I. François du B. de P. de Marzan et Amédée Renée
l34 MAURICE DE GUERIN
Le mouvement est toujours bon, et qui se promène n'est pas en peine de son corps. Je pense que j'acquerrai assez d'habitude de la marche pour aller un jour au Gayla à pied, si les voitures manquaient, ce qui n'est pas à craindre, n'est-ce pas ?
Paris, II juin i835.
A SON Père.
Je ne sais si je vous ai dil que j'avais fait la demande au Ministère de l'Instruction publique du titre de répétiteur ou de maître d'étude, qui est exigé pour être admis au concours de l'agrégation. Quelques malentendus dans les formes ont retardé jusqu'à ce jour l'envoi de ce titre qui ne peut plus tarder à ni'étre délivré. Malheureusementje crois qu'on ne fera dater sa valeur que du moment où je l'aurai reçu et non du commencement de cette année où j'ai commencé à exercer comme répétiteur. Cela retarderait d'un an au moins mon admission au concours, de façon qu'il faudrait compter deux ans d'ici à cette époque. C'est fàclieux d'un côté, mais si je considère que ma clientèle de répétitions est aujourd'hui fort bien établie, que ce concours est fort difficile, qu'on y échoue le plus souvent à la première tentative si l'on n'est pas d'une force inébranlable, ces deux ans de préparation ne me seront pas à charge et me sembleront même un délai très convenable. Et puis, d'ici-là, ne peut-il pas se présenter une place au collège Stanislas ? J'ai tout à attendre de la bonté de ces Messieurs pour moi, et bien certainement s'ils peuvent disposer d'une chaire, ils ne m'oublieront pas. Etant donc pourvu de répétitions qui sufQscnt à mon entretien, et en demeure d'obtenir quelque chose de plus soUde encore au collège Stanislas, je peux supporter sans désavantage le retard apporté à mon admission au concours. Toute cajrrière, surtout aujourd'hui que les chemins sont ouverts à tout le jUrykj, nionde, demande de longues préparations. Heureux ceux qui ont pris leur parti plus tôt que moi et qui n'ont rien perdu de leur temps : ceux-là sont déjà avancés. Mais que faire au passé ? L'accepter sans regrets inutiles, gagner l'avenir.
UN AVEU A EUGÉNIE l35
Si un octogénaire plantait, je puis bien raisonnablement espérer d'arriver à quelque établissement. J'ai vu dans les journaux que de terribles orages avaient éclaté dans l'Albigeois et fort endommagé les récoltes. En avez-vous souffert ou avez-vous encore été préservé par ce bon génie qui, il y a quelques années, défendit nos champs par une ijrotection si manifeste qu'elle scandalisa nos voisins, moins heureux ? Nous avons ici d'horribles chaleurs avec des orages qui avortent tout les soirs.
Toute la famille d'Auguste va à merveille et vous dit mille amitiés.
Adieu, mon cher papa, je vous embrasse et tous avec vous.
M" DE GuÉRIN.
Paris, 12 juin i833 '.
A Eugénie.
Comme tu le dis, jamais aucune lettre de toi à moi; j'en ai gémi bien souvent, je m'en suis plaint à moi-même ; et je n'ai pas rempli ce que je me promettais toujours. C'est très étrange qu'ayant tous deux des ressemblances d'âme si intimes, nous ne nous soyons jamais communiqué nos pensées par un échange régulier et suivi avec empressement. Tu as fait, toi, plusieurs tentatives pour établir entre nous deux ce courant de pensées confiées, que tu saurais si bien alimenter, mais toutes ont échoué. Tu n'as rien tiré de moi que quelques minces filets d'eau de temps à autre. Et, depuis plusieurs mois, c'est une aridité absolue, un refus inexorable de communication. Je sais tout le mal que je t'ai fait et que je me suis fait, j'ai tout su, tout vu en moi-même, tout, sauf la raison première de mes façons à ton égard, qui se cache dans le fond opaque de ma nature. Les causes secondes ne sont pas si recelées : je vais te les exposer, te les abandonner et moi
I . Certaines des lettres de cette période ne furent pas adressées directement à Eugénie, mais lui furent remises par le curé d'Andillac, obligeant intermédiaire du frère et de la sœur (Voy. Journal d'Eugénie, p. Sa, juin i835).
avec elles. Les Icllrcs que je t'écris vont à toute la famille, c'est \in usage de confiance excellent en lui-même et qui marque une grande union, mais il demanderait, je crois, quelques réserves surtout à l'âge où nous sommes venus. On ne parle pas à tous la même langue ; il y a des sujets et des tournures d'entretien qu'on n'adresse qu'à de certaines individualités ; il y a des lettres sans secrets, et qui renferment plus que des secrets. (J'ai péché une fois contre ce que je dis ici, lorsque je t'ai demandé part d'une correspondance qui t'est bien chère et que tu voudrais dérober plus qu'il ne t'est possible peutêtre : je saisis avec joie cette occasion de reconnaître ma faute qui est plus grande que ses apparences. Tu essayas de me le faire comprendre une fois : je l'ai fait souffrir en cela). Enfin ce qui se raconterait à chacun pris à l'écart, se révèle péniblement devant tous, au milieu du cercle de la famille. La nature des lettres que je t'écrirais si nous avions libre-échange, se rapporterait assez, je crois, aux goûts de ton esprit, car pour les âmes je ne saurais jamais leur parler; j'y mettrais beaucoup de ma tète et de ses manières de vivre ; en un mot, lu saurais par où et comment j'existe en moi-même. Mais t'imagines-tu ce qui reste de charme à ces récils divulgués, et avec quel abandon la plume se répand, prévoyant une lecture publique ? Voilà ce qui m'a réduit aux aridités qui te désolent. Il n'y a pas d'autre raison qui me soit présente, non, je n'en vois pas. Tu as pensé que la politique entrait pour quelque peu dans les motifs du silence absolu queje garde presque sur toutes choses. Dis à cette pensée de s'en aller, elle se trompe. Si je n'écris jamais un mot sur les affaires du tems, c'est qu'il n'y a réellement rien dans mon esprit à ce sujet. Après une courte période d'entraînement pour quelques points d'un système politique, je me suis retiré dans une entière indifférence, non pas aux destinées de la société, mais aux partis qui se la disputent aujourd'hui. Je regarde ce qu'ils font sans m'inquiéler de le juger; je n'ai de sympathie pour aucun et n'en parle que par nécessité. L'influence de M. de Lamennais sur moi n'a pas été si grande que tu ci'ois ; je me suis hâté de ressaisir mon indépendance, un moment engagée, car le peu que je pense, je veux le penser par moi-même. Quant à quelque passion qui me rendrait malheureux et me rongerait
TROUBLES ET PASSIONS lô
secrètement, voici ce que j'ai à dire : les autres motifs dont je viens d'affirmer qu'ils n'existent pas, ont de la possibilité, et je pourrais admettre leur existence chez moi, mais ce dernier n'a pas même cette chance de possibilité d'existence. Je puis me tromper, et peut-être vaudrait-il mieux que ce fût une erreur, mais je ne crois pas qu'il y ait jamais en moi aucun développement, même médiocre, dépassions. Je touche à vingt-cinq ans, et je n'en ai pas ressenti le moindre symptôme; tout ce qui paraît de la nature de mon organisation morale n'annonce rien de semblable et contredit complètement tes conjectures. — Et l'histoire sentimentale d'il y a trois ans, dii-as-lu ? — C'était un enfantillage et un enfantillage force, qui pis est ; il n'en est rien demeuré en moi que le sou- \cnir du ridicule que j'encourus et qui m'atteignit, comme il est fort probable. Mes troubles et mes souffrances sont dans ma tète : toute ma vie est là. Si le calme parvient à s'y établir, je sei'ai l'homme du monde le plus tranquille et le plus monotone. Je réponds ici sommairement aux quelTïôni~côntenues dans ta dernière lettre et n'entreprends aucun récit du passé. C'est une fort longue histoire que celle de trois ans de vie dans la période que je parcours. Il est difficile de l'exposer avec ordre et dans sa suite naturelle. Je ne l'entreprendrai pas ainsi. Elle passera insensiblement dans mes lettres, à mon insu peut-être, ce ciui vaudra beaucoup mieux.
Mimi et toi ne faisant qu'un, je ne vous sépare en rien et vous parle à tous deux.
Adieu, mon amie.
Maurice.
Hyppohte ' fsicj est ici depuis trois semaines ; il part le 19.
Paris, 27 juillet ï835.
A SON Père.
La perle que nous venons de faire m'a d'autant plus frappé qu'Eugénie, dans une lettre du huit juillet, ne me disait rien
I. H. de La Morvonnais. Les deux amis se revirent donc, à ce moment, pendant quelque temps.
qui pût faire pressentir ce malheur. Ce n'est que clans celle reçue avant hier que j'ai trouvé l'explication d'une si prompte catastrophe. Si notre pauvre grand'mère n'eût pas été comme perdue pour nous bien longtemps avant sa mort, sans doute le regret que j'éprouve de sa perte serait plus terrible ; mais si je ne fais pas ses funérailles dans mon cœur, je les accomplis religieusement dans ma raison, et peut-être est-ce, mon cher papa, la plus digne manière de rendre les devoirs aux morts. Il y a quelques semaines que je ne suis plus chez Auguste ; mais ne prenez pas l'alarme ; suivez l'explication, cela vous paraîtra tout simple. Après avoir longtemps manqué de pensionnaires et s'être vu réduit pendant tout l'hiver à quelques externes, Auguste a été tout d'un coup et comme par enchantement entoviré de monde, et sa maison pleine. Le soin de cinq ou six petits garçons exige une surveillance continuelle soit pour les études soit pour la discipline, et réclame par conséquent quelqu'un qui s'y livre tout entier. Ni Auguste ni moi ne le pouvions, lui à cause de sa classe au collège, moi à cause de mes leçons à Stanislas et ailleurs. Il lui a donc fallu prendre chez lui un jeune homme qui n'en bougeât pas, et j'ai dû céder sous son toit ma place à ce jeune homme. Quelques épargnes que j'avais et l'établissement assuré de mes leçons, dont la base immuable est au collège Stanislas, me permettaient d'aller vivre seul. Les temps, les circonstances le voulaient, vous le voudrez aussi, je pense. Et vraiment, si vous me permettez ces réflexions, je crois qu'à l'âge où je suis, il est convenable de se mettre à marcher sans lisières. Tarder plus longtemps serait s'exposer à ne savoir mettre un pied devant l'autre de sa vie. Les longues tutelles prolongent la minorité morale ; les fruits ne mûrissent pas à l'ombre. A une certaine époque de la vie, la conviction qu'on peut avoir de sa faiblesse intérieure est bien funeste. Elle fait naître et entretient une sorte d'humilité qui étouffe tous les germes de force et de courage et fait qu'on vit à l'écart de tout, lâchement et douloureusement. On endurcit bien le corps, le plus tôt qu'on peut, du moins ceux qui entendent quelque chose à l'intérêt des enfants, et les aiment avec intelligence ; pourquoi, la prudence toujours gardée, ne pas agir de même dans l'éducation morale? Les caractères débiles et peureux sont les plus déplo-
L'ARGENT ET LE TEMPS iSg
rables et la cause des plus cruelles souffrances, surtout si la pensée se trouve développée, et qu'elle procure une vive conscience de soi. C'est un mal terrible et qui exige un long et sévère traitement. Je crois que l'exercice de la volonté est le plus sûr, et la volonté ne s'exerce avec fruit que dans l'homme détaché et qui ne compte que sur lui-même pour la pratique de la vie.
Je suis charmé du projet de mariage qui m'a été annoncé. Je suis dans l'assurance qiic cette union sera des plus heureuses et je la prends de part et d'autre dans les contractants.
Auguste et Félicité me chargent de vous exprimer la part qu'ils prennent à votre douleur.
Adieu, mon cher papa, je vous embrasse bien tendrement, et toute la famille.
M'* DE GuÉRIN,
rue de Lille, lo, hôtel de Valence,
Paris, II octobre i835.
A Eugénie.
Cette lettre est publiée (éd. in-1'2, p. 3^9) jusqu'à ces mots : de cette foule et j'y étouffe un peu.
Ce qui suit est inédit :
Le collège Stanislas me fournit toujours les mêmes ressources, et je continue au dehors les leçons que je donnais déjà l'année dernière. J'ai deux choses à faire, à gagner de l'argent et du temps. Cela est quelquefois difTicilc à concilier, surtout lorsque la besogne est répartie sur divers points assez éloignés les uns des autres, mais cela apprend l'économie des heures, science d'un grand prix.
J'ai appris avec bien du chagrin qu'on vous ôte M. Bories *. Cet homme est si aimable et d'une si grande ressource dans un
I. Curé de Gahuzac ; il partit, en effet, quelques mois plus tard. Son départ causa une grande tristesse au Cayla (Lettres d'Eugénie, p. io5 et passim).
pays comme Gahuzac... Celui qui le remplacera (qui esl-ce?) sera d'un bien grand mérite, je ne dis pas s'il le fait oublier, mais s'il le rappelle. M. Bories est-il parti ; s'il ne l'est pas, quand doit-il partir ?
Auguste et sa famille vous envoient mille amitiés. Ses enfants deviennent gras et frais à qui mieux mieux. Le petit qui, jusqu'ici, était maigre et pâle a tourné tout d'un coup vers la prospérité et le coloris.
Vos vendanges sont-elles bonnes ? A'ous n'avons ici que du froid et de la pluie : le raisin pourrit, voilà tout.
Adieu, ma chère amie, je t'embrasse et tous en même temps.
Paris, 5 décembre i835.