‹ Maurice de GuérinChapitre 66 sur 125 · LE POIGNARD DE CARO · texte numérisé non relu

LE POIGNARD DE CARO

fort drôle et fort joli; — quelle singulière et puissante modification dans ces vies-là, que de (Les Guérin donnent un

bal).

9 janvier 1809.

Dîné chez G. en famille avec Mademoiselle D... contrefaite et laide, d'une physionomie plus douce que d'usage parmi les bossus. — Le dîner bon, cordial et gai. La femme de Guérin jolie et gracieuse sans arrière-pensée. Pour elle, la défiance est recueil de la grâce, surtout vis-à-vis de moi. Je suis son rival, idéal, bien entendu, dans je ne dis pas le cœur, mais l'esprit de son mari, qui l'a plus passionné (cet esprit) que le cœur même. — Restés à causer, G. et moi, pendant qu'eux jouaient et faisaient mille folies.

17 janvier au soir.

Hier, je rentrai trop tard pour noter. J'étais allé à la soirée de Madame L. R... Il y avait assez de monde, quelques jeunes et jolis visages parmi lesquels brillait d'une lueur douce celui de la femme de Guérin, massacrant tous les cœurs avec le poignard de ses cheveux, — charmante coiffure !

Une lettre à Trébiitiendu 18 décembre iSbU explique cette allusion.

Le mot poignard est pris non au figuré, mais au propre. Cette coiffure était indienne. Une torsade à la grecque sur le sommet de la tête et un petit poignard, aigu comme une lame de couleuvre, fixant la torsade et la traversant. Cette arme et ce symbole de meurtre au-dessous de deux yeux doux comme ceux d'une tourterelle bleue des bords du Gange était d'un charme singulier. Si Guérin était le poète, bien souvent sa femme, naïvement, était la Poésie. Elle se faisait des poèmes autour d'elle avec des méandres de mousseline quelle avait l'art de draper, de renfler, de cannelcr, grande artiste en plis et en renflements aériens ! La brise, l'air, n'impriment pas des formes et des ondulations, des flexions tremblantes et plus molles à une bulle de savon qui flotte et qui va se dissoudre, que cette petite femme aux tissus légers de son pays dans

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lesquels elle roulait son petit corps svelte, et si gentiment s'embabouinait K

Empruntons maintenant à Guérin lui-même deux témoignages, encore inconnus. Le premier respire l'allégresse, par contre le second jette une lumière singulièrement pénible sur les épreuves morales qui, s'ajoutant aux souifrances physiques, vinrent l'accabler à son foyer même, dans les derniers mois de sa carrière. Tout commentaire serait superflu. Qu'on en juge par cette lettre vibrante reçue par d'Aurevilly et qui est restée en dehors des publications, faites récemment, de l'admirable correspondance adressée par Guérin à l'auteur de VEnsorcelée. Quel document navrant I On ne le lira pas sans un véritable serrement de cœur. Commençons, comme le veut la date, par la note joyeuse.

Paris, 18 février i838.

Ne crains rien, chère Eugénie, je suis à Paris, il est vrai, dans ce mauvais air dont tu me parles, au milieu des tentations les plus perfldes pour une santé encore ébranlée comme la mienne, mais au milieu de ces dangers j'occupe un asile sûr, une retraite impénétrable à tous maux, une espèce de serre chaude où le tempérament le plus délicat doit prospérer et fleurir. J'étais descendu à l'hôtel de la rue du Port-Mahon avec le dessein de me rapprocher du faubourg Saint-Germain

I. Ces extraits comprennent tous les passages qui concernent Guérin ou G[uérin] avec certitude. J'en ai laissé de côté plusieurs fort curieux, parce cjuc l'initiale G. ne me paraissait pas pouvoir être identifiée avec une sûreté complète : par ex. V. Mémorandum, i83G-i838, p. 288, etc. Sur les sentiments de Maurice à l'égard de Garo, lire ses lettres à d'Aurevilly (3 février i838 et 27 mai 1839).

RUE DU CHERCHE-MIDI 20t>

aussitôt que je le pourrais. Cinq jours se passèrent et chaque soir c'était une véritable douleur de se séparer pour aller au loin à travers le froid chercher un gîte glacé, lorsqu'on avisa qu'il y avait dans la maison, dans une aile séparée, une petite chambre, une logette, suffisante pour un garçon comme moi qui ne traîne pas grand équipage. Sur le champ elle fut louée, meublée, ornée, garnie de tout ce qui peut faire aimer un intérieur d'étroite mesure. Tout le menu détail des attentions fines se trouve dans cette cellule : tapis, nattes, flacons, provisions de sucre, enfin un oreiller rose de la main de Garo, pour le charme de mes rêves : c'est dans ce retrait parfumé que ma seigneurie vous écrit, assez semblable à un favori des fées.

Voilà plus de quinze jours que je suis arrivé et (grande marque de sagesse) je n'ai pas encore mis le bout du pied dan-^ le monde. 11 ne dépendrait pourtant que de mon caprice d'aller montrer ma tête ronde (je me suis fait tondre comme un puritain) dans mes salons d'autrefois ; mais, adieu les caprices ; ils ne sont plus écoutés ou plutôt ils ont délogé, laissant la place à un esprit de constance et de recueillement dont je suis moi-même tout édifié. Entre ma tante et ma fiancée, mes soirées se passent, douces et promptes et sans autre incident fâcheux que le coup redouté de dix heures qui sonne notre séparation. Tu vois que je me range sans trop regimber à des habitudes meilleures, et j'espère que j'en recevrai des compliments même de la part de Mimin '.

Hors mes amis intimes, Raynaud et M. Buqviet, je n'ai vu personne. Nouveau saint, je vis dans le monde comme n'y étant pas, et je puis, au milieu de Babylone, dater mes lettres de la solitude. Je ne te donnerai donc d'autres nouvelles cette fois que celles de mes amis les plus proches. M. d'Aurevilly est encore souffrant ; il me prie de t' exprimer ses remercîments pour le souvenir de la poire. Hélas ! c'était la seule qui fût gâtée, mais cela n'ôte rien à la valeur qu'il y attache, et il n'attend qu'un peu de répit dans son mal pour te marquer lui-même sa reconnaissance.

Autre bulletin de malade. J'ai trouvé les enfants de Ray-

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