I. François du B. de P. de Marzan et Amédée Renée
104 MALIIICE DE GUEKIN
Le mouvcmcnl est toujours bon, et qui se promène n'est pas en peine de son corps. Je pense que j'acquerrai assez d'habitude de la marche pour aller un jour au Gayla à pied, si les voitures manquaient, ce qui n'est pas à craindre, n'est-ce pas ?
Paris, II juin i835, A SON Père.
Je ne sais si je vous ai dit que j'avais fait la demande au Ministère de l'Instruction publique du titre de répétiteur ou de maître d'étude, qui est exigé pour être admis au concours de l'agrégation. Quelques malentendus dans les formes ont retardé jusqu'à ce jour l'envoi de ce litre qui ne peut plus tarder à m'être délivré. Malheureusement je crois qu'on ne fera dater sa valeur que du moment où je l'aurai reçu et non du commencement de cette année où j'ai commencé à exercer comme répétiteur. Cela retarderait d'un an au moins mon admission au concours, de façon cju'il faudrait compter deux ans d'ici à cette époque. C'est fâcheux d'un côté, mais si je considère que ma clientèle de répétitions est aujourd'hui fort bien établie, que ce concours est fort difficile, qu'on y échoue le plus souvent à la première tentative si l'on n'est pas d'une force inébranlable, ces deux ans de préparation ne me seront pas à charge et me sembleront même un délai très convenable. Et puis, d'ici-là, ne peut-il pas se présenter une place au collège Stanislas ? J'ai tout à attendre de la bonté de ces Messieurs pour moi, et bien certainement s'ils peuvent disposer d'une chaire, ils ne m'oublieront pas. Etant donc pourvu de répétitions qui suffisent à mon entretien, et en demeure d'obtenir quelque chose de plus solide encore au collège Stanislas, je peux supporter sans désavantage le retard apporté à mon admission au concours. Toute carrière, surtout aujourd'hui que les chemins sont ouverts à tout le monde, demande de longues préparations. Heureux ceux qui ont pris leur parti plus tôt que moi et qui n'ont rien perdu de leur temps : ceux-là sont déjà avancés. Mais" que faire au passé ? L'accepter sans regrets inutiles, gagner l'avenir.
UN AVEU A EUGÉNIE l35
Si un octogénaire plantait, je puis bien raisonnablement espérer d'arriver à quelque établissement. J'ai vu dans les journaux que de terribles orages avaient éclaté dans l'Albigeois et fort endommagé les récoltes. En avez-vous souffert ou avez-vous encore été préservé par ce bon génie qui, il y a quelques années, défendit nos champs par une protection si manifeste qu'elle scandalisa nos voisins, moins heureux ? Nous avons ici d'horribles chaleurs avec des orages qui avortent tout les soirs.
Toute la famille d'Auguste va à merveille et vous dit mille amitiés.
Adieu, mon cher papa, je vous embrasse et tous avec vous.
M" DE GuÉRIN.
Paris. 12 juin i833 ^
A EUGÉME.
Comme tu le dis, jamais aucune lettre de toi à moi; j'en ai gémi bien souvent, je m'en suis plaint à moi-même ; et je n'ai pas rempli ce que je me promettais toujours. C'est très étrange qu'ayant tous deux des ressemblances d'âme si intimes, nous ne nous soyons jamais communiqué nos pensées par un échange régulier et suivi avec empressement. Tu as fait, toi, plusieurs tentatives pour établir entre nous deux ce courant de pensées confiées, que tu saurais si bien alimenter, mais toutes ont échoué. Tu n'as rien tiré de moi que quelques minces filets d'eau de temps à autre. Et, depuis plusieurs mois, c'est une aridité absolue, un refus inexorable de communication. Je sais tout le mal que je t'ai fait et que je me suis fait, j'ai tout su, tout vu en moi-même, tout, sauf la raison première de mes façons à ton égard, qui se cache dans le fond opaque de ma nature. Les causes secondes ne sont pas si recelées : je vais te les exposer, te les abandonner et moi
I . Certaines des lettres de cette période ne furent pas adressées directement à Eugénie, mais lui furent remises par le curé d'Andillac, obhgeant intermédiaire du frère et de la sœur (Voy. Journal d'Eugénie, p. 8a, juin i835).
loG MAURICE DE GUÉUIN
avec elles. Les Ictlrcs que je t'écris vont h louLc la famille, c'est un usage de confiance excellent en lui-mômc et qui marque une grande union, mais il demanderait, je crois, quelques réserves surtout à l'âge où nous sommes venus. On no parle pas à tous la même langue ; il y a des sujets et des tournures d'entretien qu'on n'adresse qu'à de certaines individualités ; il y a des lettres sans secrets, et qui renferment plus que des secrets. (J'ai péché une fois contre ce que je dis ici, lorsque je l'ai demandé part d'une correspondance qui t'est bien chère et que tu voudrais dérober plus qu'il ne t'est possible peutêtre : je saisis avec joie cette occasion de reconnaître ma faute qui est plus grande que ses apparences. Tu essayas de me le faire comprendre une fois : je t'ai fait soutlrir en cela). Enfin ce qui se raconterait à chacun pris à l'écart, se révèle péniblement devant tous, au milieu du cercle de la famille. La nature des lettres que je t'écrirais si nous avions libre-échange, se rapporterait assez, je crois, aux goûts de ton esprit, car pour les âmes je ne saurais jamais leur parler; j'y mettrais beaucoup de ma tète et de ses manières de vivre ; en un mot, tu saurais par où et comment j'existe en moi-même. Mais t'imagines-tu ce qui reste de charme à ces récits divulgués, et avec quel abandon la plume se répand, prévoyant une lecture publique ? Voilà ce qui m'a réduit aux aridités qui le désolent. Il n'y a pas d'autre raison qui me soit présente, non, je n'en vois pas. Tu as pensé que la politique entrait pour quelque peu dans les motifs du silence absolu que je garde i)resquc sur toutes choses. Dis à cette pensée de s'en aller, elle se trompe. Si je n'écris jamais un mot sur les affaires du lems, c'est qu'il n'y a réellement rien dans mon esprit à ce sujet. Après une courte période d'entraînement pour quelques points d'un système politique, je me suis retiré dans une entière indiflerence, non pas aux destinées de la société, mais aux partis qui se la disputent aujourd'hui. Je regarde ce qu'ils font sans m'inquiéter de le juger; je n'ai de sympathie pour aucun et n'en parle que par nécessité. L'infiuence de M. de Lamennais sur moi n'a pas été si grande que tu crois ; je me suis liàlé de ressaisir mon indépendance, vm moment engagée, car le peu que je pense, je veux le penser par moi-même. Quant à quelque passion qui me rendrait malheureux et me rongerait