TROUBLES ET PASSIONS
secrètement, voici ce que j'ai à dire : les autres motifs dont je viens d'affirmer qu'ils n'existent pas, ont de la possibilité, et je pourrais admettre leur existence chez moi, mais ce dernier n'a pas même celte chance de possibilité d'existence. Je puis me tromper, et peut-être vaudrait-il mieux que ce fût une erreur, mais je ne crois pas qu'il y ait jamais en moi aucun développement, même médiocre, dépassions. Je touche à vingt-cinq ans, et je n'en ai pas ressenti le moindre symptôme ; tout ce qui paraît de la nature de mon organisation morale n'annonce rien de semblable et contredit complètement tes conjectures. — Et l'histoire sentimentale d'il y a trois ans, diras-tu .3 — C'était un enfantillage et un enfantillage forcé, qui pis est ; il n'en est rien demeuré en moi que le souvenir du ridicule que j'encourus et qui m'atteignit, comme il est fort probable. Mes troubles et mes souffrances sont dans ma tète : toute ma vie est là. Si le calme parvient à s'y établir, je serai l'homme du monde le plus tranquille et le plus monotone. Je réponds ici sommairement aux questions contenues dans ta dernière lettre et n'entreprends aucun récit du passé. C'est une fort longue histoire que celle de trois ans de vie dans la période que je parcours. Il est difficile de l'exposer avec ordre et dans sa suite naturelle. Je ne l'entreprendrai pas ainsi. Elle passera insensiblement dans mes lettres, à mon insu peut-être, ce qui vaudra beaucoup mieux.
Mimi et toi ne faisant qu'un, je ne vous sépare en rien et vous parle à tous deux.
Adieu, mon amie.
Maurice.
Hyppolite* fsicj est ici depuis trois semaines ; il part le 19.
Paris, 37 juillet i835.
A SON Père.
La perte que nous venons de faire m'a d'autant plus frappé qu'Eugénie, dans une lettre du huit juillet, ne me disait rien
1. H. de La Morvonnais. Les deux amis se revirent donc, à ce moment, pendant quelque temps.
l3S MAUUICE DE GUÉUIN
qui pûl faire pressentir ce malheur. Ce n'est que clans celle reçue avant hier que j'ai trouvé l'explication d'une si prompte catastrophe. Si noire pauvre grand'mèrc n'eût pas clé comme perdue pour nous bien longtemps avant sa mort, sans doute le regret que j'éprouve de sa perte serait plus terrible ; mais si je ne fais pas ses funérailles dans mon cœur, je les accomplis l'cligieusement dans ma raison, et peut-être est-ce, mon cher papa, la plus digne manière de rendre les devoirs aux morts. Il y a quelques semaines que je ne suis plus chez Auguste ; mais ne prenez pas l'alarme ; suivez l'explication, cela vous paraîtra tout simple. Après avoir longtemps manque de pensionnaires et s'être vu réduit pendant tout l'hiver à quelques externes, Auguste a été tout d'un coup et comme par enchantement entouré de monde, et sa maison pleine. Le soin de cinq ou six petits garçons exige une surveillance continuelle soit pour les études soit pour la discipline, et réclame par conséquent quelqu'un qui s'y livre tout entier. Ni Auguste ni moi ne le pouvions, lui à cause de sa classe au collège, moi à cause de mes leçons à Stanislas et ailleurs. Il lui a donc fallu prendre chez lui un jeune homme qui n'en bougeât pas, et j'ai dû céder sous son toit ma place à ce jeune homme. Quelques épargnes que j'avais et l'établissement assure de mes leçons, dont la base immuable est au collège Stanislas, me permettaient d'aller vivre seul. Les temps, les circonstances le voulaient, vous le voudrez aussi, je pense. Et vraiment, si vous me permettez ces réflexions, je crois qu'à l'âge où je suis, il est convenable de se mettre à marcher sans lisières. Tarder plus longtemps serait s'exposer à ne savoir mettre un pied devant l'autre de sa vie. Les longues tutelles prolongent la minorité morale; les fruits ne mûrissent pas à l'ombre. Aune certaine époque de la vie, la conviction qu'on peut avoir de sa faiblesse intérieure est bien funeste. Elle fait naître et entretient une sorte d'humilité qui étoutTe tous les germes de force et de courage et fait qu'on vit à l'écart de tout, lâchement et douloureusement. On endurcit bien le corps, le plus tôt qu'on peut, du moins ceux qui entendent quelque chose h l'intérêt des enfants, et les aiment avec intelligence ; pourquoi, la prudence toujours gardée, ne pas agir de môme dans l'éducation morale? Les caractères débiles et peureux sont les plus déplo-
l'argent et le TEMi's iSg
rabics cl la cause des plus cruelles soufTrances, surtout si la pensée se trouve développée, et qu'elle procure une vive conscience de soi. C'est un mal terrible et qui exige un long et sévère traitement. Je crois que l'exercice de la volonté est le plus sûr, et la volonté ne s'exerce avec fruit que dans l'homme détaché et qui ne compte que sur lui-même pour la pratique de la vie.
Je suis charmé du projet de mariage qui m'a été annoncé. Je suis dans l'assurance que cette union sera des plus heureuses et je la prends de part et d'autre dans les contractants.
Auguste et Félicité me chargent de vous exprimer la part qu'ils prennent à votre douleur.
Adieu, mon cher papa, je vous embrasse bien tendrement, et toute la famille.