LA DUCHESSE DE VALOMBR03E 20I
pour laide, si on peut l'être avec une physionomie comme la sienne. Figure tuée par l'âme, — yeux tirés par les combats intérieurs^ — un coup d'œiljeté de temps en temps au ciel avec une aspiration infinie ; air et maigreur de martyre, lueur purifiée, mais ardente encore, d'un brasier de passions éteintes seulement parce qu'elles ne flambent plus. — Ne ressemble point à ces femmes qui ont ou se donnent l'air vulgaire d'une victime. Elle, c'est plus beau, c'est un holocauste, — mais tout, tout n'est pas consommé, et le démon, comme parle cette pieuse et noble fille, pourrait être encore le plus fort dans cette âme, si le démon se donnait la peine d'être beau, fier, éloquent, passionné, car le diable de diable trouverait là à qui parler.
Avec cette physionomie entièrement inconnue à Paris, elle a les manières simples, la voix, l'accent, la phrase brisée, la politesse relevée et pourtant familière de la femme essentiellement comme il faut, qualités morales de la noblesse de sang et de race et qui font se ressembler en tout point la femme la plus répandue dans le monde le plus élégant et la pauvre fille qui n'a jamais quitté la petite tourelle de son château de province ; — propres aux mêmes choses toutes les deux, et cela d'emblée et sans noviciat pour la dernière. — Donnez cent mUle livres de rente à ^lademoiseUe de G..., comme maîtresse de maison : quelle différence y aura-t-il entre elle et la duchesse de Valombrose ? Aucune, car toutes deux sont providentiellement écloses pour le même rôle social, et pas n'est besoin de ce rôle pour que ceci demeure prouve. — Que Mademoiselle de G... fasse faire une robe chez Palmyre, et l'on jugera qu'elle n'a jamais quitté le faubourg Saint-Germain.
Sa voix n'a pas le plus léger accent et tranche par sa fraîcheur avec la fatigue et presque l'épuisement de toute sa per sonne. On est doucement étonné d'entendre cette voix suave et molle sortir de cette gorge maigre et ascète comme l'imagination en prête à Marie d'Egypte et aux saintes femmes du désert, dans la légende. Et cependant n'a pas du tout, avec cela, l'air béat et dévot, et même de dévotion touchante que ne manquerait pas d'avoir une bourgeoise qui aurait son âme. — La pafricie/i/ie est encore plus forte que la chrétienne, et tout le ciel descendu dans le cœur d'une femme n'efface pas
l'aristocratie puisée aux mamelles de sa mère et les traditions de son berceau !
Ai parlé en faisant effort sur moi-même, car je souffrais mollo de la chaleur de l'appartement, — crucior in hacjlamma; — pas d'éclat, pas de trait, pas de montant, — mais observant et laissant venir. — Cette petite Caro... affilait son œil de colombe en prunelle d'aigle pour voir ce que je pensais de sa belle-sœur.
13 novembre.
(Doux jours avant le mariage civil de Guérin, qui eut lieu le i4 ; la bénédiction religieuse fut donnée le lendemain). Reçu un billet de G. [uérin], fort en humeur contre sa fiancée, oiseau capricieux comme toutes celles de l'espèce. Ai répondu.
Les i/i et i5 novembre.
(Récit du mariage de Guérin. Le i4, Barbey signe le contrat de mariage chez Guérin avant de l'accompagner à la mairie.) Le i5, je rentre à une heure et demie du matin. Guérin est marié. Ai passé mon temps dans les fêtes religieuses cl profanes de cette grande journée. - Ai marchaillé quatre contredanses, ce qui ne m'était pas ai'rivé depuis des années. — Le soir, ai manqué ^[adame P... qui devait venir à ce bal, — par conséquent Vexed and desapointed... La femme de Guérin remarquablement jolie, l'air comme il faut, et naturelle, en plus, comme on ne l'est pas à Paris. — Le vin de madère était excellemment bon. Bon soir I
3o novembre.
Dîné, après avoir attendu G... qui m'a écrit et qui va, ce soir, au concert avec sa sœur. M'invite, comme il dit avec son charme habituel, à aller les trouver sous les lueurs et dans l'harmonie, mais je ne puis; je suis écrasé de travail et mon esprit réclame une nourriture que je ne peux plus, grâce à mes occupations actuelles, lui donner aussi bien qu'autrefois.
2 décembre.
Après diner, allé chez Guérin, que je n'avais presque vu depuis son mariage. Sa femme d'un petit air femme qui est