LES REVES DE CYBELE JOO
l'imprévu et la profondeur de son rythme, la splendeur de ses descriptions.
« La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les vents: elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèlc, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait à l'entrée des cavernes et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de la mer, laissant survivre en moi de légères ondulations qui écartaient le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite, les flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel, je suivais le spectacle des ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible de Cybèlc, comme après l'ondée les débris de la pluie attachée aux feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. »
Ici se place l'immortel tableau de ses contemplations nocturnes :
«... Comme des rivages toujours humides, le cours des montagnes du couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées par les ombres. Là survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et purs. Là je voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le chœur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du ciel et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des vieux chênes... »
Mais, c'est en vain qu'il a cru surprendre les rêves de Cybèle endormie, il n'a jamais reconnu que des sons qui se dissolvaient dans le souffle de la
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nuit, OU des mots inarticulés comme le bouillonnement des fleuves. C'est alors que Macarée raconte son entretien avec le grand Chiron vieillissant, dont les pratiques étaient si opposées aux siennes. Celui-ci se préoccupait moins des mystères qui entourent les créatures. Il n'avait pas été gagné, comme son disciple, par quelque fureur secrète ; il cherchait moins les dieux :
« Cherchez-vous les dieux, ô Macarée ! et d'où sont issus les hommes, les animaux et les principes du feu universel ? Mais le vieil Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un chœur éternel devant lui, pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouverles par le sommeil. »
Macarée a recueilli avec avidité les leçons de sagesse du plus célèbre des Centaures. Réduit à la dernière vieillesse, le noble éducateur d'Achille nourrissait dans son esprit les plus hauts discours. La force de ses pas souffrait à peine de la perte des années. On eût dit qu'il retenait des restes de l'immortalité autrefois reçue d'Apollon, mais qu'il avait rendue à ce dieu. Et maintenant, Macarée constate qu'il décline à son tour, calme comme le coucher des constellations. Il s'attarde au sommet d'une montagne, sur le haut des rochers, soit à considérer les nuages sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les hyades pluvieuses, les pléiades ou le grand Orion : « Mais je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler
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aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre. )> Dans ces pages uniques, nulle influence, nulle imitation de devanciers anciens ou modernes : les impressions ont été directement senties et exprimées par l'auteur, sans intermédiaire quelconque et par un prodige de condensation.
L'œuvre reste donc, de même que la Bacchante, dont nous regrettons de ne pouvoir donner la substance, incomparable et d'une beauté sans seconde. Reconnaissons seulement que l'évocation du Centaure apparaît comme antérieure à notre poète et qu'il a pu en puiser l'idée chez Rabbe. Certes, le rôle de l'imagination créatrice de Guérin n'en est point diminué, tandis que le génie de l'écrivain apparaît chez lui plus surprenant et plus parfait par la comparaison même des deux œuvres. Ajoutons cependant que, même à ce point de vue, quelques expressions plus hardies semblent déjà préluder, chez Rabbe, aux effets si grandioses obtenus par Guérin. Il y aurait là matière à des études comparatives d'un singulier intérêt. Ce qui importe présentement, c'est d'établir avec vraisemblance le rapport de la première pièce avec la seconde. Voici comment j'ai acquis une opinion à cet égard. L'idée me vint de consulter les Œuvres posthumes d'Alphonse Rabbe (Paris, deux éditions successives, i835^
I. Celle de i835 est pourvue d'une longue introduction biographique quelque peu agressive, qui disparaît dans la seconde. Les deux éditions comportent deux volumes in-S", Paris, Dumont.
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et i836), avec la conviclioii préalable que si un lien quelconque existait entre le poème de Guérin et la pièce de Rabbe, un rapport analogue, fugitif, lointain sans doute, mais sensible tout de même, avait des chances d'être découvert en ce qui touche la Bacchante. L'expérience ne fut pas contraire à cette hypothèse. Ouvrant le tome I" de Rabbe, je constatai que la pièce qui suit immédiatement le Centaure, et qui est intitulée V Adolescence, pouvait contenir, à quelques égards, le germe de la Bacc/ian^e. Il s'agit, cette fois encore, d'un sorte de poème en prose dont la seconde partie constitue un véritable hymne à Racchus. Un amant attend sa Lydie. Effusions brûlantes. Invocation à Vénus :
« Salut, mère éternelle de la nature... Apparais-nous, je t'en supplie, telle qu'au retour des premières roses, tu descends des cieux pour perpétuer les êtres vivants sur la face du monde, alors que les oiseaux te célèbrent dans les airs par leurs doux chants, et les féroces habitans des forêts par des frémissemcns, des rugissemens de plaisir ; alors que la mer elle-même semble par son calme participer à l'universelle joie de ta présence. Par la génération tu rattaches à l'infinie durée tous les êtres qui ont une fois vécu. Rien ne s'anéantit quoique tout meure. Ta main divine tient la chaîne invisible des causes fécondes et ne permet pas qu'elle soit rompue en aucun tcfmps... » .
Que de telles lignes aient été méditées et admirées par Guérin, rien de plus vraisemblable. N'y retrouve-t-on pas certains traits qui évoquent son rhythme et ses arrangements de mots si caractéristiques ? Voici, du reste, un peu plus loin, un développement qui se rapproche d'une façon plus particulière de
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l'éloge de Bacchus que nous offre la Bacchante : « Mais où s'égare mon esprit ? Je frissonne comme le prêtre Phrygien qui célèbre les mystères de Cérès... » Lydie dédaigne son amour et ses plaintes ; elle en aime un autre : l'amant infortuné dissipera son chagrin dans les flots d'un vin généreux. Cette résolution l'amène à célébrer l'éloge de Bacchus :
« Que le pâle sectateur des muses vive de laurier et qu'il s'abreuve aux doctes fontaines du saint vieillard d'Âscra : je ne blasphème pas les neuf vierges. Mais Bacchus sera plutôt ma divinité, et mon facile enthousiasme dii'a sa gloire. — Irai-je par des veilles studieuses et d'un front composé arracher une gloi 0 aux suffrages du vulgaire ? Non, le plaisir me sutïit ; qui est heureux, est savant et sage.
« Fleuves et fontaines, beaux lacs, fraîches grottes tapissées de lierre et de mousse, dryades fugitives et faunes amoureux, dieux et déesses, rois, héros et guerriers, et tout ce que la Grèce poétique rêva d'enchanteur, vous n'êtes plus que d'agréables sons ; elle est brisée la baguette de cette magicienne antique ; mais le culte de Bacchus, immortel comme luimême, est encore dans toute sa splendeur. O Bacchus I les inspirations dont tu es la source ne peuvent pas être perdues pour une postérité qui t'adorera comme nous. L'immortalité est l'apanage certain de ceux qui célèbrent tes douceurs. Tes flammes sont aussi pénétrantes; mais elles échauffent le cœur sans le dévorer. On ne se sent pas à la fois et transir et brûler. Affranchi par ta douce magie des peines de la terre, ambition, richesse ou pauvreté, les suffrages du peuple, la pourpre des rois, les débats du forum et les horreurs de la guerre, tout cela n'est plus rien pour moi : c'est plus haut que règne mon âme enivrée... O qui me donnera un thyrse ! Où sont les ménades, où est le vieux Silène et les satyres aux pieds légers ? Le Gythéron retentit encore de leurs cris. Je veux te suivre, ô Dieu de cette troupe joyeuse : je veux me mêler à ton cortège, soit que tu parcoures le mont Ismare ou que tu foules les glaçons des hautes
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vallées de la Thracc ; soit enfin que tu portes ta course loinlaincsous la zone ardente où respire l'Indien au teint brûlé. Nysc te voit sur les sommets élevés, la tète couronnée de pampres verts, attelant à ton char des tigres féroces que tu as su plier au joug. — Mère perfide d'un enfant plus perfide encore, vous le voyez, je déserte vos drapeaux. J'ai soustrait à vos fureurs une victime et je ne vous la rendrai jamais ! non jamais ! Jeune esclave, veille à ce que les dons de Bacchus, mon nouveau maître, ne nous manquent pas. Mais déjà le front ceint des astres de la nuit, Cynthie, suspendue dans les deux, paraît dans son doux éclat au-dessus de nos tètes. Toute la nature repose dans un silence profond... Quel charme secret affaiblit la vigueur de mes résolutions I Vénus, douce sœur du dieu que je chante, vient usurper une partie de l'empire que j'avais uniquement réservé à ce dernier. »
Il est possible que le point de départ de la Bacchante, ce chef-d'œuvre que d'Aurevilly préférait même au Centaure, puisse être entrevu dans ce morceau. Avec quel art Maurice a vivifié la conception, élargi le cadre, transformé la matière : c'est ce qu'il n'est pas besoin de démontrer. Il suffit de relire son poème. Cependant, le lien des deux pièces, quelle que soit l'immense distance qui les sépare, semble assez vraisemblable. Remarquons que, dans V Adolescence , Rabbe a su, mieux que dans le Centaure, déployer un style imagé, assez amplc, qui par endroit devance presque celui de Guérin ^. Or, les deux volumes
I. Je relève, en dehors des passages qui viennent d'être cités, telle phrase où l'on retrouve la cadence et la construction des phrases mêmes de Guérin. Aucun de ses fervents ne saurait, me semble-t-il, s'y tromper :
« Tous abusés, tons appauvris des trésors d'un temps consumé à ses pieds, ils reconnaîtront trop tard le danger de ses caresses : il ne restera sur leurs lèvres que l'amertume du
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d'Alphonse Rabbe ont vu le jour en i835 et de nouveau en i836. Il est donc assez probable que notre écrivain dut en prendre connaissance dès la première édition. Il convient d'observer, toutefois, que le mythe du Centaure conduit aisément à celui de Bacchus : les Centaures ne figurent-ils pas fréquemment dans les représentations antiques du voyage de Bacchus dans l'Inde et du triomphe de ce dieu ? Rappelons encore que Guérin songeait à composer un grand poème en prose, Bacchus dans Hncle, en même temps qu'un Hermaphrodite. Quoi qu'il en soit, aucun des critiques si nombreux qui ont parlé des poèmes de notre auteur et dont beaucoup pouvaient connaître les œuvres de Rabbe, ne paraît avoir aperçu ces rapprochements. On peut penser que d'autres écrivains ont puisé des idées fécondes dans ces deux volumes. Il existe, par exemple, quelques ressemblances entre Rabbe et Jules Tellier, cet autre grand poète en prose, — pour ne citer ici qu'un seul nom. Depuis quelques années, des recherches plus précises ont permis de découvrir, chez tous les grands auteurs, quantité d'emprunts, d'imitations, d'influences, de sources ignorées. Aucun d'eux n'a échappé à ces révélations parfois indiscrètes. I semble que, jusqu'à présent, leur gloire, loin d'en pâtir, en ait plutôt bénéficié. On leur tient compte, avant toute autre chose, de la manière dont un élé-
poison mêlée à l'ambroisie fugitive des voluptés, poison plus pénétrant, plus terrible, que le venin de la vipère ou le suc du napel », etc.
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ment, un thème, une idée jusque-là sans rayonnement, ont, au contact du génie, conquis soudain un éclat et une fortune extraordinaires. C'est même ce don prestigieux de transformation que l'on admire le plus volontiers chez beaucoup d'écrivains de premier rang. Nous souhaitons que cette petite révélation contribue pareillement à mettre mieux en relief une puissance magique du même ordre chez Guérin. Tant d'ouvrages immortels de notre littérature et de toutes les littératures en sont-ils moins des chefsd'œuvre, depuis qu'on en a retrouvé les origines et les sources ?
Même après le Centaure, Maurice continua de développer en lui cette tendance vers la communion intime et continue avec la Nature. Avec quel nouvel éclat il a su rendre le sentiment formidable de sympathie universelle qui l'étreignait, c'est ce que prouveront encore deux merveilleux fragments dune lettre de i838 adressée à Barbey d'Aurevilly ^ :
II avril i838.
Hier, accès de fièvre dans les formes ; aujourd'hui, faiblesse, atonie, épuisement. On vient d'ouvrir les fenêtres ; le ciel est pur et le soleil magnifique.
Ah ! que ne suis-je assis à l'ombre des forêts I
Vous rirez de cette exclamation, puisqu'on ne voit pas encore aux arbres les plus précoces ces premiers boutons que
I. Déjà cités par G. Sand en i84o et reproduits dans la plaquette qui a réuni, sauf une — celle que nous allons donner plus loin — les lettres de Guérin à d'Aurevilly.
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Bernardin de Saint-Pierre appelle des gouttes de verdure. Mais peut-être qu'au sein des forêts, dans la saison où la vie remonte jusqu'à l'extrémité des rameaux, je recevrai quelque bienfait, et que j'aurai ma part dans l'abondance de la fécondité et de la chaleur. Je reviens, comme vous voyez^ à mes anciennes imaginations sur les choses naturelles, invincible tendance de ma pensée, sorte de passion qui me donne des enthousiasmes, des pleurs, des éclairs de joie, et un éternel aliment de songerie. Et pourtant je ne suis ni physicien, ni naturaliste, ni rien de savant. II y a un mot qui est le Dieu de mon imagination, le tyran, devrais-je dire, qui la fascine, l'attire, lui donne un travail sans relâche et l'entraînera je ne sais où : c'est le mot de vie. Mon amour des choses naturelles ne va pas au détail ni aux recherches analytiques et opiniâtres de la science, mais à l'universalité de ce qui est, à la manière orientale. Si je ne craignais de sortir de ma paresse et de passer pour fou, j'écrirais des rêveries à tenir en admiration toute l'Allemagne et la France en assoupissement...
« J'ai le cœur si plein, l'imagination si inquiète, qu'il faut que je cherche quelque consolation à tout cela en m'abandonnant avec vous. Je déborde de larmes, moi qui souffre si singulièrement des larmes des autres. Un trouble mêlé de douleurs et de charmes s'est emparé de toute mon âme, L'avenir plein de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me comble de biens et de maux, mon étrange cœur, d'incroyables combats, des épanchements d'affection à entraîner avec soi l'âme et la vie et tout ce que je puis être ; la beauté du jour, la puissance de l'air et du soleil, ail, tout ce qui peut rendre éperdue une faible créature me remplit et m'environne. Vraiment je ne sais pas en quoi j'éclatei'ais s'il survenait en ce moment une musique comme colle de la Pastorale. Dieu me ferait peut-être la grâce de laisser s'en aller de toutes parts tout ce qui compose ma vie. Il y a pour moi tel moment où il me semble qu'il ne faudrait que la toucher du doigt le plus léger pour que mon existence se dissipât. La présence du bonheur me trouble, et je souffre même d'un certain froid qnc je ressens ; mais je n'ai pas fait deux pas au dehors que l'agitation me prend, un regret infini, une ivresse de souvenirs, des récapitulations qui exaltent tout le passé et qui sont plus
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riches que la présence même du bonheur ; enfin ce qui est, à ce qu'il semble, une loi de ma nature : toutes choses mieux ressenties que senties. Demain, vous verrez chez vous quelqu'un de fort maussade, et en proie au froid le plus cruel. Ce sera le fol de ce soir.
Caddi corne carpo morto cade.
Adieu ; la soirée est admirable ; que la nuit qui s'apprête vous comble de sa beauté.... »
Quelle fut la vie extérieure de Guérin pendant ces années de sa carrière qui ont dû être si remplies au point de vue de sa production littéraire ? A cette question, restée longtemps sans réponse, — puisque le Journal s'arrête, dans l'édition de Trébutien, vers le milieu de i835, et que la correspondance publiée de Maurice est représentée pour cette période par un très petit nombre de lettres, — les Memoranda de Barbey d'Aurevilly, rédigés pour Guérin lui-même, répondent depuis peu avec une variété et une précision incomparables, maintenant surtout que les lettres à Trébutien sont venues les compléter i. Il suffira d'extraire de ces précieuses publications les allusions si nombreuses relatives à notre auteur pour faire revivre certains des aspects les plus curieux de son existence. Maurice mène la vie mondaine; il est dandy, ou presque. Le jeune étudiant, un peu empesé, à l'allure méditative, se changea en un beau
1. Il serait à souhaiter que les initiales des Memoranda, sauf quelques exceptions nécessaires, fussent complétées ; Guérin est le plus souvent désigné par son nom, mais il y a des G... énigmatiques, par suite de ce fait que Barbey eut un autre ami du nom de Gaudin.
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rêveur u aux yeux profonds, qui portait des habits d'Hermann et ressemblait aux plus sveltes vignettes de Tony Johannot ». Il rencontra dans le inonde celles que d'Aurevilly appelle « toutes sortes de bas bleuâtres, hortensia, prune de monsieur, lapis lazuli, gris ardoise », qui gardèrent de lui des souvenirs littéraires fort attendris. A en croire encore Barbey, il se transforma complètement :
« J'ai vu Guérin gâtant son profil de dernier des Abencérages avec une cravate et des favoris ridicules, arrivant de chez M. de Lamennais avec la tournure d'un couvreur en ardoises, et peu de temps après, quand j'eus été son Ubalde et quand je lui eus montré le Bouclier qui avait fait rougir Renaud de ses aiguillettes, il était transformé, élégant, poétique, ayant l'instinct de sa beauté mauresque, et il aurait donné des leçons de toilette et de manières à Lord Byron. Ainsi Eugénie, la campagnarde, Eugénie qui n'avait rien vu du monde que dans les lettres de son frère, la rêveuse de la Terrasse, avec sa coiffure de vendangeuse et ses mains hàlées, je l'ai vue aussi, en un bailir d'occhio, devenir une fille du monde, au lent aplomb, au calme net et sans rêverie, traversant un salon comme si elle n'eût fait que cela toute sa vie et portant admirablement sa robe rose sur ses grêles membres de sauterelle... Singulière fille ! avec laquelle j'ai eu bien des torts. ..^ J'avais des lettres, j'avais d'autres cahiers... mais la fougue de ma vie a tout égaré et a tout détruit. J'ai bu des perles comme Cléopàtre ! »
Un autre ami, B. de Marzan, déplore le changement que Barbey admire : « En i836, époque où je voyais Guérin avec la même intimité qu'autrefois, je m'affligeais de voir je ne sais quel rire byronien
I. Il n'est pas indifTércnt d'enregistrer cet aveu. Voy. le V* Appendice de notre volume.
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creuser un pli fatal sur ce visage magnifiquement ombragé de son admirable chevelure noire... » Plus tard, La Morvonnais formula des plaintes analogues ; il les communiqua même à Eugénie qui lui répondit par le douloureux aveu que voici : (2 février 1837), « Comme vous le dites, Maurice est changé en bien et en mal ; en se roidissant, son âme a perdu de sa tendresse ; ce n'est plus ce frère qui m'aimait comme un enfant, me contait naïvement toutes choses. Il se tait à présent; pourquoi? Dieu le sait. »
Nous avons dit que Maurice voyagea dans l'été de i835, et qu'il parcourut les bords de la Loire et le Nivernais. Un peu plus tard se place l'épisode u romancé » par Barbey d'Aurevilly dans son poème en prose AmaXdée. Il s'agit d'une femme que, dans ses Memoranda, l'ami de Maurice appelle Cecilia Metelkiy la « convertie inconvertie)). Altaï n'est autre que Barbey lui-même et Somegod (quelque Dieu!), Guérin. Près de vingt ans plus tard, d'Aurevilly, critiquant cette œuvre de jeunesse, reconnaissait que (( le profil fuyant de son ami, dans sa nuée céruléenne, ce farouche Endymion qui chassait l'infini à la suite de la nature, dans le fond des bois comme au fond des mers, le quelque Dieu, car il en avait un en lui, était dessiné avec assez de crânerie, dans cet amphigouri de morale stoïcienne et d'orgueil I » En effet, on y rencontre l'expression la plus complète de ce « panthéisme )) de Guérin dont nous avons tenté de mettre en lumière le caractère sans.
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précédent. A cet égard, les pages brûlantes d'Amaïdée apportent un témoignage d'un prix inestimable. Qu'on veuille bien se reporter aux déclarations de Somegod * et l'on y trouvera la profession de foi « naturiste » la plus saisissante qu'on puisse rêver. Somegod s'adresse à Amaïdée :
«... Parce que. ma pauvre Lesbienne, tu ne voyais sur les rivages que les voyageurs entraînés par toi au fond des bois, parce que, dans tes nuits ardentes et vagabondes, lu ne relevas jamais ton voile pour admirer l'éclat du ciel, est-ce à dire, ô Amaïdée ! qu'il n'y avait à aimer que ce que tu aimais ? Est-ce qu'auprès de l'homme, il n'y avait pas la Nature ? Est-ce à dire que toutes les adorations de l'âme finissaient toutes à l'amour comme tu le concevais ? Eh bien, moi, j'aimai la Nature, et toute ma vie fut dévorée par cette passion ! Je l'aimai avec toutes les phases de vos afïections inconnues et que j'entendais raconter... Ce ne fut d'abord q\i'une douce rêverie au sein des campagnes... Je la revis avec des larmes, avec des bonheurs sanglotants et convulsifs... C'est qu'une passion tenait ma vie dans ses serres d'autour, et que les hommes les plus éloquents, dans leur culte de la Nature, n'en ont parlé que comme on parlerait de beauxarts. — Ils l'ont admirée, la grande Déesse, la Galatéc immortelle, sur son piédestal gigantesque, mais ils n'ont jamais désiré l'en faire tomber pour la voir de plus près ! Ils n'ont jamais désiré clore avec la lave de leurs lèvres la bouche de marbre dédaigneusement entr'ouverte !... Ah ! exprimer l'Amour, cela vous est possible, mais moi, Amaïdée, je ne puis 1 Et tu me demandes où est ma poésie ? Elle est toute dans cet inexprimable amour, qui l'a clouée, comme la foudre, au fond de mon âme, où elle se débat et ne peut mourir... Vous, du moins, vous pouvez vous saisir, vous rapprocher, mêler vos souffles et féconder vos longues étreintes ; mais moi... Posséder I crie du fond ténébreux de nous-mcme