‹ Maurice de GuérinChapitre 73 sur 125 · LA CONVERSATION ET LE GÉNIE LITTÉRAIRE DE GUÉRIN · texte numérisé non relu

LA CONVERSATION ET LE GÉNIE LITTÉRAIRE DE GUÉRIN

George Guérin ne fut ni ambitieux, ni cupide, ni vain. Ses lettres confidentielles, intimes et sublimes révélations à son ami le plus cher (d'Aurevilly) montrent une résignation portée jusqu'à rindifférence, en tout ce qui touclie à la gloire éphémère des lettres. « 11 portait dans le monde (c'est ce môme ami qui parle) une élégance parfaite, des manières pleines de noblesse et un langage exquis, ne jetait pas d'éclat, n'avait pas de trait, mais quelque chose de doux, de fin et de charmant que je n'ai vu qu'à lui, et dont l'effet était irrésistible. Il aimait extrêmement la conversation, et quand il rencontrait par

hasard des gens qui savaient causer, il s'animait et jouissait de ce qu'ils disaient, comme il jouissait de la musique, des parfums et de la lumière. » C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre insuffisance à le découvrir, vouées en un mot à ces mystérieuses souffrances dont René, Obermann et Werther offrent sous des faces différentes le résumé poétique. Les quinze lettres de G. de Guérin que nous avons entre les mains sont une monodic non moins belle et non moins touchante que les plus beaux poèmes psychologiques destinés et livrés à la publicité. Pour nous, elles ont un caractère plus sacré encore, car c'est le secret d'une tristesse naïve, sans draperies, sans spectateurs et sans art ; et il y a là une poésie naturelle, une grandeur instinctive, une élévation de style et d'idées, auxquelles n'arrivent pas les œuvres écrites en vue du public et retouchées sur les épreuves d'imprimerie. Nous en citerons plusieurs fragments, regrettant beaucoup que leur caractère confidentiel ne nous permette pas de les transcrire en entier. On n'y trouverait pas un détail de l'intimité la plus délicate à révéler, qui ne fût senti et présenté avec grandeur et poésie. Ce sont peut-être ces détails que, comme artiste, nous l'egrettons le plus de passer sous silence... Au risque de passer pour pédant, nous n'hésiterons pas à dire qu'il faut lire deux et même trois fois le Centaure pour en apprécier les beautés, la nouveauté de la forme, l'originalité non abrupte et sauvage, mais raisonnée et voulue, de la phrase, de l'image, de l'expression et du contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste, profonde et mystérieuse comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa fraîcheur matinale, à demi assoupi encore dans le placenta divin. C'est en cela que la nature de ce petit chef-d'œuvre nous semble différer essentiellement de la manière de M. Ballanche qui, à défaut de termes poétiques, n'hésite pas à employer les termes philosophiques modernes, et aussi de Chénier, qui ne songe qu'à reproduire l'élégance, la pureté et comme la beauté sculpturale des Grecs... Guérin a dû, avant tout, obéir à son sentiment personnel, à son entraînement prononcé ot l'on peut dire

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