20 juillet 1908 au 20 février 19091. le crois savoir qu'un professeur de Rennes prépare actuellement une thèse sur le même écrivain. Il est possible qu'une édition comprenant des Œuvres choisies réponde bientôt à notre vœu.