A M. DE LA MORVONNAIS
Je vous envoie, mon ami, quelques pages sans titre, incohérentes, confuses, comme la vie de ma pensée. J'aurais voulu composer quelque chose de simple et de tran rouille
IMAGINATIONS ET CALME REVE lÔI
comme une grande douleur ^ ; mais je m'échappe à moimême, un trouble funeste bouleverse ma tête, la vivacité de certaines idées l'enivre, elle bat la campagne à travers je ne sais quelles imaginations. C'est dans cette épreuve surtout que je dois reconnaître le défaut profond de mon organisation intellectuelle. Le calme dans les pensées marque la force de l'intelligence. Or, ici, et dans tout ce que je fais d!ailleurs, qu'est-ce autre chose qu'une création sans suite, convulsive, s'interrompant brusquement à toute minute, comme les paroles d'un insensé ? Mais que sert de se plaindre ? Si je travaillais la terre, peut-être accuserais-je la faiblesse de mon bras ou le prompt épuisement de mon haleine : je n'ai jamais remué une glèbe et je suis tranquille de ce côté. Si, bornant le travail de mon intelligence à ce qu'exige ma condition, je n'eusse pas mis sa force à des épreuves entières, je serais tranquille aussi de ce côté. Mais c'est fait : s'en consoler est le plus court. Pourquoi [ne] pas aussi remonter le courant de l'habitude et rentrer ainsi dans le calme primitif ? Guerre donc à la manie d'écrire; que je ferme pour jamais l'ouverture follement pratiquée aux flots secrets contenus dans mon âme; qu'ils y dorment, ces flots : ce sont quelques gouttes, je ne redoute pas leurs tempêtes intérieures. Si j'ai encore quelques pas à faire ici-bas, je voudrais que ce fût avec calme. Je ne sais d'où je suis ni où je vais ; je passe : que je marche du moins avec tranquillité dans la paix d'une ignorance qui ne tardera pas à s'éclairer. La vraie sagesse, c'est la patience pour qui ne dure pas. Je me dis tout cela, mais le ferai-je ? Faible que je suis de nature et encore aftaibli par le plus nonchalant usage de la volonté, aurai-je assez d'énergie pour couper court à des habitudes qui favorisent l'amour-propre. Je tâcherai ; de celte résolution dépend mon repos, une partie de mon repos intérieur. Mais, mon ami, je laisserai toujours une fente
I. Guérin fait allusion à la mort de Madame de La Morvonnais, jeune et charmante femme enlevée à vingt-huit ans le ai janvier i835. Entre cette date et celle de cette lettre, il devait se trouver plusieurs autres lettres de notre ami, lesquelles font peut-être partie de notre recueil. (Note de M. de B. de M.). En effet, ces lettres existent. Lire surtout celle du 29 janvier i835 à Ilippolyte.
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secrète par où mou àmc s'écoulera silcncieusemeul. dans la vôtre. Il y a pins de force et de beauté dans le secret bien gardé de soi et de ses pensées que dans le déploiement d'un ciel entier qu'on aurait en soi. Ainsi faisait Marie ^ : les richesses et la douceur de son âme ne se révélèrent pas autrement que par le charme de sa parole et l'enchantement paisible que son existence répandait tout autour d'elle. Ce n'est pas du découragement que je fais là. Bien que je sois encore sujet à certains retours de cette vieille infirmité, vous savez ecpcndant que je l'ai réduite assez pour qu'elle n'empêche plus la marche utile et positive de ma vie. La nature de mon intelligence, luillemenl douée pour les spéculations fortes et austères du raisonnement, m'interdit tout espoir de progrès convenable dans la philosophie de ce monde ; or, cet ordre de recherches excepté, je ne vois rien qui vaille mi efTort de la pensée. Conséquemment quand j'aurai acquis assez de Grec et de Latin pour en distribuer, ma vie durant, aux petits garçons, je dois me contenter. Je tiendrai ma part de savoir. C'est mon ambition fort resserrée et petite, mais pour un homme comme moi qui n'ai pas dans le cœur assez d'énergie pour produire un simple feu follet de passion, et qui dans l'intelligence en ai juste ce qu'il faut pour être tourmenté stérilement, le mieux n'cst-il pas le peu ? Le peu qu'il faut pour tirer d'affaire sa vie matérielle, et du reste se mettre à traverser les hommes et les choses lentement, paisiblement, avec la conscience de son ignorance profonde, avec celle aussi du destin inconnu qui nous pousse avec un peu de rêverie, si vous voulez 2. — François me dit que le projet de votre voyage tremble et tourne à l'incertain. En ce moment, mon ami, vous seul pouvez juger votre âme, et si mon plus cher désir so voit trompé, je me consolerai comme je pourrai dans l'appréciation des motifs douloureux et sacrés qui peuvent vous retenir. — Je vois Paul'' le plus fréquemment possible. Nous passons des heures nombreuses qui fuient comme un