UNE BUISE QUI PASSE
De quelques fronts bien doux que j'ai vus ici-bas...
Mais dont les yeux distraits ne me souriaient pas ;
Au lieu qu'en mon sommeil, leur paupière en mon âme
Verse avec son regard comme une molle flamme,
Et leur touchante voix module avec amour
Des airs doux que je chante à la chute du jour,
Comme pour se lier avec la rêverie
Où m'entraînent ces airs pleins de mélancolie,
Et par ces longs accents témoigner à mon cœur
Que leur âme se noie en la même langueur.
D'autres fois, sans rien voir, je sens que sur ma bouche
Une autre a murmuré... Son haleine me touche
Comme une brise fraîche ; et puis de longs cheveux
Inondant mon visage, ou bien en de beaux lieux,
Au gré d'un pied léger, je m'égare et j'engage
Des conversations en un divin langage.
Et je trouve au réveil plein mon âme et mon cœur
De regrets inconnus et d'un trouble rêveur
Qui me mène à l'écart, et devant mes paupières
Remet au sein du jour mes nocturnes chimères.
Je remplis la nature en ses sites divers.
Vallons mélodieux ou sauvages déserts,
De mon rêve constant : noirs rochers, rude grève,
Bois profonds, tout devient, à l'aide de mon rêve.
Lieux divins jolcins de cliarme, et de joie et d'amour.
Ainsi me promenant de séjour en séjour,
Et partout enivré de ma jeune folie.
J'entends errer des voix dont la douce magie
Va charmant les échos ; dans les enfoncements
Des forêts, parmi l'ombre et les rameaux pendants.
Je crois voir ondoyer des chevelures blondes
Et des robes fuyant en ces routes profondes.
Moi qui chéris la mer et ses divins propos.
Si je vais sur le soir causer avec les flots,
Toujours déçu, je prends pour une douce image
Tout oiseau qui rasant les sables du rivage,
Alouette marine ou goéland nageur.
Gracieux et léger se perd dans la vapeur.
28o MAURICE DE CUÉRIN
El la vague cllc-mônic errante et solitaire Qui tout le long des bords épanche sa voix claire, Comme une douce amante au déclin d'un beau jour, La vague me sourit cl me parle d'amour.
Nocturnes visions dont les belles images Ravissent mes esprits ; sous ces rameaux sauvages. Forêts qui recelez ces beaux enchantements. Brise molle des soirs, longs murmures des vents Qui promenez des voix vagues dont le murmure Parle comme d'amour, douce et belle nature Opérant pour mes yeux des miracles si doux. Qu'est-ce donc de mon cœur, dites, le savez-vous ?
Le Val de l'Arguenon, 17 janvier i83/|.
Cette élégie fut écrite la veille du jour où il quitta pour jamais le Val de l'Arguenon.
(Note de M. de la Morvonnais.)