‹ Maurice de GuérinChapitre 52 sur 125 · UN REPROCHE FAMILIAL ISQ · texte numérisé non relu

UN REPROCHE FAMILIAL ISQ

d'habitude je n'emprunte guère de svijets poétiques ou méditatifs au monde culinaire et que mon inexpérience m'exposât à manquer mon œuvre. Quoiqu'il en soit, ce pâté merveilleux et vraiment antique par la gravité et l'étendue de ses dimensions, sera attaque, emporté, mis à sac et démantelé cette semaine, vers le milieu à peu près. Ainsi, ce jour-là prenez le deuil, pleurez et lamentez-vous, ô vous dont les mains ont formé cette œuvie d'art et de goût. — Papa, dans sa lettre à Félicité, m'adresse indirectement un reproche bien ancien entre nous et qui a fait bien des fois le voyage du Cayla à Paris, en Bretagne, à Toulouse, que sais-je ? en tous lieux où j'ai été. Je l'avoue, ce reproche a raison au fond, et s'il revient si souvent à la charge, c'est qu'il reçoit une impulsion juste et vi-aie. Mais comme dans toute chose humaine il se glisse un peu d'erreur, je puis dii'e que l'habitude qu'il a d'aller, ce bon vieux reproche, le met aussi quelquefois en route sans motif fort grave de départ. Je suis sûr que sans que je l'aie nommé, tu as le mot, n'est-ce pas i^ et que je pourrais continuer ainsi sans pécher le moins du monde contre les règles de la clarté et de la lucidité. Je ne réponds donc jamais aux questions et demandes qui me sont formulées ; non, ce n'est pas cela, j'y réponds le plus souvent, mais jamais d'une façon complète et tout à fait satisfaisante. Toujours quelqu'oubli, quelqu'étourderie, bien que, Dieu sait pourtant, mes allures ne soient pas trop légères et soient même atteintes de lourdeur, comme seraient celles d'un homme obèse et renfoncé en luimême, dans sa propre substance, ou d'un érudit du xv° siècle, tout poudreux et gonflé de latin. Ne va pas croire que mon corps s'étende et se développe en obésité, en ampleur bouffie et regorgeant de graisse, ni que mon esprit soit bourre de latin au point de ne pouvoir plus marcher. Ilélas ! non, ma charge d'érudition est si légère que j'attraperais un sylphe au galop, si je ne portais d'autres poids beaucoup moins précieux et qui me rendent plus pesant à la marche qu'une oie grasse. Mais cette fois je ne veux pas que le reproche en question, qui se jjrésente flanqué d'un si joyeux et si puissant compagnon, s'en retourne comme il a fait bien des fois. Non, dès aujourd'hui et dans tout l'avenir (la date est solennelle) je veux le renvoyer satisfait et tout comblé de réponses. Car, pour cela,

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Félicité et moi [nous] nous sommes partagé la besogne : elle sera comptable de la question financière et moi de toutes les autres. Papa demande si j'ai conservé ma religion ou plutôt l'esprit de piété, car pour la religion, je pense bien que vous ne doutez pas de la constance de ma foi. Je n'ai pas perdu davantage l'esprit de piété, c'est-à-dire la volonté de rendre à Dieu tout ce qui lui est dû, mais comme il arrive à tous les hommes, et particulièrement dans la jeunesse, cette volonté va plutôt par bonds irréguliers que d'une marche réglée et bien ordonnée. Dans ma vie il y a des alternatives, des contradictions, des allées et des venues, des chocs entre la pensée et l'action qui vont parfois l'une contre l'autre au lieu de procéder de concert et en bonne harmonie. Dans ce terrible duel qui dure toute la vie entre nos deux natures, il y a plus souvent des victoires que je déplore que des succès que je puisse avouer. Mais c'est le destin de notre condition. Dieu ne nous demande compte que de notre volonté. — « Sais-tu enfin de l'arithmétique ? » — Sans avoir le talent de Barème ni môme celui d'un instituteur d'école primaire, j'en sais assez et au-delà pour tenir l'ordre de mes an'aires, supputer combien font tant de leçons à tant par mois et ne pas me laisser piper par les marchands. Je crois que cela suffît. Quant aux articles de journaux, voici leur courte histoire. J'en ai retiré en tout a4 francs... Voilà ce que j'ai rapporté de ma belle campagne dans le journalisme ! C'est un pays ruiné. Voilà pour aujourd'hui mes réponses au reproche intcrrogatif. Je ne résous pas tout ce qui m'a été demandé, mais comme j'ai dit plus

haut. Félicité se charge de vider la question d'argent

Votre santé à tous est parfaite. Adieu, ma chère amie, embrasse tout le monde comme je t'embrasse.

Paris, ai mars i835.

A M. DE LA MORVONKAIS.

Je vous envoie, mon ami, quelques pages sans titre, incohérentes, confuses, comme la vie de ma pensée. J'aurais voulu composer quelque chose de simple et de tranquille

IMAGINATIONS ET CALME REVE l3l

comme une grande douleur ^ ; mais je m'échappe à moimême, un trouble funeste bouleverse ma tête, la vivacité de certaines idées l'enivre, elle bat la campagne à travers je ne sais quelles imaginations. C'est dans cette épreuve surtout que je dois reconnaître le défaut profond de mon organisation intellectuelle. Le calme dans les pensées marque la force de l'intelligence. Or, ici, et dans tout ce que je fais d'ailleurs, qu'est-ce autre chose qu'une création sans suite, convulsive, s'interrompant brusquement à toute minute, comme les paroles d'un insensé ? Mais que sert de se plaindre ? Si je travaillais la terre, peut-être accuserais-je la faiblesse de mon bras ou le prompt épuisement de mon haleine : je n'ai jamais remué une glèbe et je suis tranquille de ce côté. Si, bornant le travail de mon intelligence à ce qu'exige ma condition, je n'eusse pas mis sa force à des épreuves entières, je serais tranquille aussi de ce côté. Mais c'est fait : s'en consoler est le plus court. Pourquoi [ne] pas aussi remonter le courant de l'habitude et rentrer ainsi dans le calme primitif .^ Guerre donc à la manie d'écrire; que je ferme pour jamais l'ouverture follement pratiquée aux flots secrets contenus dans mon dme; qu'ils y dorment, ces flots : ce sont quelques gouttes, je ne redoute pas leurs tempêtes intérieures. Si j'ai encore quelques pas à faire ici-bas, je voudrais que ce fût avec calme. Je ne sais d'où je suis ni où je vais ; je passe : que je marche du moins avec tranquillité dans la paix d'une ignorance qui ne tardera pas à s'éclairer. La vraie sagesse, c'est la patience pour qui ne dure pas. Je me dis tout cela, mais le ferai-je ') Faible que je suis de nature et encore aflaibli par le plus nonchalant usage de la volonté, aurai-je assez d'énergie pour couper court à des habitudes qui favorisent l'amour-propre. Je tâcherai ; de cette résolution dépend mon repos, une partie de mon repos intérieur. Mais, mon ami, je laisserai toujours une fente

I. Guérin fait allusion à la mort de Madame de La Morvonnais, jeune et charmante femme enlevée à vingt-huit ans le ai janvier i835. Entre cette date et celle de cette lettre, il devait se trouver plusieurs autres lettres de notre ami, lesquelles font peut-être partie de notre recueil. (A'ote de M. de B. de M.). En effet, ces lettres existent. Lire surtout celle du ag janvier i835 à Hippolyte.

sccrcle par oii mon âme s'ccoulcra silencicusomont, dans la vôtre. Il y a pins de force et de beanté dans le secret bien gardé de soi et de ses pensées qne dans le déploiement d'vm ciel entier qu'on aurait en soi. Ainsi faisait Marie * : les ricbesscs et la douceur de son âme ne se révélèrent pas auti'ement qne par le cbarme de sa parole et l'enchantement paisible que son existence répandait tout autour d'elle. Ce n'est pas du découragement que je fais là. Bien que je sois encore sujet à certains retours de cette vieille infirmité, vous savez cependant queje l'ai réduite assez pour qu'elle n'empêche plus la marche utile et positive de ma vie. La nature de mon intelligence, nullement douée pour les spéculations fortes et austères du raisonnement, m'interdit tout espoir de x^rogrès convenable dans la philosophie de ce monde ; or, cet ordre de recherches excepté, je ne vois rien qui vaille un effort de la pensée. Conséquemmcnt quand j'aurai acquis assez de Grec cFde^Latin pour en distribuer, ma vie durant, aux petits garçons, je dois me contenter. Je tiendrai ma part de savoir. C'est mon ambition fort resserrée et petite, mais pour un homme comme moi qui n'ai pas dans le cœur assez d'énergie pour produire un simple feu follet de passion, et qui dans l'intelligence en ai juste ce qu'il faut jDOur être tourmenté stérilement, le mieux n'est-il pas le peu ? Le peu qu'il faut pour tirer d'aflaire sa vie matérielle, et du reste se mettre à traverser les hommes et les choses lentement, paisiblement, avec la conscience de son ignorance profonde, avec celle aussi du destin inconnu qui nous pousse avec un peu de rêverie, si vous voulez-. — François me dit que le projet de Aotre voyage tremble et tourne à l'incertain. En ce moment, mon ami, vous seul iiouvcz juger votre âme, et si mon plus cher désir se voit trompé, je me consolerai comme je pourrai dans l'appréciation des motifs douloureux et sacrés qui peuvent vous retenir, — Je vois Paul ^ le plus fréquemment possible. Nous j^assons des heures nombreuses qui fuient comme un

I. Madame de La Morvonnais, née !\Iaric de La Villéon. 3. Tout ce c{ui précède se trouve avec quelques légers changements dans le Cahier vert de Guérin (p. ii4). 3, Paul Quemper.

ACTIVITÉ JOLUNALIÈRE l33

instant, à nous délasser chacun de nos misères, par des causeries où tout le mal s'oublie. Xous tirons représailles du monde, en le raillant dans notre réduit : Vengeance chimérique et lointaine qui ne le blesse pas, mais qui charme nos ressentiments. J'écrirai prochainement à François et à Âmédée ', En attendant, mille douces amitiés. Faites agréer, je vous prie, mes respectueux souvenirs à votre famille : mille et mille baisers au petit ange.

Votre Ami,

Paris, i" mai i835.

A SA Famille.

Félicité est abonnée au « ^lusée des familles », mais elle commence à s'en fatiguer. Ce sont de tristes bribes accompagnées d'un mauvais dessin : charlatanncrie au fond, exploitation des départements.

J'aurai le plaisir de voir M. de La Morvonnais dans quinze jours ; il doit venir avec un autre jeune homme, son ami et de ma connaissance. Il ne vient pas pour Paris, mais pour les amis qu'il y a, car tu penses bien qu'il ne recherche pas le genre de distractions qu'on trouve ici.

— J'ai été voir le petit Combes à S'-Nicolas du Ciiaidonnct, il est déjà sauvage comme un petit séminariste.

— Mes leçons se maintiennent sur le même pied, tant dans le collège qu'au dehors. J'ai déjà pris des arrangements avec M. Buciuet pour passer les vacances comme l'année dernièi'e. C'est la meilleure manière de les passer, n'allant pas au Cayla. Ce sera un temps de travail que je désire beaucoup ; je m'appartiendrai un peu plus qu'aujourd'hui, et de plus j'y préparerai les moyens de me procurer pouj- l'année prochaine les ressources que j'ai eues dans celle-ci.

Ma santé se trouve bien de la vie laborieuse que je mène. J'ai pris l'habitude des courses journalières, et m'y voilà tout à fait rompu. Je vis par mes jambes autant que par ma tête.

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