SENTIMENT DE SAINTE-BEUVE IIÔ
Prose me paraît tout entière exquise : c'est l'iiisloire d'une âme, c'est la moelle d'une àme. L'auteur, le rêveur, est déjà maître de sa forme, sans se douter qu'il y a une forme. Cela me semble devoir être imprimé en entier (sauf une ou deux corrections de détail). Pour les vers, il cherche, il se souvient, il est moins maître. Aucune pièce ne me paraît achevée. Les meilleures ont des parties faibles, trop naïves, qui sentent l'enfant et le lait. L'homme qui n'est connu que par cette merveille Le Centaure, ne pourrait que perdre, ce me semble, à ce qu'on donnât intégralement ces piierilia, malgré d'aimables endroits. Mais dans une biographie de Guérin, des extraits bien coupés feraient très bien. Telle est ma sincère impression, que je livre à votre indulgence en même temps qu'à votre sévérité. »
« Sainte-Beuve. »
Nous saisissons ainsi sur le vif la collaboration officieuse de l'auteur des Lundis, et nous avons tout lieu de penser que ses réserves devinrent la cause principale de la décision de Trébutien.
Je n'ose dire qu'une publication d'ensemble des poésies de Guérin soit aujourd'hui désirable. Certes, elle permettrait à ses fervents de formuler une juste appréciation des mérites assurément très réels de ces œuvres, qui ne sont encore connues que par quelques pièces ; on verrait si les défauts qui choquèrent, il y a un demi-siècle, des juges éminents, comportent toujours des réserves aussi sérieuses. Un choix éclairé servirait mieux sa mémoire i. Il semble bien que l'évolution récente de la poésie française a été plutôt favorable à, certains vers de Maurice et
I. On a essayé de le préparer dans un appendice du présent volume. A signaler, en outre, la pièce : A la gravure de sainte Thérèse de Gérard.
1 K'i MAURIGi; DE GLEUIN
qu'elle leur vaudra quelque jour des appréciationsplus bienveillantes. D'admirables morceaux s'y rencontrent qui ne sont pas indignes d'entrer en comparaison avec ses plus belles pages de prose. Qu'on relise, par exemple, le poème qu'on pourrait intituler GlaucLis, publié avec le Centaure en i8/io, et l'on jugera de la perfection que l'auteur a pu atteindre dans certaines pièces où son inspiration ne se trouvait pas gênée par la préoccupation du « genre intime ».
C'est un berger, devenu amoureux de la mer, qui parle :
J'aime Téthvs : ses bords ont des sables huiuidcs ;
La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus ;
Son haleine a gonflé mes songes trop timides,
Et je vogue en dormant à des points inconnus.
L'amour, qui dans le sein des roches les plus dures
Tire de son sommeil la source des ruisseaux,
Du désir de la mer émeut ses faibles eaux,
La conduit vers le jour par des veines obscures,...
Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit
Les racines des bois et le cours des fontaines,
Qui nourrissez les airs de fécondes lialeines.
Et des sources que Pan entretient toujours pleines
Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit.
Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines ;
Dieux des inonts et des bois, dieux nommés ou cachés.
De qui le charme vient à tous lieux solitaires,
Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés.
Pan, qui dans les forets m'entrouvris les mystères;
Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aimés.
De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire,
Pour m'ôfer ce penchant et ravir la victoire
Aux perfides attraits dans la mer enfermés.
GLAUCUS Il5
Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage.
Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.
J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage,
Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage
Me découvrit le ciel pour la première fois.
Les faveurs de nos dieux m'ont touché dès l'enfance ;
Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts,
Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets.
Mais le jour où, du haut d'une cime perdue.
Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil !)
Le monde parcouru par les feux du Soleil,
Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue,
L'étendue enivra mon esprit et mes yeux ;
Je voulus égaler mes regards à l'espace.
Et posséder sans borne, en égarant ma trace,
L'ouverture des champs avec celle des deux.
Les dieux, qui m'attiraient dans leurs faveurs secrètes. Dans des pièges diAins prenaient mes sens nouveaux.
La plupart des poésies inédites se rapportent, nous l'avons dit, à la période bretonne de la carrière de notre écrivain, qu'elles ont l'avantage de nous faire mieux connaître. Presque toutes sont adressées à ses hôtes ou à ses amis de ce temps-là. Il y a lieu de citer plus spécialement la pièce : Les bords de lArguenon, paysage : à Madame de la Morvonnais :
Hier, l'Automne, ainsi qu'un souvenir antique, Répandait sa beauté grave et mélancolique Sur la face du jour : votre voix m'appelant Et moi de cœur et d'âme aussitôt vous suivant, Nous tournâmes nos pas vers la côte sauvage Qui devient chaque jour un sublime rivage, Quand la mer est au bas, et que le roc pendant Prête ses flancs aux coups de l'Océan grondant.
llb MAURICE DE GUEl\IN
Et celle-ci, sans titre, d'un charrr à Paris après son retour de Bretagne, et dont voici la fin.
Les déclins, les retours, ce qui semble déchoir.
L'esprit où l'ombre gagne et fait tomber le soir,
Le dégoût du dehors, les fuites en soi-même.
Les seuils qu'on a fermés, le sourire suprême.
Les Océans en soi retirant leur orgueil,
La paupière étendant ses ténèbres sur l'œil.
Tout ce qui se relire en silence et dédaigne,
L'homme qui descendu sur l'horizon s'y baigne
Au sein des flots dormants, et dans leur profondeur
Comme un Dieu fugitif établit sa grandeur.
Environné des traits de quelque nuit tranquille :
Tous ces points me sont chers — s'il s'ouvrait un asile
Dans la 7ner idéale, en quelque réservoir
Calme comme un bassin des montagnes au soir,
Mon esprit y plongeant des tristes bords du monde
Y ferait à couvert sa demeure profonde.
Et des pensers nourris dans lombre de son sein.
Sous le calme de Dieu, poursuivrait son dessein.
Ma DélivTandc est là. Dans ses heures secrètes MoQ esprit va toujours creusant quelques retraites. Rêvant de longs sommeils, des calmes dans la nuit Des cieux sans mouvement et des vagues sans bruit. Mais, comme vous, il va recherchant ses demeures Des côtés où l'on voit le dernier point des heures, Le soleil qui chancelle aux montagnes touchant : Tout ce que nous cherchons n'est-il pas au couchant?
Ces vers, qui furent copiées de la main de Barbey d'Aurevilly, répondent à une pièce de son frère Léon, sur la chapelle de la Délivrande à Rauvillela-Placc, près Saint-Sauveur-le-Vicomte, et dont le refrain était :